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Full text of "L'ancienne France [Étude illustrées d'après les ouvrages de Paul Lacroix sur le Moyen Age, la Renaissance, le XVIIe et le XVIIIe siècle"

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in 2009 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/lanciennefrance05jacouoft 



HENRI IV 



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LOUIS XIII. 



lYPOUHAl'HIE F1RMIX-DIDOT. — MESXIL (EUHE). 




LOUIS XIII A SEIZE ANS 

FIGURES DE CRISPiN DE PAS. 



L'ANCIENNE FRANCE. 



HENRI IV 



ET 



LOUIS XIII. 

LA FRONDE. 

ÉTUDE ILLUSTRÉE D'APRÈS L'OUVRAGE DE M. PAUL LACROIX 

SUR LE XVII" SIECLE. 



AVEC I DO GRAVURES SLR BOIS 
ET UNE CHROMOLITHOGRAPHIE. 



PARIS, 
LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET C IE , 

IMPRIMEURS DE L'iNSTITUT, RUE JACOB. 56. 
l887. 




NOTE DES ÉDITEURS. 



Le présent volume a été composé, en majeure partie, 
du texte écrit par Paul Lacroix pour les premiers chapitres 
du XVII e Siècle, Institutions, Usages et Costumes. Nous 
n'avons eu presque rien à y changer; seulement, comme le 
point de vue était différent, il a fallu nécessairement intro- 
duire quelques transitions entre les passages divers, et 
augmenter le texte original de P. Lacroix de quelques 
citations puisées aux sources les meilleures. 

Si nous n'avons pas mis ce volume sous le nom du 
célèbre Bibliophile, c'est que la totalité du texte ne lui 
appartenait pas. Mais on verra que nous l'avons cité 
abondamment en examinant l'indication des passages ex- 
traits du XVII e Siècle que nous donnons ci-dessous : 



Depuis p. i, La Ligue... jusqu'à, p. 14. Voici, dit Poirson. .. 

[6, Il s'engagea... 20, En effet, dit Poirson.. 

22, Fort... — 23, La disproportion... 

— 24, Si le roi... 27, Le roi... 



NOTE DES EDITEURS. 



Depuis, p. 28, Henri se contentait... 

86, Ee plan de Rosny... 

88, Ainsi, grâce... 

— mo, Rosny, que le roi... 

— 94, Peu de jours... 

— 106, Le roi s'aperçut.. . 

— 114, Le roi le fit arrêter... 
125, Cherchant à faire... 
144, ... sans mot dire... 
173, ... les Principaux... 
181, ... contre la Rochelle... 

— 192, C'estoit, dit le cardinal. 

— 220, Richelieu ne devait pas. 

— 223, Louis XIII avait... 
2 38, Au dehors... 

— 2 5o, Le parlement... 

— 274, Il est difficile... 

— 285, Malgré l'obstination... 



jusqu'à, p. 85, L'autorité royale... 

87, La plupart des impôts. 

— 88, Les Amiénois... 
92, Cet édit... 

— 104, ... la Bresse... 
1 14, Rosnv avait... 
124, Déjà en i6o3... 
144, Le renvoi du... 

173, ... auprès de Marie... 

181, Contrairement... 

190, Marie de Médicis... 

2 [8, Pendant ce grand... 

221, ... le cardinal Mazarin. 

236, Nous emprunterons... 

249, A midi... 

— 273, Le roi et la reine... 
284, Moins d'un an... 

— 288, L'industrie des draps.. 



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HENRI IV 



ET 



LOUIS XIII. 



CHAPITRE PREMIER. 



LA LIGUE. 



La Ligue; ses origines. — Mort d'Henri III. — Siège de Paris; procession de la Ligue. 
— Arques et Ivry. — Cruelle famine dans Paris. — Campagnes d'Henri IV 7 contre 
Mayenne et Alexandre Farnèse. — Tyrannie des Seize; meurtre du président Bris- 
son. — Les Etats de la Ligue. — L'abjuration. — Entrée d'Henri IV à Paris. 



a Ligue n'avait été, à son origine en 

1 57b, qu'une association particulière 

de gentilshommes de Picardie, qui, 

à l'instigation de Jacques d'Hu- 

mières , s'engagèrent par serment 

à défendre la religion catholique, et 

à combattre l'hérésie calviniste, en 

faisant au besoin le sacrifice de 

leurs biens et de leurs vies. Mais 

d'autres ligues analogues, constituées sur les mêmes bases et sur 

le même plan, s'étaient établies simultanément dans toutes les 

provinces et avaient composé d'intelligence une seule Ligue, qui 




HENRI IV ET LOUIS XIII. 



devint la Sainte-Union des catholiques contre les huguenots. 
Voici comment de Thou raconte la naissance de la Ligue à Paris : 
« Un parfumeur, nommé Pierre de la Bruyère, et son fils Mat- 
thieu, conseiller au Châtelet, y furent les premiers et les plus zélés 
prédicateurs de Y Union, et à leur sollicitation, tout ce qu'il 
y avait de débauchés dans cette grande ville, tous les gens qui 
ne trouvaient que dans la guerre civile une ressource à leur liber- 
tinage, ou un moyen sûr de satisfaire leur avarice et leur ambi- 
tion, s'enrôlèrent à l'envi dans cette nouvelle milice. » 

Ce jugement d'un adversaire peut n'être pas trop sévère pour 
un certain nombre d'ambitieux et d'intrigants qui se servaient 
de la religion pour colorer leur désir de dominer et ne crai- 
gnirent pas d'appeler à eux les ennemis de la France, mais il 
ne saurait être appliqué d'une manière générale à tous les ligueurs. 
Il faut reconnaître qu'un grand nombre de gens, dans le peuple 
surtout, étaient de bonne foi, et que, s'ils ont pu se tromper et 
se laisser tromper, ils n'ont jamais manqué de courage ni de dé- 
vouement. 

La Ligue, qui donnait l'éveil aux passions démagogiques, 
n'eut aucune action dans les campagnes, mais elle fut bientôt 
maîtresse absolue des villes et surtout des plus populeuses, où 
les habitants paisibles n'osaient, malgré leur nombre, tenir tête 
quelquefois à une poignée de fanatiques. Henri III lui-même 
(fig. i) s'était vu forcé d'adhérer au pacte de la Ligue, qui n'a- 
vait pas tardé à s'écarter de son but primitif, pour se jeter dans 
un inextricable chaos de folies et de désordres. 

Depuis la journée des Barricades (jeudi 12 mai 1 588), qui avait 
forcé Henri III à sortir de sa capitale en vaincu et en fugitif, 
depuis la fin tragique du duc Henri de Guise et de son frère 
le cardinal de Lorraine, massacrés tous deux, par ordre du roi, 



LA LIGUE. 3 

au château de Blois, pendant les Etats généraux (2 3 et 24 dé- 
cembre de la même année), la Ligue avait changé d'objet, de 
caractère et de physionomie. Les princes de la maison de Lor- 
raine en étaient toujours les chefs apparents, le roi d'Espagne 
Philippe II en était l'allié, la cour de Rome en était l'appui, 
mais il ne s'agissait plus d'étouffer l'hérésie dans le sang de ceux 




Fig. 1. — Portrait d'Henri 111. D'après une gravure de Léonard Gaultier, xvi'' siècle. 



de la religion : toutes les forces de cette grande insurrection 
populaire se trouvaient dirigées à la fois contre le roi très chré- 
tien qu'on voulait déposséder de sa couronne. Un décret de la 
Sorbonne avait délié les Français du serment de fidélité à l'égard 
de leur souverain. Paris était en pleine révolte contre l'autorité 
royale, et la plupart des villes avaient suivi l'exemple de Paris. 
Il y avait, pour ainsi parler, deux royaumes dans le royaume, 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



deux États dans l'État, et jamais peut-être la France ne s'était 
trouvée en un tel péril. 

Ce fut alors qu'Henri III, n'ayant plus autour de lui qu'un 
simulacre de cour et d'armée, fit appel à son beau-frère le roi de 
Navarre et réclama le secours des calvinistes, qui lui pardon- 
nèrent leurs défaites de Jarnac et de Moncontour. Ce n'était qu'une 
trêve d'une année, en apparence, mais c'était la réconciliation 
éclatante d'Henri de Bourbon avec le roi de France, dont il 
allait être désormais l'héritier présomptif. Avant cette réconcilia- 
tion (mars iôSq';, le roi de Navarre avait adressé aux royalistes 
catholiques une touchante apologie de sa conduite politique : 
« Plut à Dieu, » disait-il, « que je n'eusse jamais été capitaine, 
puisque mon apprentissage devait se faire aux dépens de la 
France! Je suis prêt à demander au roi, mon seigneur, la paix, 
le repos de son royaume, le mien... On m'a souvent sommé de 
changer de religion, mais comment? la dague à la gorge... Si 
vous désirez simplement mon salut, je vous remercie; si vous 
ne désirez ma conversion que par la crainte que vous avez qu'un 
jour je ne vous contraigne, vous avez tort! » Ainsi, dès ce 
moment-là, le roi de Navarre semblait prévoir, sans trop d'ef- 
froi, qu'il pourrait bien se voir obligé de changer de religion pour 
devenir roi de France. 

Quand Henri III et le roi de Navarre se furent embrassés, au 
château de Plessis-lès-Tours (fig. 2), en présence d'une nombreuse 
réunion de catholiques et de calvinistes (3o avril 1589), Henri 
de Bourbon écrivit à son fidèle serviteur Philippe de Mornay : 
« La glace a été rompue, non sans nombre d'avertissements que, 
si j'y allais, j'étais mort; j'ai passé l'eau, en me recommandant 
à Dieu ! » Mornay lui répondit : « Sire, vous avez fait ce que 
vous deviez et ce que nul ne vous devait conseiller. » 



LA LIGUE. 5 

La situation désespérée du roi s'améliora tout à coup , et en 
moins de trois mois, Henri III put avoir l'espérance de prendre 
sa revanche contre tous ses ennemis et de triompher de la Ligue, 
qui avait failli le détrôner au profit du roi d'Espagne et de la 
maison; de Lorraine. Dans les derniers jours de juillet, il se 




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Fia. 2. — 



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voyait à la tète d'une armée de 40,000 hommes, et il occupait 
les hauteurs de Saint-Cloud, avec la certitude de rentrer bientôt 
en maître dans Paris. Du haut des collines où étaient campées 
ses troupes, impatientes de commencer le siège de la ville rebelle, 
il regardait avec joie, dans le lointain, ce Paris qui l'avait inso- 
lemment chassé dans la journée des Barricades; il prononça dit- 
on, ces paroles empreintes d'un profond sentiment de vengeance : 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



« Paris, chef du royaume, mais chef trop gros et trop capricieux, 
tu as besoin d'une saignée, pour te guérir, ainsi que toute la 
France, de la frénésie que tu lui communiques ! Encore quelques 
jours, et on ne verra ni tes maisons, ni tes murailles, mais seu- 
lement la place où tu auras été. » Le roi de Navarre ne parta- 
geait pas ses sentiments et n'avait garde de méditer la destruc- 
tion de la capitale d'un royaume qui devait, tôt ou tard, lui 
appartenir, en vertu des droits que lui assurait la loi fondamentale 
de la monarchie 

L'armée royale était divisée en deux camps : les catholiques à 
Saint-Cloud, les calvinistes à Meudon, mais tous devaient agir 
en commun, sous la direction d'Henri III, qui avait approuvé les 
plans du roi de Navarre. 

Paris se préparait à une résistance formidable, quoique sa 
garnison fût à peine suffisante pour défendre les positions que 
le duc de Mayenne avait fait fortifier à la hâte, en élevant des 
bastions et en creusant des fossés, hors de la vieille enceinte de 
murailles que les Parisiens avaient laissée tomber en ruines de- 
puis le règne de François I er . Mayenne, comme chef de l'Union 
et lieutenant général de l'État et couronne de France, avait 
convoqué tous les seigneurs et gentilshommes qui avaient prêté 
serment à la Ligue, mais ces seigneurs et gentilshommes étaient 
la plupart retenus, dans les provinces, par leurs propres inté- 
rêts : on ne pouvait guère compter sur leur assistance, du moins 
immédiate- on comptait davantage sur les troupes espagnoles et 
napolitaines que Philippe II envoyait au secours de Paris, bloqué 
plutôt qu'assiégé. 

A défaut de forces militaires, appartenant à l'armée de la Ligue, 
cette ville avait pour sa défense une population exaltée par les pré- 
dicateurs, et une milice bourgeoise qui s'était aguerrie au métier 



LA LIGUE. 7 

des armes depuis que les guerres civiles avait changé tous les 
citoyens en soldats. Il avait fallu, bon gré, mal gré, s'enrôler dans 
cette milice, pour obéir aux ordres tyranniques de la faction des 
Seize, qui exerçait dans la capitale une autorité arbitraire et ab- 
solue. « Nous sommes maintenant devenus des guerriers désespé- 




Fig. 3. — Vue de la pointe de la Cité, du cloître et du port Saint-Landry en 1590. 
D'après un tableau du temps. 



rés, » écrivait à un ami le célèbre Etienne Pasquier, alors avocat 
général à la chambre des comptes; « le jour, nous gardons les 
portes; la nuit, faisons le guet, patrouilles et sentinelles. Bon Dieu ! 
que c'est un métier plaisant à ceux qui en sont apprentis! » Il est 
permis de croire qu'une partie des habitants était, au fond du cœur, 
restée fidèle au roi et faisait des vœux pour être délivrée du fléau 
de la Ligue; mais personne n'osait exprimer ou laisser soupçonner 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



de pareils sentiments, dans la crainte d'être mis à mal par les li- 

gueux, comme on les appelait. D'autres étaient sincères en leur 

foi et pensaient loyalement combattre pro aris et focis. 

Le matin du 2 août (1 589), le bruit se répandit tout à coup dans 

Paris qu'Henri III avait été tué, la veille, par un moine jacobin. 

Celui qui en apporta la première nouvelle à la duchesse de Mont- 

pensier (Catherine-Marie de Lorraine) et à M me de Nemours, 

sa mère, fut reçu comme un sauveur : la duchesse, lui sautant au 

cou et l'embrassant, s'écriait : « Ah! mon ami, sois le bien venu! 

Mais est-il vrai, au moins? Ce méchant, ce perfide, est-il mort? 
Dieu ! que vous me faites aise ! Je ne suis marrie que d'une chose : 

c'est qu'il n'a pas su, devant que de mourir, que c'était moi qui 

l'avais fait tuer! » 

En effet, c'était la duchesse de Montpensier, qui, au moyen de 

toutes les séductions et de tous les artifices que lui suggérait son 
implacable haine contre le roi, avait dit-on, poussé et déterminé 

un jeune moine du couvent des Jacobins, nommé Jacques Clé- 
ment, à se faire régicide et à sacrifier sa vie, comme un martyr, 
pour frapper le tyran. Les prédicateurs n'appelaient pas autrement 
Henri III, depuis le meurtre du duc de Guise et du cardinal de 
Lorraine (fig. 4) aux États de Blois, et tous- les jours, en chaire, ils 
invitaient les auditeurs à se rendre agréables à Dieu et à mériter 
la félicité éternelle, en immolant ce nouvel Hérode, dont la mort 
serait si utile à la religion et à la France. 

M me de Montpensier annonça, pour témoigner sa joie, qu'elle 
porterait le deuil vert, « qui est la livrée des fous, » dit Pierre de 
l'Estoile, et distribua des écharpes vertes à tous ses domestiques. 
Elle monta en carrosse avec sa mère et se fit promener parla ville, 
en criant à haute voix : « Bonnes nouvelles, mes amis! Le tyran est 
mort. Il n'y a plus d'Henri de Valois en France! » 



LA LIGUE. 




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Fig. 4. — Entrée de l'ancien hôtel de Guise, rue des Archives, à Pans. 

La mère et la fille se rendirent aux Cordeliers,et entrèrent dans 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



l'église, suivies d'une foule de peuple, qu'elles haranguèrent, du 
haut des degrés du grand autel, en excitant leur auditoire à 
prier Dieu pour le bon moine, frère Jacques Clément, qui avait 
fait justice du cruel tyran de Valois, excommunié (fig. 5). 



îcy fevoiccome Heryde Valloisaefte misamort parvn Relig- 
ieux de Tordre desfreres Prefcheurs.dit Iacobinsjuy prefentant vne 

lettre d'vnpolitiquede eefte ville de Paris. 







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* * Voulant mettre a feu tifang dePansles Carholiquej 

Parle confeil de resrauxiuppoIts&heRltqTjcs 

Se met en campagne pour les mettle en foutirance 

MaisD,e U pa,fam,rcncorde&bonle. 

Les a deliuie: Je ta t.ranme & cnuute. 



pRere laques Clemem (lacobmlhomnie de bien 
1 Defiranl vécu I EgUfe & le Peuple en icpos 
Semel en bon ellat St deuoir (commebon chrefticn) 
Luy prefrnle vue lettre & leltierji ce propos 
D'vn couneau.fans auoir de perforn.? acce:. 
A Oui que pmdions viure en paix cy après 



Fig. 5. — Meurtre d'Henri III. P'ac-similé d'une estampe du temps. 



Il y avait des fanatiques qui adressaient au ciel des actions de 
grâces et des prédicateurs qui glorifiaient en chaire la sainte et 
vertueuse action de l'assassin du roi. Déjà les faiseurs de libelles 
et de poésies diffamatoires se mettaient à l'œuvre, et le lendemain 
même on vendait dans les rues ces écrits abominables contre la 



LA LIGUE. ii 

mémoire du roi, avec quantité de placards accompagnés de gra- 
vures représentant l'assassinat et différents épisodes de cet horrible 
événement. On ignorait encore qu'Henri de Bourbon avait été pro- 
clamé roi de France, à titre de successeur légitime de son cousin 
et beau-frère Henri III. 

Quand ce malheureux prince se sentit blessé mortellement, le 
i er août, il se confessa, reçut l'absolution, communia, et se tint 




Fig. 6. — Devise d'Henri IIF. roi de France (157 j.-i 5S9* . Trois couronnes, figurant celles de 
France et de Pologne, et celle qu'il espérait obtenir, avec la légende Manet ultima cœlo 
La dernière est au ciel. 



prêt à faire une fin chrétienne. Il avait mandé auprès de lui le roi 
de Navarre, et, en l'attendant, il parlait avec calme et rési gnation 
aux principaux seigneurs de sa cour, rangés tristement auto ur de 
son lit; il leur dit que son plus grand regret, en mourant, était 
de laisser son royaume dans un si fâcheux état : qu'il avait ap pris, 
à Técole de Jésus-Christ, le pardon des injures, et qu'il ne voulait 
pas qu'on vengeât sa mort. Il exhorta ensuite les assistants à recon- 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



naître, après lui, pour roi de France, le roi de Navarre, qui était 
son seul héritier légitime. 

En ce moment, Henri de Bourbon arrivait tout ému et s'arrêtait 
au seuil delà porte. Le royal moribond l'appela, et, se soulevant 
avec effort, lui jeta les bras au cou et le retint pressé sur son sein, 
les yeux levés au ciel, comme s'il eût prié pour lui : « Soyez cer- 
tain, mon cher beau-frère, » lui dit-il, « que jamais vous ne serez roi 
de France, si vous ne vous faites catholique. — Soit ! » répondit le 
roi de Navarre, en pleurant-, « que Dieu nous conserve longtemps 
Votre Majesté ! » Toute l'assemblée fondait en larmes ; on n'en- 
tendait que soupirs et sanglots. Henri III, que les prédicateurs de 
la Ligue avaient réussi à rendre odieux à ses sujets, était chéri de 
ses serviteurs, qui le regardaient comme le meilleur et le plus gé- 
néreux des maîtres-, ses ennemis, au contraire, le représentaient 
comme un monstre, gangrené de viceset capable de tous les crimes. 
Dès lors, suivant le témoignage d'un historien, « on ne vit, dans 
ses dévotions, que leur bizarrerie; dans ses libéralités, que leur 
profusion-, dans sa patience, qu'un excès de timidité; dans sa poli- 
tique, trop circonspecte, que de la fraude et de la mauvaise foi. 
On commença par le mépriser, on finit par le haïr. » 

Henri de Bourbon était allé, par ordre du roi, rassurer l'armée 
et prendre les dispositions urgentes que commandait la circons- 
tance. Lorsqu'il revint à Saint-Cloud vers deux heures du matin, 

Henri III venait d'expirer : il se jeta sur le corps inanimé de son 
beau-frère, et l'embrassa en gémissant; puis se relevant avec di- 
gnit é, il dit à l'assistance, d'un ton solennel : « Les larmes ne le 
feront point revivre. Les vraies preuves d'affection et de fidélité sont 
de le venger. Pour moi, j'y sacrifierai ma vie. Nous sommes tous 
Français , et il n'y a rien qui nous distingue au devoir que nous 
devons à la mémoire de notre roi et au service de notre patrie. » 



LA LIGUE. 



i3 



Plusieurs des assistants tombèrent à ses genoux et lui baisèrent la 
main, en signe d'adhésion et d'hommage 




Fig. 7. — Naissance d'Henri IV, le 14 décembre 1 553. Tableau d'Eugène Devéria (1S27) 



Il s'en fallait de beaucoup, toutefois, que le roi de Navarre fût 



i4 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

reconnu roi de France par toute l'armée. Quelques-uns de ses con- 
seillers, sachant le mauvais vouloir des principaux chefs royalistes, 
proposaient au nouveau roi de se séparer d'eux et de se replier sur 
la Loire avec la noblesse protestante. Henri de Bourbon repoussa 
cette proposition, qui lui eût fait perdre la couronne : il pria ses of- 
ficiers les plus habiles et les plus estimés, Guitry, Givry, d'Hu- 
mières et Rosny, d aller conférer avec les seigneurs catholiques, 
dont les uns se refusaient formellement à reconnaître un roi 
huguenot, tandis que d'autres n'étaient pas éloignés de s'attacher 
à lui, à condition qu'il s'engageât à se faire instruire dans la reli- 
gion du royaume. 

Sur ces entrefaites , Harlay de Sancy vint annoncer au nou- 
veau roi que les capitaines suises consentaient, au nom de leurs 
12,000 soldats, à le servir, sans recevoir de paie, pendant deux 
mois. Givry, en apprenant cette bonne nouvelle, se rendit dans 
l'assemblée des seigneurs catholiques, et là, embrassant le genou 
du roi, dit à voix haute : « Sire , je viens de voir la fleur de 
votre brave noblesse ; elle attend avec impatience vos comman- 
dements : vous êtes le roi des braves et vous ne serez aban- 
donné que par les poltrons. » Ces paroles furent accueillies par 
une a pprobation presque générale , et Henri de Bourbon ayant 
dit qu'il ne retenait personne, et qu'il ne voulait avec lui que 
des cœurs de bonne volonté, un grand nombre de seigneurs ca- 
tholiques se décidèrent à le reconnaître pour leur roi et prince 
naturel, suivant les lois fondamentales du royaume. 

« Voici, » dit Poirson dans YHistoire d'Henri IV, « les ter- 
mes de cet acte célèbre, nommé déclaration, en ce qui concer- 
nait la religion d'une part, le gouvernement de l'autre. 

<■<■ Henri promit et jura en foi et parole de roi de maintenir 
dans le royaume la religion catholique, de ne rien changer dans 



LA LIGUE. 



ses dogmes ni dans sa discipline, de ne conférer les bénéfices 
et autres dignités ecclésiastiques qu'à des sujets capables et catho- 




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liques. Il renouvela la promesse, faite avant son avènement, de 
se soumettre, au sujet de la religion, à ce qui serait décidé par 
un concile général libre ou par un concile national, qu'il aurait 
soin de faire assembler au plus tard dans le délai de six mois. 



i6 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

Il s'engagea, en outre, à ne conférer qu'à des catholiques, pen- 
dant le même espace de temps, les gouvernements , charges et 
autres emplois publics qui deviendraient vacants, et de leur ré- 
server exclusivement le gouvernement de toutes les villes qui 
seraient enlevées à la Ligue, à l'exception d'une seule dans 
chaque bailliage ou sénéchaussée. 

« La déclaration garantit aux calvinistes : i° la liberté entière 
de conscience dans l'intérieur de leurs maisons; 2° l'exercice 
public de leur culte dans les places dont ils étaient maîtres , dans 
une ville de chaque bailliage parmi celles qui seraient enlevées 
à la Ligue, à Saumur, à l'armée, et partout où le roi se trou- 
verait. Il leur assura les gouvernements, charges et offices dans 
les mêmes lieux et dans les mêmes limites où ils obtenaient 
l'exercice public de leur culte. 

« La déclaration, comme son nom même l'indique, ne fut 
pas un contrat passé entre la noblesse du camp de Saint-Cloud 
et le prétendant. Ce fut une reconnaissance solennelle et réci- 
proque : par la noblesse, des droits d'Henri à la couronne, aux 
termes de la constitution; par Henri, des droits politiques civils 
et religieux de la nation. » 

Toutefois, l'armée du roi se trouvant, par suite de quelques 
défections partielles, réduite à 22.000 hommes, avec des capi- 
taines encore incertains, il ne fallait plus songer au siège de 
Paris, d'autant que Mayenne commençait à recevoir des ren- 
forts qui devaient lui permettre de prendre l'offensive. Henri se 
hâta de battre en retraite, avec les troupes qui lui restaient et , 
après s'être retiré d'abord sur Poissy, il alla déposer le corps de 
son prédécesseur dans l'abbaye de Saint-Corneille de Compiègne 
(fig. 8), en attendant qu'il le ramenât dans la sépulture des rois à 
l'abbaye de Saint-Denis. Le royaume d'Henri IV ne se compo- 



LA LIGUE. 



17 



sait encore que de quelques villes de la Normandie, où il n'a- 
vait pas même laissé de garnison, mais il s'établit fortement 
dans la place de Dieppe et aux environs, où il avait formé un 
camp retranché, sous le canon du château d'Arqués. C'est là qu'il 
voulait, après avoir reçu le secours d'hommes et d'argent que 




Fig. 0. — Elisabeth donnant audience à un envoyé étranger. Dessin du xix c siècle. 



la reine d'Angleterre Elisabeth se disposait à lui envoyer (fig. 9), 
attendre l'attaque de Mayenne. 

Paris avait passé de la consternation à l'allégresse et à la con- 
fiance : ce n'étaient que « risées et chansons », tables dressées 
dans les rues et repas en commun-, dans les églises, sermons en 
l'honneur du bienheureux Jacques Clément, qu'on invoquait déjà 



HENRI IV. — II. 



i8 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

comme un saint. Tous les jours, on faisait des feux de joie 
dans les carrefours, et Ton y brûlait des mannequins, représen- 
tant le tyran mort et le Béarnais vivant. On savait que le roi 
de Navarre avait la prétention de succéder à son beau-frère 
Henri III, mais on n'en tenait pas compte, et Ton espérait bien 
que, d'un jour à l'autre, Mayenne reviendrait victorieux, en traî- 
nant à sa suite l'hérétique vaincu et captif. On louait déjà des 
fenêtres , pour le voir conduire à la Bastille, où l'on préparait 
sa prison. Les royalistes et les gens paisibles n'avaient garde 
de se montrer dans la ville, qui était à la merci de la faction 
des Seize, et de la populace ligueuse qui refusait de reconnaî- 
tre un roi hérétique. « Il n'es-toit pas permis à Paris de se montrer 
autre que ligueur, » dit un chroniqueur du temps; « les gens 
de bien y estoient exposés à la perte de leurs vies et de leurs 
biens, et aux mouvements d'une populace furieuse et emportée, 
que les moines, les curés et les prédicateurs excitoient continuel- 
lement au sang et au carnage, ne leur preschant aultre évan- 
gile. » 

Le pape Sixte-Quint avait lancé, dès 1 585 , une bulle d'excom- 
munication contre Henri IV, et le parlement de Languedoc, sous 
la pression des ligueurs, venait de décréter la peine de mort 
contre quiconque reconnaîtrait pour roi Henri de Bourbon , ana- 
thématisé par le saint-siège. Philippe II s'était déclaré ouverte- 
ment le protecteur de la Sainte-Union des catholiques-, il ordon- 
nait à son lieutenant, le duc de Parme, Alexandre Farnèse, non 
seulement d'envoyer au duc de Mayenne toutes les troupes que 
pourraient fournir les Pays-Bas, mais encore de se porter de 
sa personne en France et de combattre le roi de Navarre, qui 
passait à bon droit pour un habile général et pour un guerrier 
intrépide. Les théologiens et les prédicateurs parlaient ou écri- 



LA LIGUE. 



'9 



vaient dans l'intérêt d'une transformation de la monarchie fran- 
çaise, en soutenant que le pape pouvait à son gré changer les 




s*ST&ïZ 







F*g. 10 et il. — Types de monnaies et médailles frappées pendant lesiège de Paris, à 1'efîigie 
du cardinal de Bourbon sous le nom de Charles X. roi de France. 



lois du royaume, délier les sujets du serment de fidélité envers 
leur souverain, et confier le troupeau du Christ à un pasteur 
plus digne de le gouverner. Les rhéteurs et les ambitieux rê- 
vaient différentes formes de gouvernement, pour la France, où 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



certains régents de l'Université eussent volontiers essayé de faire 
revivre un simulacre des républiques de l'antiquité. 

Les partisans de la monarchie héréditaire de la loi salique 
étaient d'avis de donner la couronne au vieux cardinal de Bour- 
bon, qui, malade et gardé à vue dans la ville de Tours, depuis 
les États de Blois, n'avait pas osé protester contre les flatteurs 
et les intrigants qui lui décernaient le titre de Charles X. On 
avait même frappé des écus et des francs d'argent au coin de ce 
roi Charles X (fig. i o et 1 1) : il eut une sorte de chancellerie qui 
émit des actes en son nom, et Ton vendait dans les rues de Paris 
son portrait gravé avec la couronne royale. Ce fut là toute sa 
royauté; il mourut, l'année suivante, sans avoir pensé sérieuse- 
ment à devenir roi de France, par la grâce de Dieu et de la 
Ligue. 

La fortune d'Henri. IV avait bien changé de face, en moins de 
deux mois : les subsides lui étaient arrivés fort à propos, pour 
payer la solde arriérée de ses troupes mercenaires et pour résister 
aux attaques réitérées du duc de Mayenne, qui ne parvint pas à le 
faire sortir de ses lignes. 

a En effet, » dit Poirson, « l'état dans lequel le roi avait mis 
Dieppe et son camp imposa à Mayenne la nécessité de les assiéger. 
Ce fut donc une suite d'assauts, dirigés au moins sur six points dif- 
férents, depuis le 1 5 jusqu'au 27 septembre, et dont le récit détaillé, 
comme le dit Sully, remplirait un volume. Le 23, Henri reçut de 
la reine d'Angleterre un faible, mais bien précieux secours en argent, 
munitions, vivres, habillement, au moment où les villes nor- 
mandes de son parti commençaient à s'épuiser. Le 27, un corps 
de 1,260 Écossais débarqua dans le port; en même temps, on eut 
nouvelle que Longueville, d'Aumont et le comte de Soissons, long- 
temps arrêtés par de misérables querelles, amenaient de Picardie 



LA LIGUE. 



au roi une seconde armée, qui n'était plus qu'à deux journées de 
marche. Mayenne, craignant de se trouver pris entre deux feux, 
leva le siège, et se dirigea sur Amiens. Dans cette mémorable lutte, 




Fig. 12. — La tour de Nesle, qui occupait, au bord de la Seine, l'emplacement du pavillon 
oriental de l'Institut, à Paris. Gravure du xvn e siècle. 



il n'y eut pas une seule bataille, mais il y eut une grande victoire, 
résultant des nombreux avantages remportés par le roi. Mayenne 
ne perdit pas moins de 17,000 hommes par le fer de l'ennemi et 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



par la désertion. Le roi dut son succès aux savantes dispositions 
et à la vieille expérience de Biron, à la bravoure de sa noblesse, à 
la fermeté de ses troupes, et à lui-même autant qu'à personne. C'est 
alors qu'il écrivit à un de ses serviteurs absents : « Pends-toi, 
brave Crillon, nous avons combattu à Arques, et tu n'y étais 
pas. » 

Fort de l'effet moral de cette victoire, et sans prendre la peine 
de poursuivre Mayenne à travers la Picardie, Henri se hâta de 
revenir sur Paris, avec une armée de 20,000 hommes, pourvue 
d'une bonne artillerie. Le 3o octobre au soir, il campait dans le 
Pré-aux-Clercs, et surprenait, le lendemain, les cinq faubourgs si- 
tués du côté de l'Université, qui furent saccagés et pillés-, mais la 
journée suivante fut moins heureuse pour ses armes. Au point du 
jour, un pétard, qui devait enfoncer la porte Saint-Germain et livrer 
passage aux royaux, ne joua pas, la porte ayant été terrassée pen- 
dant la nuit; le brave La Noue essaya de s'avancer, dans le lit 
de la Seine, au pied de la tour de Nesle (fig. 12), pour gagner le 
Pont-Neuf : il fut contraint de rebrousser chemin et faillit se no}^er 
avec ses gens. On signalait l'approche du duc de Mayenne, qui 
rentra dans Paris, à dix heures du matin : la population entière 
était en armes et semblait avoir retrouvé toute l'énergie de la 
journée des Barricades. 

Henri IV ne s'éloigna pas de Paris sans avoir présenté la bataille 
au duc de Mayenne, qui ne l'accepta pas. L'armée royaliste se retira 
sur Etampes et occupa la plupart des places qu'elle rencontra sur 
sa route jusqu'à Vendôme, qui se rendit à discrétion, après quelque 
résistance. C'est ainsi que le roi continua la campagne d'hiver, le- 
vant les impôts, prenant les villes et les châteaux forts, ménageant 
le paysan et rassemblant peu à peu sous ses drapeaux la noblesse 
des pays qu'il soumettait à la puissance royale, qui fut reconnue, dès 



LA LIGUE. 23 

la fin de 1 58g, par presque toutes les provinces, et par plus des cinq 
sixièmes du haut clergé. 

La Ligue perdait ainsi du terrain à chaque instant, mais ses vio- 
lences ne faisaient que s'accroître dans la capitale, où la faction 
des Seize s'appuyait sur le bas clergé et les ordres religieux. Le 
1 1 mars i5cjo, le serment de l'Union avait été prêté de nouveau, 
solennellement, dans l'église des Augustins, en présence du légat 
du pape, par le prévôt des marchands et les échevins, ainsi que 
par les colonels, capitaines et autres officiers de la milice bour- 
geoise. Trois jours après, Henri IV remportait, à Ivry, sur l'armée 
de la Ligue, cette victoire immortalisée par le souvenir de son 
panache blanc. 

« La disproportion entre les deux armées était grande : Henri 
n'avait pas plus de 1 0,000 soldats, Mayenne en comptait 1 0,000. Ce- 
pendant, le duc voulait éviter une bataille générale, et, après avoir 
dégagé Dreux, faire une guerre de temporisation. L'aveugle con- 
fiance des chefs de la Ligue, l'insolence des Espagnols ne lui permi- 
rent pas de suivre ses inspirations. On en vint aux mains, le 1 4 mars, 
à Ivry-sur-Eure, entre Dreux et Mantes. En moins d'une heure, 
le roi remporta une victoire complète. Il la dut à d'habiles disposi- 
tions, ayant eu la précaution de ranger son armée de manière qu'elle 
eût le soleil et la fumée à dos, et le soin de former sa cavalerie en 
gros escadrons serrés qui devaient rompre l'ennemi. Il la dut en- 
core à la supériorité de son artillerie, à l'intervention de Biron qui, 
placé en réserve, soutint et rallia les troupes après la première 
charge, à l'irrésistible effort d'un corps de 2,000 gentilshommes, 
accourus à Ivry avec la résolution de périr ou de vaincre. Ses 
exhortations héroïques avant l'action, sa clémence après la vic- 
toire à l'égard des Français et même des Suisses de l'armée 
ennemie n'ont pas besoin d'être rappelées. 6,000 ligueurs res- 



24 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

tèrent sur le champ de bataille, le reste fut pris ou dispersé. » 
Si le roi avait marché immédiatement contre Paris, la population 
affolée et découragée lui en eût ouvert les portes. Malheureusement 
Henri se laissa retarder, dans sa marche sur Paris, par des négo- 
ciations sans résultat, que le légat n'avait provoquées que pour 
gagner du temps. D'ailleurs, bien déterminé à ne pas faire un siège 
en règle, mais seulement le blocus de la place, il avait besoin de 
garder le passage des rivières, « qui estoient les clefs des vivres de 
Paris, » dit l'Estoile, et il ne s'approcha de cette grande ville, 
qu'après s'être emparé de Corbeil, de Melun, de Montereau, de 
Lagny et du pont de Charenton. Il espérait que ses partisans dé- 
guisés, qu'on nommait les politiques, prendraient les armes, au cri 
de Vive le roi! Mais les politiques ne remuèrent pas, quoique le 
roi se fut emparé de tous les passages qui amenaient des vivres de 
la province. 

C'est alors que Paris, qui était aux mains des ligueurs, Paris où 
régnait déjà la crainte d'un siège qui devait traîner à sa suite la 
famine, la misère, l'épidémie et tous les maux, fut témoin d'un spec- 
tacle sans exemple : treize cents prêtres, moines et écoliers, accom- 
pagnés d'un certain nombre de bourgeois, dits catholiques ^élés, 
firent, dans la journée du 14 mai, une montre ou procession, 
qui fut renouvelée plusieurs fois (fig. i3, 14 et 23). 

Guillaume Rose, évêque de Senlis, marchait en tête, comme co- 
lonel de cette étrange milice; le fougueux curé de Saint-Côme, 
Hamilton, faisait l'office de sergent de bataille; après eux, venaient 
par compagnies, les chartreux avec leur prieur, les feuillants avec 
leur général, les quatre ordres mendiants et leurs chefs conventuels, 
tous la robe retroussée, le capuchon rabattu, la pertuisane ou 
l'arquebuse sur l'épaule, beaucoup coiffés de casques et revêtus 
d'armures; des crucifix leur servaient d'enseignes; leur bannière 




r iK . i3. - Procession de la Ligue. Fragment d'une estampe anonyme du temps. (Bibl. nat. 



2 6 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

portait l'image de la sainte Vierge. Ils défilèrent, quatre par quatre, 
devant le légat, en chantant des hymnes de l'Église, qu'ils entre- 
mêlaient de salves de mousqueterie. Le légat les nomma de vrais 
Machabées et leur donna sa bénédiction, mais, dit l'Estoile, qui 
assistait à cette montre en armes, « quelques-uns d'entre eux, qui 
n'estoient pas bien asseurés de leurs bastons (armes à feu), par 
mégarde, tuèrent un des gens du légat et blessèrent un servi- 
teur de l'ambassade d'Espagne ». Telle fut cette fameuse procession 
de la Ligue, qui fit tant de bruit en Europe et qui fut immortalisée 
par une multitude de gravures populaires et surtout par les raille- 
ries de la Satire Mênippêe. 

La ville de Paris, d'après le recensement fait par ordre du gou- 
verneur, ne renfermait, à ce moment-là, que 220,000 âmes -, il n'y 
avait du blé que pour un mois, et, ditl'Estoile, « estant bien mes- 
nagé, » mais on pouvait compter, en outre, sur i,5oo muids d'a- 
voine et sur diverses subsistances, qui pouvaient fournir encore le 
moyen de vivre pendant deux ou trois semaines , en mangeant de 
la chair de cheval , de mulet et d'âne. L'ambassadeur d'Espagne , 
Mendoça , promettait de donner chaque jour six-vingts écus de pain 
aux pauvres, et tous les couvents, qui avaient des provisions, of- 
fraient aussi de distribuer, tous les jours, des portions de soupe et 
de pain. On fit différents essais pour mêler de la farine avec de la 
pâte d'avoine et des légumes secs. Dans une assemblée qui se tint 
chez un conseiller du parlement, l'ambassadeur d'Espagne annonça 
que , le pain venant à manquer tout à fait , il n'y aurait qu'à moudre 
les os des morts qui remplissaient les charniers des cimetières, et 
que cette poussière, détrempée d'eau et cuite au four, pourrait encore 
servir d'aliment; « opinion tellement reçue, dit l'Estoile, qu'il ne 
se trouva homme en l'assemblée qui y contredist ». Deux mois 
plus tard, le peuple eut recours à cette effroyable ressource, et tous 



LA LIGUE. 



27 



ceux qui goûtèrent à ce pain d'os de morts, appelé par dérision 
pain deM mc de Montpensier, périrent à tas dans les rues. On estime 
qu'il en mourut 3o,ooo par le supplice de la faim. 

Paris était alors bloqué de toutes parts. « Le roi , » rap- 




Fig. 14. — La procession ds la Ligue passant rue du marché Palud, devant l'Hôtel-Dieu. 
D'après un tableau de Breughel de Velours. 



porte Poirson, « aurait eu toutes chances de le réduire à la 
fin du mois de mai ou dans les premiers jours de juin, s'il n'a- 
vait été de nouveau trahi par ses propres serviteurs. Givry, 
celui-là même qui avait donné le premier l'exemple de le recon- 
naître au camp de Saint-Cloud , Givry, alors chargé de la garde 
de Charenton et de Conflans , laissa entrer chaque jour des vivres 



•28 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

et des provisions dans Paris. Cette coupable complaisance n'avait 
pas pour motif unique le désir d'alléger les souffrances des amis 
qu'il comptait parmi les assiégés : il reçut 45,000 écus pour prix 
de ce service. Plusieurs chefs de l'armée royale l'imitèrent. De 
Thou et Cayet s'accordent à reconnaître que « cette seule action 
de Givry fut cause de faire opiniâtrer Paris contre le roi, et 
échouer l'entreprise formée par lui sur cette ville ». 

Réduit à un seul genre d'attaque contre les Parisiens, au blocus, 
Henri se contentait de donner de fréquentes alertes aux assiégés. 
Une nuit, il fit promener ses troupes autour des remparts, pour 
donner une aubade à sa maîtresse (ainsi qu'il appelait Paris), 
avec un formidable bruit de tambours, de trompettes , de haut- 
bois et de cornets à bouquin , qui mirent la ville en alarme. 
« Certes, dit-il, en riant, il faut que ma maîtresse soit bien fa- 
rouche, puisque ne semble ravie de la douce musique que je lui 
envoie pqur la réjouir. » Une autre fois, il fit tirer à coup 
perdu deux pièces de canon, mises en batterie h Montmartre : 
les boulets atteignirent deux ou trois personnes en leurs maisons, 
et toute la population fut dans les transes. 

Henri voulait réduire la ville par famine, mais les malheureux ha- 
bitants, qui mouraient de faim, n'osaient se plaindre ni parler de se 
rendre: le prévôt des marchands, la Chapelle-Marteau, encourageait 
le peuple à prendre patience, en lui annonçant que l'armée espa- 
gnole était en marche pour faire lever le siège. On voyait, aux 
coins des rues, les grandes chaudières de bouillie, qu'on nom- 
mait les chaudières d'Espagne, où l'on cuisait des marmitées de 
chair de cheval et d'âne : « on se battoit à qui en auroit ». On 
n'avait plus que du pain d'avoine et de son-, la chair de cheval 
coûtait si cher, que les affamés « estoient contraints de chasser aux 
chiens et les manger, et des herbes crues, sans pain ». A la fin 



LA LIGUE. 



29 



du mois de juillet, le peu qui restait de vivres se vendait, au prix 
de Tor, en cachette : « contre les auvents des boucheries de la 
porte de Paris, il n'y avoit que frire, sinon quelques pièces de 







KSI 





^-^SjSï 









Fig. i5. — Charnierdu cimetièredeslnnocents. Arcadesdu côté de la rue de la Ferronnerie. \ 
Gravure tirée de Paris à travers les âges. 



vieilles vaches et graisses de chevaux, asnes et chats, qu'on y 
voyait estalez. » Les pauvres gens, hommes, femmes et enfants, 
sortaient de la ville dans les champs , pour couper du blé vert et 
des herbages, au risque de se faire tuer par les assiégeants, mais 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



le roi avait ordonné qu'on ne tirât point sur ces affamés et 
qu'on les laissât, disait-il, faire leur moisson; « vrai roi, » dit de 
Thou, « qui, plus attentif à la conservation de son royaume 
qu'avide de conquêtes, ne séparait pas les intérêts de son peuple 
de ses propres intérêts. » 

Le 9 juillet, Saint-Denis avait ouvert ses portes aux royaux et 
obtenu une composition honorable, et, le 27, les dix faubourgs 
furent attaqués. La population, resserrée dans l'étroit espace entre 
la cité et la ville, passa alors de la détresse à une horrible fa- 
mine. 

Quoi qu'il en fût, les ligueurs étaient résolus à tout supporter 
plutôt que de se rendre. On avait assassiné, en pleine rue, ou 
pendu au gibet bien des bourgeois soupçonnés de conspirer pour la 
soumission de Paris. Les politiques, en effet, avaient formé le pro- 
jet de soulever le peuple, en lui conseillant de demander la paix 
ou du pain, et le g août, la foule ameutée se porta sur le Palais 
(fig. 1 6), en criant qu'il fallait se rendre plutôt que de mourir de 
faim. Les Seize, avertis du complot, firent dissiper cette foule par 
des gens de guerre, qui arrêtèrent les meneurs, « comme politiques, 
séditieux , fauteurs et adhérents à un hérétique » ; au lieu de pain, 
on leur donna des coups, et au lieu de paix, un gibet. On accusa 
le président Brisson d'être le principal auteur de cette émeute ; si 
cruellement réprimée, qu'on nomma [ajournée du pain. 

La mortalité devenait effrayante, et l'on commençait, dit, TEs- 
toile, « à voir les rues et entrées des maisons, pavées de morts », 
ce fut alors que les Seize firent publier , à son de trompe , 
que les portes seraient ouvertes à tous ceux qui voudraient quit- 
ter la ville. Henri IV s'émut de l'extrême misère de son peu- 
ple. « Il ne faut pas, dit-il , que Paris soit un cimetière : je ne 
veux pas régner sur des morts. » Et, raconte TEstoile, « aimant 



LA LIGUE. 



3i 



mieux faillir aux règles de la guerre qu'à celles de la nature, rom- 
pant la barrière des lois militaires, et considérant que ce pauvre 
peuple estoit chrestien et que c'estoient tous ses sujets, il accorda 
premièrement passeport pour toutes les femmes, filles, enfants et 




Fig. 16. — Le palais, tel qu'il e'tait encore au xvi e siècle. D'après une grav. contemporaine 

(Bibl. nat.) 



escoliers, qui voudraient sortir; lequel s'estendit enfin à tous les 
autres, jusqu'à ses plus cruels ennemis, desquels mesme il eut 
soin commander que, sortans, ils fussent humainement receus 
en toutes les villes où ils se voudraient retirer. Ce fut là une 
des principaes causes pour en parler humainement) qui a en- 



3 2 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

gardé que le siège n'a point eu l'effet qu'il devoit avoir. » Ce dé- 
part eut lieu le 20 août. 

Non seulement l'humanité d'Henri IV avait fait sortir de Paris 
8 à 10,000 bouches inutiles, mais encore il avait souffert qu'on 
fît passer des vivres aux princesses , c'est-à-dire aux duchesses de 
Nemours et de Montpensier, ses plus implacables ennemies. Auto- 
risés par l'exemple du roi, les chefs et même les soldats de l'ar- 
mée royale eurent la permission tacite d'envoyer du pain et de la 
viande aux amis et aux parents qu'ils pouvaient avoir dans Paris. 
Bien plus, comme on fermait les yeux sur ces envois , qui se mul- 
tipliaient sur tous les points de l'enceinte, il se fit dans les fau- 
bourgs un commerce secret de denrées alimentaires , qui arrivaient 
jusqu'aux halles, où elles se vendaient, sous le manteau, à des 
prix énormes. 

Ce ne fut pourtant qu'une bien faible atténuation de l'horrible 
famine qui décimait la population. Henri se refusait obstinément à 
un assaut général, espérant la reddition de la ville avant l'arrivée 
de l'armée espagnole qui approchait avec une sage lenteur, et dont 
les coureurs se montraient déjà dans la Brie. Pendant ce temps, 
« qui estoit six jours avant la levée du siège de Paris, » raconte 
l'Estoile, « vous eussiez veu le pauvre peuple, qui commençoit 
à mourir à tas, manger les chiens morts tous cruds par les rues-, 
autres mangeoient les trippes qu'on avoit jettées dans le ruisseau; 
autres, des rats et souris, qu'on avoit semblablement jettes, et 
quelques-uns, les os de la teste des chiens, moulus, et estant la 
pluspart des asnes, chevaux et mulets mangés, on vendoit les 
peaux et les cuirs desdites bestes, cuites, dont les pauvres man- 
geoient avec fort bon appétit. » Et cependant personne n'eût osé 
parler de se rendre au Béarnais! 

Le 3o août, au point du jour, les sentinelles des remparts pous- 



LA LIGUE. 



33 



sèrent des cris de joie, et le peuple accourut en foule pour s'as- 
surer que les assiégeants avaient abandonné toutes leurs positions 

REBVS SVR LES MISERES DE LA FRANCE. 



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MERCY. 




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Fig. 17. — Rébus politique du temps de la Ligue. (Bibl. nat.) 

pendant la nuit : on ne voyait plus un seul homme de Tarmée 
royale dans les faubourgs; le siège était levé. 

HENRI IV — II. 3 



3 4 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

Henri IV n'aurait pu rester davantage autour de Paris sans 
s'exposer à une défaite inévitable. Le duc de Parme avait rejoint 
à Meaux le duc de Mayenne , et leurs forces réunies s'élevaient à 
plus de 3o,ooo hommes d'excellentes troupes, bien pourvues 
d'artillerie, de munitions et de vivres : elles vinrent se déployer, 
en face de l'armée royale, qui se concentrait dans les plaines de 
la Beauce, pour secourir Lagny, Corbeii et d'autres villes menacées 
par le duc de Parme. Henri IV, tout joyeux, s'imagina que l'en- 
nemi lui offrait la bataille. « L'issue en est en la main de Dieu, » 
écrivit-il le soir même à M me de La Rocheguyon; « si je la 
perds, vous ne me verrez jamais, car je ne suis pas l'homme qui 
fuit ou qui recule. Bien vous puis assurer que, si je meurs, ma 
pénultième pensée sera à vous et ma dernière à Dieu. » 

Il avait envoyé un héraut (fig. 18) au duc de Mayenne, pour lui 
annoncer qu'il était prêt à accepter la bataille. Mayenne fit 
conduire le héraut devant le duc de Parme : « Dites à votre 
maître, » répondit Alexandre Farnèse, « que je suis venu en 
France, par le commandement du roi mon maître, pour défendre 
la religion catholique et faire lever le siège de Paris; si je trouve 
que le moyen le meilleur pour y parvenir soit de donner bataille, 
je la lui donnerai, ou le contraindrai à la recevoir; sinon, je ferai 
ce qui me semblera pour le mieux. » Le duc de Parme employa 
la nuit à se fortifier dans son camp et fit investir les villes de La- 
gny et de Gorbeil, qu'il voulait prendre pour assurer le ravitail- 
lement de Paris. Henri fut très contrarié de cette réponse, mais 
il eut la prudence de ne pas attaquer un ennemi qui avait l'ava- 
tage du nombre. « Leur infanterie est bonne et brave, » disait-il 
à ses capitaines, « et pour ne vous en mentir point, je la crains. 
Mais je me fie à Dieu, et en ma noblesse et cavalerie française, 
que les plus grands diables même craindront d'affronter. » 



LA LIGUE. 



Tandis que le duc de Parme assiégeait successivement Lagny 




Fig. iS. — Héraut d'armes. xvu e siècle. 



et Corbeil, qui lui opposèrent une furieuse résistance, Henri IV 



36 HENRI IV ET LOUIS XIII. 



tenta un dernier effort contre Paris, avec l'espoir de s'introduire 
dans la place par surprise. L'armée royale s'était repliée dans la 
plaine de Bondy, mais le roi et sa noblesse avaient passé la Seine 
et s'avancèrent jusqu'au faubourg Saint-Jacques, à la faveur de 
la nuit (9 août) : on les attendait pour leur ouvrir une porte de 
la ville. Tout à coup le tocsin leur annonça que leur entreprise 
était manquée; ils se retirèrent à la hâte, et l'on crut que c'était 
une fausse alerte. Deux heures plus tard, des soldats d'élite, por- 
tant des échelles, descendirent dans le fossé qui était à sec, entre 
les portes Saint-Jacques et Saint-Marceau , et plantèrent leurs 
échelles contre le rempart, qu'ils auraient escaladé, si quatre ou 
cinq jésuites qui faisaient le guet dans le jardin de l'abbaye Sainte- 
Geneviève ne fussent accourus et n'eussent , à coups de hallebarde , 
repoussé les assaillants qui s'enfuirent en laissant leurs échelles. 
Après cette dernière tentative, Henri IV, craignant de ne 
pouvoir nourrir son armée dans un pays ruiné par le siège, la 
divisa en petits corps, qu'il envoya de différents côtés où ils de- 
vaient trouver à vivre jusqu'à ce qu'il les rappelât autour de lui 
dans le Bauvaisis, où il n'emmenait qu'une espèce de camp vo- 
lant, pour attendre et inquiéter le duc de Parme, quand celui-ci 
retournerait avec ses vieilles bandes espagnoles dans les Pays-Bas. 
Le plan d'Henri IV, dont la sagesse fut d'abord méconnue et 
calomniée par les politiques (ceux-ci avaient espéré le voir recon- 
quérir d'un coup sa capitale), consistait à laisser l'armée du duc 
de Parme s'affaiblir par les marches et les maladies, sans lui 
opposer d'autre résistance que celle des villes qu'elle assiégea et 
qu'elle prit en perdant beaucoup de monde. Lagny, Corbeil, 
Provins (fig. 19) et autres bicoques ne valaient pas les sacrifices 
que le duc de Parme avait dû faire pour s'en emparer. « Les 
Parisiens, » dit l'Estoile en annonçant le retour à Paris du duc 



38 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

de Mayenne (18 septembre), « le regardèrent d'un air plus 
triste que joyeux, estant encore combattus de la faim et plus tou- 
chés des maux qu'ils avoient endurés que de bonnes espérances 
pour l'avenir ». 

Le duc de Parme vint aussi à Paris, mais incognito, et il 
jugea qu'Henri IV triompherait plus tôt de la Ligue en tempori- 
sant qu'en s'épuisant à continuer la guerre dans toutes les pro- 
vinces de France. 

La Ligue n'existait, ardente et vivace, qu'à Paris, où les Seize 
et les prédicateurs entretenaient à l'envi un esprit de révolte irré- 
conciliable contre le roi, qu'on appelait Y hérétique, et qu'on 
déclarait indigne de s'asseoir jamais sur le trône des rois très 
chrétiens. Le pape Sixte-Quint (fig. 20), accusé d'avoir été l'exci- 
tateur de ce déchaînement des catholiques contre Henri IV, com- 
mençait à mieux apprécier l'homme et la situation, lorsqu'il cessa 
de vivre , au moment où il rappelait son légat Cajetan pour le faire 
changer de politique. Grégoire XIV, qui remplaça Sixte-Quint, 
crut servir la cause de la religion, en servant les intérêts du roi 
d'Espagne Philippe II , qui avait fait de la Ligue l'aveugle et ter- 
rible instrument de son ambition. C'est ainsi qu'un dessinateur 
avait représenté, en haut d'un placard in-folio, le pourtraict de 
la Ligue infernale, sous la figure d'une furie à deux têtes cou- 
ronnées de serpents, avec des griffes aux pieds, vêtue d'une robe 
blanche et d'un manteau noir, en manière de religieuse , saisissant 
d'une main la Toison d'or d'Espagne, et de l'autre main voulant 
saisir la croix du Saint-Esprit, appendue aux armes de France 
et de Navarre, desquelles sortait un bras tenant une épée qui me- 
naçait à la fois les deux faces du monstre (fig. 21). 

Le duc de Parme avait laissé au duc de Mayenne 3 ,000 hommes 
de troupes napolitaines et espagnoles, qui devinrent la garnison 



LA LIGUE. 



J 9 



de Paris et qui ne se prêtèrent pas, comme on l'aurait cru, au ser- 




Fig. 20. — Le pape Sixte-Quint (1 521-1590). D'après une gravure contemporaine. 



vice exclusif de la Ligue. Cette garnison étrangère devait être payée 
aux frais de la ville, et plus d'une fois elle réclama sa solde avec 



40 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

des menaces, qu'elle aurait mises à exécution, si on n'avait pas 
avisé aux moyens de la satisfaire. Elle n'eut, d'ailleurs, durant les 
trois années qu'elle passa dans la capitale, aucun lien de sympa- 
thie et d'affinité avec le peuple, qui la regardait avec défiance et 
quelquefois avec mépris. 

Pendant ces trois années. Henri IV et la Ligue furent presque 
constamment, pour ainsi dire, en présence : Henri IV, à Saint- 
Denis, qui était son quartier général et sa capitale provisoire, et 
où il revenait sans cesse faire son métier de roi, après avoir as- 
siégé et pris des villes comme Chartres (avril i5gi) et Épernay 
(juillet 1592); la Ligue, dans Paris, où elle exerçait une véritable 
tyrannie. Mais il n'y eut, dans ce long intervalle, qu'une seule 
tentative de la Ligue pour s'emparer de Saint-Denis et une seule 
entreprise du roi contre Paris. 

Dans la nuit du 3 janvier 1 59 1 , le chevalier d'Aumale, qui vi- 
sait à se mettre à la tête du parti des Seize, entra, par escalade, 
dans Saint-Denis, avec des troupes françaises et quelques lansque- 
nets, mais il fut tué, alors qu'il était déjà presque maître de la 
ville : sa mort, en pareille circonstance, sembla un bienfait du 
ciel en faveur du roi^, qui, l'ayant apprise, se jeta aussitôt à 
genoux, pour remercier Dieu, et qui, se tournant vers sa no- 
blesse, déclara « qu'il ne pensoit pas qu'homme au monde eût 
reçu tant de bienfaits et de grâces de Dieu, que lui ». Seize jours 
après, le 19 janvier, vers le soir, les troupes royales se logèrent, 
sans bruit, dans le faubourg Saint-Honoré , qui était désert depuis 
le siège de Paris; des soldats déguisés en paysans, conduisant des 
chevaux et des charrettes chargées de sacs de farine, se présen- 
tèrent, à quatre heures du matin, devant la porte Saint-Honoré, 
mais cette porte avait été bouchée et terrassée, le soir même. Les 
faux paysans durent se retirer avec leurs farines, et les troupes 



LA LIGUE. 



4i 



POVRTRAIT DE LA L1CVE 1NTERNALLE, 




'SW."Ï?CS^\ Eilkpoi»viiiaotlkiaoi«Lii.ii.T 

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C .il If poom.iA se la bîue JanniUe. 

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PiiMubndxfpkl 
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Ayjnilny»u*iinp,lar>S & h (H.ir le cieufe. 
Cr.jtlitesenvne''o'p!Ub.ita\- touscoûes, 
Fcurnnevxdilrmulciles «nuddcnustn. 
Elleîpcur fon.rppjy !*- : 
Pour rrau. combler ded.r- ..&"jci.-. 1 .ie rue;.-. 
Eldctu.»Vclel'.r,5.1J. J 
Sou!irpr,l«l.Gil«J^re(i.r.:1«Vmcm. 
L'elajton Efpagnol cjnmfjrrjiirltoile porte 



Efeuconiecegneu pirncsrlll.ft-.c-r. 
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Drceui ejuior.l vendue) plusciO.- 



Fig. 21. — Fac-similé d'un placard politique du temps de la Ligue. iBibl. nat.) 



royales évacuèrent le faubourg, avant le jour, sans qu'un coup 
d'arquebuse eût été tiré. Les ligueurs, avertis du danger que Paris 



42 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

avait couru dans la. journée des farines (c'est ainsi qu'on appela 
cette ruse de guerre, qui n'avait pas réussi), firent chanter un 
Te Deum à Notre-Dame, pour rendre grâce à Dieu d'avoir 
sauvé la ville, que l'armée du roi avait failli occuper sans coup 
férir (fig. 22). 

Les hostilités continuèrent pourtant aux alentours de Paris, 
et le pays était battu, en tous sens, alternativement, par des par- 
tis de ligueurs ou de royaux, qui enlevaient et rançonnaient toutes 
les personnes qu'ils rencontraient allant à Paris ou en sortant, 
avec ou sans passeport. Au nord, le duc de Mayenne prenait des 
villes et les saccageait, comme il fit de Château-Thierry; au 
midi, Henri IV assiégeait des villes plus importantes, malgré la 
résistance obstinée du parti ligueur, et après les avoir soumises 
de vive force ou par famine, sans rançonner leurs habitants et sans 
mettre à mal leurs garnisons, il s'en assurait la possession de 
manière à y maintenir l'autorité royale. 

C'était la meilleure des politiques. 

L'absence de Mayenne, qui paraissait se tenir à dessein hors 
de Paris, où les Seize étaient seuls maîtres, amena un horrible 
déchaînement de tyrannies et de cruautés contre les partisans du 
roi : quelle que fût leur prudence, il suffisait qu'on les dénonçât 
dans leur quartier, pour mettre en péril leur vie ou leur liberté. 
Quelques prédicateurs, excités par l'Espagne et inspirés par l'o- 
dieuse duchesse de Montpensier, qui s'était faite la furie de la Li- 
gue, répétaient tous les jours, en chaire, qu'il fallait égorger les 
politiques et que ce serait un holocauste agréable à Dieu. Les 
bulles d'excommunication du pape contre le roi de Navarre 
avaient été lues dans toutes les églises et affichées aux quatre portes 
de la cathédrale. Les Seize avaient empoisonné, sans forme de 
procès, plusieurs individus suspects d'attachement au Béarnais; 



LA LIGUE. 



<P 



un 



ancien secrétaire du roi , nommé Trimel , fut pendu , pour avoir 




Fig. 22. - Vue du quartier Saint-Honoré en 1608. D'après le plan de F. Quesnel. 

écrit à un ami une lettre de badinerie, où il raillait les ligueurs 
en les qualifiant d'Espagnols, et une femme de bien, M Ufl de la 



4+ HENRI IV ET LOUIS XIII. 

Plante, fut décapitée, pour avoir dit, sous le sceau du secret, à 
Bussy-Leclerc, gouverneur de la Bastille, que cette forteresse de- 
vrait être rendue au roi. 

Toutefois, on évita de sévir contre les gens du peuple, qui, las 
de supporter tant de privations, disaient tout haut que l'entrée 
du Béarnais à Paris ferait baisser le prix du pain. On savait 
qu'Henri IV avait fait relâcher des paysans accusés de porter des 
vivres à Paris, malgré les défenses rigoureuses qui n'avaient pas 
été levées depuis le blocus : « Dieu vous commande, mes amis, 
d'obéir à votre roi , » leur avait dit ce bon prince en les tirant 
des mains des soldats qui les tourmentaient ; « craignez Dieu 
et honorez votre roi, et Dieu aura pitié de vous. Ayant égard 
à votre pauvreté, je vous pardonne, mais n'y revenez plus. 
— Hé! sire, » dirent ces pauvres gens, « nous mourons de faim; 
c'est ce qui nous a fait faire ce que nous faisons. » Alors le roi 
fouilla dans sa poche et leur jeta tout ce qu'il avait d'écus et de 
testons : « Allez, » leur dit-il, » priez Dieu pour le Béarnais; 
s'il vous pouvoit mieux faire, il le feroit. » 

On conçoit que ces nobles et touchantes paroles trouvèrent des 
échos dans le cœur de tant de malheureux épuisés de misère. 
Aussi, la femme d'un aiguilletier n'avait pas craint de dire, en 
pleine procession, que, si tous les larrons, qui étaient dans Paris 
et qui les faisaient mourir de faim, devaient être traités comme ils 
le méritaient, elle fournirait de bon cœur la corde pour les pen- 
dre. Un conseiller du parlement, qui l'entendit parler ainsi, lui 
donna deux soufflets et l'envoya en prison; mais les magistrats eu- 
rent pitié d'elle, en disant que la malheureuse n'avait peut-être 
pas mangé depuis la veille, car la disette régnait toujours dans 
Paris, et la relâcha sans tenir compte des colères de la popu- 
lace, qui voulait que cette femme fût attachée au gibet. 



LA LIGUE. 



-P 




Le parlement était donc mis en suspicion, par les meneurs de la 



4 G HENRI IV ET LOUIS XIII. 

Ligue, qui jugèrent le moment opportun pour frapper un grand 
coup , à la suite duquel ils pourraient faire une Saint-Barthé- 
lémy des politiques, qu'ils accusaient de travailler à la reddition de 
Paris au roi de Navarre. 

Dans les premiers jours du mois de novembre i5qi , les Seize 
s'assemblèrent secrètement, tantôt au logis d'un des leurs, nommé 
la Bruyère, tantôt chez Launoy, docteur en Sorbonne, et les as- 
sistants s'engagèrent, par serment, à partager la responsabilité 
des décisions qui seraient prises dans l'intérêt de la Sainte-Union. 
On avait dressé des listes de tous les politiques, avec les trois 
lettres P. D. C. , qui désignaient ceux qu'on devait pendre , ou 
daguer ou chasser. Avant de mettre à exécution cette mesure 
générale, on résolut de se débarrasser du président Brisson, qu'on 
regardait comme le chef avoué des politiques, et de deux conseil- 
lers, Larcher et Tardif, qui passaient pour ses agents les plus 
actifs et les plus dangereux. 

Le matin du 16 novembre, tous les ligueurs de Paris avaient 
pris les armes : Bussy-Leclerc, Louchart et quelques autres de la 
faction des Seize s'étaient mis en embuscade, au bout du pont 
Saint-Michel, pour attendre le président Brisson, qui se rendait 
tous les jours au Palais vers cinq heures du matin. Ils le sai- 
sirent au collet, le traînèrent aux prisons du petit Châtelet 
(fig. 24), et le firent monter dans la chambre du conseil, où l'at- 
tendaient un prêtre pour le confesser et un bourreau pour l'étran- 
gler. Brisson demanda quel était son crime, quels étaient ses accu- 
sateurs; on lui répondit qu'il était jugé, et Cromé, qui avait été 
son clerc, prononça la sentence qui le condamnait à mort comme 
coupable de trahison et du crime de lèse-majesté divine et humaine -, 
le bourreau s'empara de lui aussitôt et le pendit aux barreaux de 
la fenêtre. On amena le conseiller Larcher, qui venait d'être ar- 



LA LIGUE. 



47 



rêté dans la cour du Palais : « O mon Dieu ! » s'écria Larcher en 
voyant le premier président pendu ; <<■ vous avez fait mourir ce 
grand homme ! » Il tpmba en pâmoison , et le bourreau le pendit 
à l'instant même. On était allé arrêter le conseiller Tardif, malade 
dans son lit, et on l'emporta sans connaissance dans la salle, où 
il fut pendu également, à côté du président Brisson. Le bourreau, 




.\ ï i»ê . 



Fig. 24. — Le petit Chàtelet et ses environs au xvi c siècle. 
(Tiré de Parisà travers les âges.) 



nommé Jean Roseau, effrayé de ce triple assassinat juridique, 
contemplait tristement son ouvrage, en disant : « Semble-t-il pas 
le seigneur Jésus entre les deux larrons? » Le peuple, entendant 
parler de massacre , sortit dans la rue et s'assembla sur les places , 
sans agir et sans rien résoudre. 

Le lendemain, on trouva les corps des trois victimes, attachés 
à une potence, en place de Grève, avec ces inscriptions : 



48 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

Barnabe Brisson , l'un des chefs des traistres et hérétique. 

Claude Larcher V un des fauteurs des traistres et politique. 

Tardif, l'un des ennemis de Dieu et des princes catholiques. 

Bussy-Leclerc, accompagné d'une troupe de ligueurs et de vau- 
néans (vauriens), vint saluer les cadavres, en criant : « Aux traî- 
tres, aux méchants et aux politiques, qui avaient vendu la ville 
aux hérétiques! » Mais le peuple, qu'il espérait « esmouvoir au 
sang et au carnage » , lui tourna le dos et ne bougea pas. Les 
Seize étaient allés solliciter les chefs des troupes napolitaines et 
espagnoles de faire égorger, dans les maisons, tous les politi- 
ques, dont on avait dressé la liste; mais ces capitaines étrangers 
répondirent qu'ils ne pouvaient « mettre la main sur des gens qui 
n'estoient condamnés par la justice, ni tuer des femmes dans leurs 
lits , qui ne se défendoient point » . C'est ainsi que l'horrible dessein 
des Seize n'alla pas jusqu'à regorgement général des royalistes et 
des suspects. 

Cependant, tous ceux qui se sentaient menacés avaient soin de se 
tenir cachés*, la plupart des membres du parlement refusaient de 
monter sur les sièges, jusqu'à ce que la mort de Brisson (fig. 25) 
et de ses collègues eût été vengée. Une sorte de terreur vague 
régnait dans la ville, même parmi le peuple. M mc de Nemours 
elle-même, partageant ces inquiétudes, avait envoyé un de ses 
gentilshommes au duc de Mayenne pour le presser de venir 
mettre ordre à l'audace des ligueurs. Les Seize, de leur côté, 
avaient écrit au roi d'Espagne, pour le supplier de prendre en 
main la conduite de leurs affaires. Mayenne arriva enfin, le 
28 novembre, à Paris, avec l'intention de réprimer les excès delà 
Ligue. Quelques-uns des Seize allèrent au-devant de lui, mais il 
leur fit un accueil assez renfrogné et ne daigna pas les écouter : 
sa contenance et ses paroles annonçaient « qu'il ne couvoit rien de 



LA LIGUE. 



49 



bon ». Le procès contre les meurtriers de Brisson, de Larcher et 
de Tardif s'instruisit secrètement, et le 4 décembre, quatre des 
Seize, l'avocat Ameline, le commissaire Louchart, le procu- 




ré anuûœ Brijfûnii 
h j'aidiittf'iirifiaisi vrajiJis 

Iccn 

Qmi tokmji oûtx 1&Ti]pmm turba trvàiat? 
, ^fonfûtuitvirisjkriajure mor}. 



Fig. 25. — Portrait du président Barnabe Brisson. D'après Th. de Leu. (Bibl nat.) 



reur Aimonnot et Auroux furent pendus dans une salle basse 
du Louvre. 

Cette exécution faite , Mayenne fit publier l'abolition des autres 
coupables, à l'exception de trois à l'égard desquels la justice pro- 
noncerait, et quand il quitta Paris, peu de jours après, pour 
retourner à l'armée, il emmena dix ou douze personnes, les plus 



HENRI IV. — II. 



5o 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



compromises dans le complot des Seize, afin de rassurer les hon- 
nêtes gens. Ce fut le dernier soupir de la tyrannie des Seize. « Mon 
cousin de Mayenne a bien fait ce qu'il a fait, » dit le Béarnais 
en apprenant la pendaison des meurtriers du président Brisson; 
« mais il eût fait mieux d'en pendre seize au lieu de quatre. » 




Fig. 26. — Vue de l'hôtel de ville en 1590. (Tiré de Paris à travers les âges. 



Dès lors, la Ligue changea de caractère, car, sauf les prédi- 
cateurs et la faction qui dominait à l'hôtel de ville (fig. 26), 
un apaisement continu se faisait dans les esprits, et tout le 
monde était d'accord en principe sur ce point, que le roi 
Henri ne devait plus rencontrer un seul adversaire, s'il voulait 
se faire catholique. Il se forma même, dans Paris, un nouveau 
parti, qu'on appela celui des semonneux, et dont le mot d'ordre 



LA LIGUE. 



5i 



était de semondre (inviter) le Béarnais à se convertir, pour être 
acclamé roi de France. Les semonneux n'étaient donc la plu- 
part que des politiques, qui se donnaient un nom dangereux à 
porter. 

Le duc de Mayenne , néanmoins , ne voyait pas ces gens de 
bon œil et les avait menacés, à plusieurs reprises, de les punir 




Fig. 27. — Fous à la fin du xvi e siècle. 



de leurs menées indiscrètes. Henri IV s'impatientait de l'espèce 
de pression qu'on prétendait exercer sur sa conscience; mais il 
fallait bien reconnaître que sa conversion était le désir presque 
unanime de la nation. Un jour, comme il s'informait de la cause 
de l'agitation qui s'était produite dans certains quartiers de Paris, 
on lui apprit que les Parisiens avaient avisé à lui envoyer des 
députés pour le sommer de se faire catholique. « Catholique? » 



52 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

s'écria le roi avec dépit, « je le serai plus tôt qu'ils ne seront 
gens de bien à Paris ! » 

Au surplus, ce même conseil lui venait de toutes parts-, son 
fou (fig. 27) , Chicot, qui fut tué au siège de Rouen, où il se con- 
duisit en brave, lui avait dit, devant ses capitaines : « Monsieur 
mon ami, je vois bien que tout ce que tu fais ne te servira de 
rien à la fin, si tu ne te fais catholique, » 

Le 2 novembre i5qi , le roi fut délivré du plus redoutable de 
ses ennemis, le duc de Parme, qui mourut à Arras, sans avoir 
compromis sa réputation de « grand et sage temporiseur » , mais 
non sans avoir appris, à ses dépens, que le Béarnais était digne 
de se mesurer avec lui. Henri n'eut plus dès lors à combattre 
que Mayenne, qui n'avait que fort peu des qualités d'un géné- 
ral d'armée. 

Pendant qu'il employait l'année i5q2 à continuer la guerre 
en Normandie et en Picardie, sans s'éloigner de Paris, ses gé- 
néraux n'avaient pas eu besoin de sa présence ni de son concours 
pour avancer ses affaires dans les autres provinces où l'Union 
existait encore : tels, le prince de Conti en Bretagne , Lesdiguiè- 
res en Piémont , le vieux maréchal de Biron en Champagne , où il 
fut tué en assiégeant Épernay. Le duc d'Épernon, après trois 
ans d'attente et d'inaction dans son gouvernement de Guyenne, 
avait pressenti que la couronne de France s'affermissait sur la 
tête d'Henri IV, et était venu se mettre aux ordres de son sou- 
verain. 

En 1593, il n'y eut de guerre nulle part, et le roi, sans avoir 
déposé les armes, s'attacha à réduire ses ennemis, les gentils- 
hommes catholiques, en traitant avec eux, pour enlever à la Li- 
gue ses derniers chefs et ses derniers appuis. Rien n'eût été 
plus facile que de se rendre maître de Paris, qui était toujours 



LA LIGUE. 53 

le centre et le foyer de la Ligue, mais qui n'avait pour sa dé- 
fense qu'une garnison étrangère et la milice bourgeoise, compo- 
sée des éléments les plus disparates et les plus incertains; mais 
Henri s'abstint de rien entreprendre contre sa bonne ville, car 
il comprenait que ce n'était plus par la force, mais par une poli- 




Fig. 28. — Village pillé par des soldats. D'après une grav. sur bois de la lin du xvi e siècle. 



tique habile, qu'il devait achever de reconquérir son royaume et 
de consolider son autorité. 

Ses adversaires, le duc de Mayenne et le roi d'Espagne, avaient 
recours à des moyens analogues , lorsqu'ils convoquaient les Etats 
généraux, pour faire décider souverainement les questions qui se 
rattachaient à la vacance du trône et à l'élection d'un roi de 



54 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

France. Ces États généraux, ou des députés catholiques étaient 
seuls appelés, s'ouvrirent, à Paris, le 25 janvier i5o,3, sous les 
auspices du légat et de l'ambassadeur d'Espagne, qui, quoique 
étrangers l'un et l'autre, avaient la prétention d'inspirer les dé- 
putés français et de les diriger dans l'intérêt exclusif de Phi- 
lippe IL Bien qu'il ne fût encore arrivé à Paris qu'un petit 
nombre de ces députés, à cause des difficultés et des dangers 
que présentait le voyage, le duc de Mayenne ne crut pas devoir 
différer l'ouverture des Etats, et le discours qu'il prononça, en 
cette occasion, ne laissa pas de doutes sur la mésintelligence qui 
s'accusait dès lors entre lui et la cour d'Espagne. Le projet des 
Espagnols, en effet, était de faire élire un roi, et ce roi auquel 
on destinait la main de l'infante d'Espagne ne pouvant être 
Mayenne, on avait jeté les yeux sur le jeune duc de Guise, 
pour en faire le gendre de Philippe II. 

Henri IV n'avait pas attendu la réunion des États, pour pro- 
tester contre leur convocation, attentatoire à l'autorité royale, 
et pour déclarer coupables de lèse-majesté les députés français 
qui oseraient s'y rendre. Le lendemain même de l'ouverture de 
ces États de la Ligue (c'était le nom dont on les flétrissait déjà), 
un trompette du roi venait apporter des lettres, de la part des 
députés du tiers état et du clergé de Chartres , qui sommaient le 
duc de Mayenne de désigner un lieu non suspect , entre Paris et 
Saint-Denis, à l'effet d'y tenir une conférence, où l'on aviserait 
aux moyens de pacifier la France; cette conférence, dans laquelle 
il ne devait pas y avoir d'étrangers, avait pour objet de mettre 
en présence les représentants du parti de la Ligue et ceux du 
parti royal. 

La conférence fut acceptée et s'ouvrit à Suresnes, le 26 avril, 
malgré les injures et les malédictions des prédicateurs contre tous 



LA LIGUE. 



55 



délégués , royalistes et ligueurs, qui en feraient partie. Une foule de 
peuple était amassée près de la porte Neuve, par laquelle passaient 




Fig. 29. — La porte Neuve et la tour du Bois au xvi e siècle. 



ceux qui allaient à la conférence , et Ton entendait crier tout haut : 
« La paix! la paix! Bénis soient ceux qui la procurent et deman- 
dent ! Maudits soient les autres ! » On s'était embrassé à la confé- 
rence, et l'on tomba d'accord sur la nécessité d'une trêve, qui per- 



56 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

mettrait de travailler à la paix générale. La seconde séance fut 
encore plus nombreuse et plus conciliante. On commençait à sa- 
voir que le roi n'était pas éloigné de se faire catholique, et c'est à 
ce propos que le gouverneur de Paris, M. de Belin, dit tout haut 
que « si le roi de Navarre se faisait catholique , il voyait la noblesse 
en bonne disposition de le reconnaître. — Oui, » s'écrièrent quel- 
ques gentilshommes qui se trouvaient là-, « oui, dussent tous les 
mutins, avec les Seize de Paris, en crever de rage! » Pierre de 
l'Estoile résume ainsi l'état de l'opinion dans la capitale : « Les 
prédicateurs crient et se formalisent; les Seize en enragent", les 
gens de bien s'en réjouissent, et la voix du peuple pour la paix se 
renforce. » 

Les vivres étaient rares et chers à Paris; le pain manquait sou- 
vent, car il n'en venait plus de Gonesse; mais les doublons d'Es- 
pagne arrivaient par tonnes, et le duc de Feria, envoyé extraordi- 
naire de Philippe II, les semait à pleines mains (fig. 3o). La 
faction des Seize relevait la tête et les prédicateurs recommen- 
çaient à demander une Saint-Barthélémy des politiques et de 
tous les partisans du Béarnais. 

Le 4 mai, la trêve fut criée pour dix jours, avec permission de 
sortir de Paris sans passeport et de circuler librement à quatre 
lieues aux environs. Le bruit courait partout alors que le roi allait 
se faire catholique. Toutes les portes de Paris furent ouvertes, et 
plus de 7 ,ooo personnes profitèrent de la trêve pour sortir de la 
ville. Les champs étaient couverts de peuple en habits de fête, 
qui se rendait à l'abbaye de Saint-Denis et autres lieux de pèleri- 
nage, pour y faire ses dévotions. 

Cependant les Etats généraux siégeaient toujours au Louvre , et 
le nombre des députés s'était beaucoup augmenté, mais la propo- 
sition du duc de Feria pour l'abolition de la loi salique en faveur 



LA LIGUE. 5 7 

de Tinfante d'Espagne, destinée à l'alliance d'un prince français, 
n'avait rencontré que froideur et résistance dans l'assemblée, mal- 
gré les efforts des docteurs de la Sorbonne, qui répétaient, de con- 
cert avec le légat, que le roi de Navarre, excommunié par le pape, 
comme hérétique, avait perdu tous ses droits à la couronne de 





Fig. 3o. — Doublons d'Espagne; monnaie à l'efligie de Philippe II. 



France. Cette résistance des États généraux fut soutenue par le 
parlement, qui rendit, le 27 juin, un arrêt notable contre ceux qui 
entreprendraient d'ébranler les lois fondamentales du royaume et 
surtout la loi salique. 

La trêve continuait virtuellement, par le fait seul de la continua- 
tion des séances delà conférence de Suresnes. Il régnait, pendant 



58 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

ce temps, à Paris, un inextricable conflit d'opinions et de vœux, 
qui se traduisaient par des placards affichés dans les rues et jusqu'à 
la porte des Etats, par des milliers de brochures criées et vendues 
publiquement, et par des assemblées rivales de. politiques et de li- 
gneux. Le duc de Mayenne s'efforçait de rester neutre et de pa- 
raître indifférent, au milieu des partis et de leurs intrigues, mais on 
devinait qu'il se réservait de garder le pouvoir, avec son titre de 
lieutenant général de l'Etat et de la couronne de France. Le duc 
de Feria fit une dernière tentative, et proposa aux États de consa- 
crer l'alliance de l'Espagne avec la France, en approuvant le ma- 
riage de l'infante et du duc de Guise, qui deviendrait roi des Fran- 
çais catholiques. Le duc de Guise se chargea de répondre à cette 
proposition, faite sans son aveu : il menaça de tuer de sa main qui- 
conque se permettrait de lui donner le titre de roi. Les prédicateurs 
osèrent seuls parler en chaire de l'élection divine et miraculeuse du 
duc de Guise. 

Henri IV jugea le moment venu de donner le dernier coup à la 
Ligue. Il avait assisté au prêche, pour la dernière fois, le 18 juillet 
i 5q3 . Cinq jours après, les docteurs en théologie, qu'il avait mandés 
de Paris à Saint-Denis, se mirent à débattre avec lui sur le fait de 
sa conversion et l'interrogèrent sur les points principaux de la foi. 
Le roi, qui s'était fait instruire en secret, prouva, par ses réponses, 
qu'il connaissait à fond les dogmes de la religion catholique. « Je 
mets aujourd'hui mon âme entre vos mains, » dit-il aux docteurs. 
« Je vous prie, prenez-y garde, car, là où vous me faites entrer, 
je n'en sortirai que par la mort, je vous le jure et proteste. » Le 
lendemain, il signa son abjuration, dont les termes furent très 
adoucis, grâce à l'intervention de plusieurs prélats. 

« Le dimanche, 25 juillet, » dit l'Estoile, qui enregistra dans 
ses journaux ce fait considérable, « le roy alla à la messe, à Saint- 



LA LIGUE. 



59 



Denis (fig. 3i), habillé d'un pourpoint de satin blanc chamarré 
d'or, et les chausses de mesme; portant un manteau noir, avec le 
chapeau de mesme, et un panache noir. » La veille, le roi avait 
pris congé des ministres calvinistes qui composaient sa chapelle, et 




Fig. 3i — Vue de l'église de Saint-Denis et de ses dépendances, xvn' siècle. 



leur avait dit en, pleurant, qu'ils priassent Dieu pour lui, qu'ils 
l'aimassent toujours, et qu'il les aimeroit, se souviendrait d'eux, 
et ne permettrait jamais qu'il fût fait tort ou violence aucune à 
leur religion. » On en voulut conclure que, malgré sa conversion, 
il resterait fidèle à la réforme, et cette conversion fut accueillie avec 
des cris de rage par tout ce qui appartenait à la Ligue. Aux prônes 
de toutes les paroisses de Paris, on menaça d'excommunication 



Go HENRI IV ET LOUIS XIII. 

quiconque irait entendre la messe du roi ; les prédicateurs montè- 
rent en chaire et vomirent les plus atroces injures contre ce « faux 
converti, qui n'était, disaient-ils, qu'un méchant laps, bon à tuer 
comme un chien enragé ». 

Ces agents de l'Espagne allèrent jusqu'à annoncer « qu'avant la 
fin du mois d'août, Dieu les délivreroit du Béarnois, par la main 
de quelque honnête homme ». En effet, on arrêta successivement, 
à Saint-Denis, quatre ou cinq individus, moines et autres, armés 
de couteaux, qui étaient venus, dit-on, avec l'intention d'assassiner 
Henri IV; mais, faute de preuves suffisantes, ils furent relâchés. 
Il n'en fut pas de même de Pierre Barrière, natif d'Orléans, venu 
de Lyon exprès pour tuer le roi, et qui aurait fait part de son af- 
freux dessein au curé de Saint-André des Arts, à Paris, lequel, 
sur cette confidence, dit P. de l'Estoile, « l'embrassa, en l'appelant 
mon bon confrère et béni de Dieu ». De telles assertions ont be- 
soin d'être contrôlées. Quoi qu'il en soit, Barrière, arrêté à Melun, 
jugé et convaincu d'avoir voulu attenter à la personne du roi, fut 
exécuté et rompu vif, après avoir eu le poing coupé, tenant dans 
la main droite le couteau dont on l'avait trouvé muni. 

La trêve entre Henri IV et la Ligue avait été prolongée jusqu'à 
la fin de l'année, avec l'assentiment de Mayenne, mais les Ligueurs 
de Paris ne se préparaient pas moins à une résistance désespérée-, 
ils faisaient sortir de la ville les capitaines de la milice bourgeoise, 
qu'on soupçonnait d'être partisans du roi. « Les Seize, » dit l'Es- 
toile, qui n'avait pas quitté Paris, « marchoient haut, les têtes le- 
vées, et les politiques, un peu basses. » 

L'Estoile fait, plus loin, ce tableau de la situation : « Sur la 
fin de cest an i5cp y la Ligue, voiant les affaires du roy fort avan- 
cées, et acheminée à sa ruine et confusion, desbanda tous ses 
arcs, comme pour ung dernier effort, par le moien de ses je- 



2§i|Ladc!iurancecIchFr: :Per(eeFi nçc : w~- J z 




dfiB^RAXCE.commeAndromcdeàlarnorrfucof:. 
Hfps Mal voulue des (îens,& d'vn peupleeflranger, 
Son paysfuc fon m a Lia guerre, &r fon danger. 
CJufon bien deuoiteftre,ydemeuroir là perte: 

Lecielfafche de veoirvne miufticeaperte. 
V n Perfee enuoya a fin de la venger, 
v n Perlée Françoisqui lavmtddgc g 

.guesdelamorr.auil'auoientjacouuerre: 
Le monftre oui gardoicentre (es dentsfâ mort. 
Sentitcombien le bras de Perfee eftoïc fort: 
Comme feiclEipa^nol de HENRY cjuatncfmc- 

FRANC Efois luy Fidelc&r ne ce laite plus (/.) 

Attacnerde doublons &rnecroyauxabus 
De ceux qui ont rongné Ibr de ton Diadème 



-a> 



A" 



--_-■' "■ ."- .'. --_■- ^ 



- -■ — Allégorie politique en i'honneur d^ I . ira s,re . . c ne ssan sur de fa France. 

D'après un placard in-fo'i. 



02 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

suites et prédicateurs, contre la majesté du roy, lequel ils appel- 
loient le luitton (luttin) de Navarre et le serpent des Pyrénées, 
et le galopoient tellement, tantost ouvertement, puis couvertement 
à droit, à gauche, à tort, à travers, de nuit, de jour, qu'ils se 
vantoient tout haut, que, s'il n'avoit la cuirasse forte et le dentier 
bien serré, sa force endiablée ne lui serviroit de rien pour gagner 
la France. » 

De son côté, le roi n'employait plus que des armes politiques, 
des négociations, des séductions, des traités secrets. Ce prince, qui 
manquait souvent d'argent pour son propre usage, au point de ne 
plus pouvoir nourrir ses chevaux ou d'être réduit à une douzaine 
de mauvaises chemises et à cinq mouchoirs, savait trouver des 
millions, par l'entremise des Sébastien Zamet, des Genami, etc., 
pour payer des villes et des capitaines. Meaux lui avait été rendu 
ou pour mieux dire vendu, par Vitry, comme il le disait lui-même 
en gaussant; ces moyens décisifs ne furent pas étrangers à la ré- 
duction de villes plus importantes, telles que Lyon et Orléans. 

Il n'était que trop probable que la réduction de Paris suivrait 
de près celle d'Orléans, de Lyon et de Rouen, mais les Seize, 
qui semblaient avoir recouvré dans la capitale leur prépondérance 
maintenue par la terreur, ne paraissaient pas disposés à se sou- 
mettre, bien que la plus grande partie de la population fût impa- 
tiente d'avoir un roi , au lieu de ces tyrans de bas étage. 

La cause d'Henri IV avait été défendue par une quantité d'écrits 
remarquables, éloquents ou ingénieux, qui mettaient à néant les 
ardents libelles de la Ligue. Les deux plus célèbres de ces écrits, 
et ceux qui eurent le plus d'action sur l'esprit public, avaient été 
le Catholicon d'Espagne, imprimé en i5o,3, et Y Abrégé des 
États de la Ligue, publié en i5g4, vigoureuses satires, pleines 
de bon sens et de sel gaulois, qui formèrent la Satire Ménippée, 



LA LIGUE. 



63 



composée par cinq ou six auteurs dévoués aux intérêts de la cou- 
ronne de France. « Peut-être, a dit le président Hénault, que la 
Satire Ménippée ne fut guère moins utile à Henri IV que la 
bataille dlvry. » Cet ouvrage plaisant porta le dernier coup à la 
Ligue, en la frappant de ridicule (fig. 32). 

Le mois de mars i5o,4 commençait sous des auspices assez 




Fig. 33. — Arquebusier du temps de la Ligue. 



menaçants. Les Seize tenaient des assemblées secrètes; ils faisaient 
porter des armes, par crochetées, dans les maisons. Le duc de 
Mayenne avait fait déclarer, dans les églises de Paris, qu'il ne trai- 
terait jamais avec l'hérétique, et les prédicateurs ne cessaient d'in- 
vectiver le roi, en appelant contre lui le feu du ciel et le couteau 
des bons catholiques. Le parlement, de son côté, avait de fréquen- 
tes réunions, dans lesquelles on ne parlait que de la nécessité de 
faire la paix. Tout le monde fut surpris ou inquiet, en apprenant 



64 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

que Mayenne était sorti de Paris, le 16 mars en disant « qu'il s'en 
alloit pour communiquer avec ceux de sa maison et faire quelque 
chose pour le repos du peuple, duquel il avoit pitié ». 

M. de Belin, gouverneur de la ville s'était démis volontairement 
de sa charge et l'avait transmise à M. de Brissac, dont le caractère 
sournois et ondoyant inspirait moins de confiance, quoiqu'il af- 
fectât d'être attaché au parti de la Ligue. Le légat affirmait que 
Brissac était un parfait catholique, parce qu'il lui avait demandé 
l'absolution, pour avoir conféré avec son frère, M. de Saint-Luc, 
qui était calviniste; le duc de Feria disait que Brissac était un 
bon homme inoftensif, parce que, dans un conseil de l'Union, où 
l'on discutait une affaire de grave importance, il l'avait vu s'amu- 
sant à prendre des mouches contre la muraille. M. de Brissac, en 
sa qualité de gouverneur, se donnait beaucoup de mouvement pour 
veiller à la tranquillité intérieure de la ville. 

Dans la soirée du 21 mars, les Seize lui firent savoir qu'une 
certaine agitation régnait dans quelques quartiers, surtout aux 
alentours du Palais, et qu'il y donnât ordre promptement. Brissac 
leur fit répondre qu'il ne s'en étonnait pas et qu'on avait fait ré- 
pandre, en effet, que les troupes royales devaient attaquer, pen- 
dant la nuit, le quartier de l'Université. Ce fut donc dans ce quar- 
tier-là que les ligueurs se portèrent en armes, pour se tenir prêts 
à repousser l'attaque qu'on leur annonçait. Quant à Brissac, il fut 
sur pied toute la nuit, visitant les postes et suivi par des capitaines 
espagnols, que le duc de Feria avait placés auprès de lui, avec 
ordre de le tuer, à la moindre apparence de trahison, ce qui prouve 
qu'on était en défiance à son égard et que le bruit d'un complot 
avait couru dans la ville. Brissac fit bonne contenance, et les capi- 
taines espagnols, n'ayant rien vu ni entendu qui confirmât leurs 
soupçons, revinrent, las et fatigués, vers deux heures du matin. 



LA LIGUE. 



65 



chez le duc de Feria, qu'ils rassurèrent sur la situation de Paris, 
où « tout était calme et bien ordonné »,' disaient-ils. 

Mais les royalistes ne dormaient pas : ils avaient été prévenus, 
le soir même, que le roi s'approchait avec ses troupes et qu'il en- 




Fig. J14. — Entrée d'Henri IV à Paris, le mardy 22 de mars 1594. D'après une gravure du 
temps. (Bibl. nat.). Le personnage qui se découvre, et auquel le roi s'adresse, paraît être 
le duc de Brissac. 

trerait, par une des portes de la ville, entre trois et quatre heures 
du matin. Les principaux chefs du complot, notables, bourgeois, 
capitaines de quartier, magistrats et autres, devaient descendre 
dans la rue, armés et portant des écharpes blanches, pour fermer 
les ponts et garder les points les plus importants de Paris, tandis 
que les Italiens et les Espagnols se tenaient enfermés dans leurs 

HENRI IV. — II. 5 



66 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

corps de garde, près de la porte de Buci, et que les ligueurs faisaient 
des patrouilles dans le quartier de l'Université. Le prévôt des mar- 
chands, les échevins, et la plupart des membres du parlement s'é- 
taient mis résolument à la tête des royalistes. M. de Brissac avait 
fait, la veille, enlever les terres qui masquaient la porte Neuve, 
sous prétexte de la murer, et cette porte restait ouverte pour rece- 
voir le roi, pendant que la porte Saint-Denis livrerait passage aux 
troupes de M. de Vitry, et que les garnisons de Melun et de 
Corbeil arriveraient, en descendant la Seine, dans le quartier 
Saint-Paul. 

La ville se trouva donc envahie, de deux côtés différents, par les 
troupes royales, avant l'entrée du roi, qui ne se présenta devant la 
porte Neuve qu'au point du jour (fig. 34). Il était à cheval, armé de 
toutes pièces, avec l'écharpe blanche en sautoir, et suivi d'un 
grand nombre de seigneurs, d'une quantité de noblesse et de 5 ou 
600 hommes d'armes. Après avoir reçu les clefs de Paris, que 
le prévôt des marchands lui offrit sur un plat d'argent, il embrassa 
M. de Brissac, en lui donnant le titre de maréchal de France; 
puis, il voulut immédiatement se rendre à Notre-Dame, pour y 
entendre la messe et remercier Dieu : son cortège s'engagea dans 
la rue Saint-Honoré, et tout le monde se mit aux tenêtres, pour le 
voir passer, au milieu d'une foule énorme qui criait : Vive le Roi! 
Quand il mit pied à terre sur la place du Parvis, il était tellement 
pressé par cette foule grossissante, que ses capitaines des gardes 
jugèrent prudent de refouler le peuple; mais Henri IV les en em- 
pêcha, disant avec bonté qu'il aimait mieux avoir plus de peine et 
que tous ces braves gens le vissent à leur aise, car, ajouta-t-il, 
« ils sont affamés devoir un roi! » L'évêque de Paris, cardinal de 
Gondi, étant absent, un archidiacre le remplaça et vint, avec tout 
le clergé, au-devant du roi jusqu'à la porte de l'église. Le roi y 



LA LIGUE. 67 

entra après avoir baisé la croix, « avec grande humilité et dévo- 
tion, » et entendit la messe, ainsi que le Te Deum en musique. 

Pendant ce temps-là, ses ordres avaient été partout exécutés 
dans Paris : cinquante-quatre capitaines avaient occupé le Louvre, 
le Palais, le grand Châtelet, les ponts et les carrefours. Tous les 
ligueurs qui essayaient de sortir en armes dans la rue étaient invi- 
tés à rentrer dans leurs maisons, et à s'y tenir tranquilles; ceux 
qui avaient fait le guet dans le quartier de l'Université s'y trou- 
vaient en quelque sorte prisonniers. Ils tentèrent de soulever la po- 
pulace de ce quartier et se portèrent, au nombre de 4,000, sur la 
porte Saint-Jacques, mais le comte de Brissac et le seigneur d'Hu- 
mières, à la tête d'une bonne troupe d'infanterie, précédée d'une 
quantité de gens du peuple et d'enfants criant : Vive le roi ! vive 
la paix! abordèrent ces ligueurs, avant qu'ils fussent organisés 
pour la résistance, et les dissipèrent de gré ou de force. Il y eut 
peu de victimes, et le roi dit, à ce sujet, qu'il aurait voulu, au prix 
de cinquante mille écus, racheter la vie de quelques lansquenets et 
de deux ou trois bourgeois, qui furent tués ou jetés à l'eau, sur le 
quai de l'Ecole, par la compagnie de M. d'O. 

Dans tous les quartiers, le prévôt des marchands et les échevins, 
accompagnés de hérauts, trompettes et bourgeois à pied et à che- 
val, annonçaient la paix et le pardon à la foule, qui témoignait sa 
joie par des acclamations redoublées. Le peuple se mêlait libre- 
ment aux soldats, qu'on faisait entrer dans les boutiques pour leur 
donner à manger et à boire. On distribuait de main en main une 
ordonnance imprimée, annonçant que le roi voulait que « toutes 
choses passées et avenues depuis les troubles soient oubliées et dé- 
fendoit d'en faire aucune recherche à rencontre d'aucune personne, 
sans excepter ceux qu'on appeloit vulgairement les Seize ». Le roi 
avait fait inviter gracieusement le légat du pape à venir le trouver 



68 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

au Louvre, mais le légat refusa d'y aller et n'attendit que le mo- 
ment de partir pour Rome. Le capitaine Saint-Quentin, qui com- 
mandait un corps de Wallons au service de l'Espagne, avait été 
envoyé, en même temps, au duc de Feria, pour lui faire savoir 
que le roi ne songeait pas à le retenir prisonnier avec ses troupes 
espagnoles et italiennes, mais qu'on ne lui accordait que trois ou 
quatre heures pour évacuer Paris. Le duc, qui ne pensait pas en 
être quitte à si bon marché, s'écria à plusieurs reprises : « Ah! 
grand roi! » et promit tout ce qu'on voulut. Il sortit de Paris, dans 
l'après-midi, avec les garnisons étrangères, parla porte Saint-De- 
nis, et le roi, qui s'était misa une fenêtre au-dessus de cette porte, 
pour les voir passer, saluait les chefs espagnols, en leur criant : 
« Allez allez! recommandez-moi à votre maître, mais n'y reve- 
nez plus. » Ils emmenèrent avec eux les prédicateurs de la Ligue 
les plus compromis, entre autres le fameux Boucher, et une cin- 
quantaine de ligueurs, qui avaient fait trop de mal pour se croire 
en sûreté à Paris (fig. 35). 

La duchesse de Montpensier et sa mère, M me de Nemours, étaient 
désespérées et se tenaient cachées dans leur hôtel, pleurant, gémis- 
sant et tremblant. Le roi leur fit dire qu'elles n'avaient rien à 
craindre et qu'il irait les saluer, dès qu'il aurait achevé sa réconci- 
liation avec la bonne ville de Paris. Pendant son dîner, on lui avait 
transmis deux avis d'importance : il n'y prit pas garde, et, comme 
on les lui rappelait, pour qu'il y donnât ordre : « Je vous confesse, 
dit-il avec émotion, que je suis si enivré d'aise de me voir où je 
suis, que je ne sais ce que vous me dites ni ce que je vous dois 
dire. » Il n'avait pas encore quitté son corselet et ses armes. On 
refusa de laisser entrer deux prêtres qui insistaient pour être admis 
en sa présence : c'étaient les fougueux prédicateurs Commelet et 
Lincestre; mais il consentit à les recevoir et ne les vit pas sans in- 



LA LIGUE. 



69 



quiétude s'approcher de la table pour s'agenouiller à ses pieds. 
« Gare le couteau ! » dit-il, en riant. Les deux énergumènes sem- 
blaient bien calmés et honteux, en faisant amende honorable et 
en sollicitant leur pardon. « Priez pour moi, leur dit Henri IV, 




Fig. 35. — Sortie de la garnison espagnole, gravure du temps. (Bibl. nat. 



autant et mieux que vous avez prêché contre moi! » Vinrent en- 
suite le prévôt des marchands, les échevins, et le corps de ville, 
qui lui présentèrent, suivant l'usage, de l'hypocras, de la dragée 
et des flambeaux : le roi les remercia de ce qu'ils lui avaient déjà 
fait présent de leurs cœurs, et leur dit que désormais il ne voulait 
d'autre garde que la leur. 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



Le lendemain même, le roi approuva la traité que M. de Rosny 
avait ébauché avec M. de Villars, pour la reddition de Rouen : 
Villars fut nommé amiral de France et reçut 1,200,000 francs 
destinés à payer ses dettes, avec une pension de 20,000 écus. Le 
roi s'acquitta, en outre, de ses promesses à l'égard de tous ceux 
qui l'avaient aidé à reprendre Paris, sans coup férir; il donna aux 
uns des charges, des titres et des honneurs -, aux autres, des som- 
mes d'argent, des pensions, des abbayes et des bénéfices de toute 
espèce. Les seigneurs catholiques qui avaient suivi le parti de la 




Fig. 36. — Pierre Pithou (i53c)-i5<jô), procureur général au parlement de Paris. 
D'après la collection de Léonard Gaultier. xvn c siècle. 



L'gue ne demandaient qu'à l'abandonner, en faisant payer le plus 
cher possible leur amende honorable. 

Henri IV, dans la journée du 24 mars, alla voir M me de Mont- 
pensier et M mG de Nemours, comme il le leur avait annoncé; il 
ne leur adressa aucun reproche et les charma par sa clémence et 
sa bonhomie. « Quelque jour où vous n'aurez que faire, » dit-il, 
« vous ferez votre paix. — Sire, elle est toute faite, » répondit 
M me de Montpensier. « Une chose eussè-je seulement désirée en 
la réduction de la ville : c'est que mon frère Mayenne vous eût 
abaissé le pont pour y entrer. — Ventre-saint-gris! » s'écria le 
roi, « il m'eut fait trop longtemps attendre. » 



LA LIGUE. 



7 1 



Le duc de Mayenne était toujours en pourparlers avec divers 
agents secrets du roi, pour une entente et un accommodement, 




Fig. 37. — Pyramide de Jean Châtel, élevée en 1 595 et détruite en i6o5. 



qu'il voulait faire accepter à des conditions inacceptables; à son 
exemple, les seigneurs et les gentilshommes qui appartenaient en- 
core au parti de la Ligue ne semblaient pas éloignés de traiter 
aussi de leur soumission, et l'on pouvait prévoir un terme assez 



7 2 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

prochain où la Ligue deviendrait exclusivement espagnole. Le 
parti catholique exalté se rapprochait du roi, sans attendre la dé- 
cision souveraine du saint-siège. Le 2 avril, la Sorbonne, qui s'é- 
tait tenue à l'écart, vint saluer au Louvre ce roi vainqueur, qu'elle 
avait appelé si lontemps le Béarnais, et peu de jours après, elle 
lui prêta serment. Le nouveau lieutenant civil Jean Seguier avait 
fait supprimer publiquement tous les libelles de la Ligue, en dé- 
fendant, sous peine de la vie, à tous les libraires et imprimeurs, 
d'en imprimer ou publier aucun. Henri IV désigna, en même 
temps, Pierre Pithou (fig. 36) et Antoine Loisel, pour rechercher 
et déchirer, « dans les registres du parlement, » tout ce qui y 
avait été inscrit d'injurieux, non seulement contre le roi régnant, 
mais encore pour la mémoire d'Henri III. 

La clémence royale fut aussi complète qu'elle pouvait l'être à 
l'égard des ligueurs, qu'ils fissent ou non amende honorable. Quel- 
ques obstinés et incorrigibles, qui parlaient trop et qui faisaient 
mine de protester ou de résister, furent seuls expulsés de la capi- 
tale, avant que le roi y fît son entrée solennelle, aux flambeaux, 
le i5 septembre i5g4, entre sept et huit heures du soir, monté 
sur un cheval gris pommelé, et portant un habillement de velours 
gris chamarré d'or, avec le chapeau gris et le panache blanc. Ce 
soir-là, il avait un visage fort riant et content, à voir l'empresse- 
ment du peuple qui se pressait autour de lui, en criant : Vive le 
roi! et il mettait à chaque instant le chapeau au poing, pour sa- 
luer les dames et demoiselles qui étaient aux fenêtres. Il semb lait 
avoir oublié que cette foule contenait plus d'un fanatique, qui pou- 
vait cacher un couteau dans sa manche pour frapper Yhérétique, 
comme beaucoup de ligueurs le nommaient tout bas. 

Le 27 décembre, au retour d'un voyage que le roi avait fait en 
Picardie, comme il entrait tout botté, avec les seigneurs de sa suite, 



LA LIGUE. 



73 



dans la chambre de M me de Liancourt, un jeune homme de dix- 
huit ans nommé Jean Châtel, fils d'un drapier de Paris et élève 
du collège des jésuites, se glissa parmi les assistants, et le frappa 
d'un coup de couteau à la lèvre, sans avoir réussi à l'atteindre 
à la gorge. L'assassin, qui n'avait pas essayé de s'enfuir, fut 
jugé, condamné et exécuté deux jours après; la maison de son 
père fut rasée, et Ton éleva sur la place une pyramide expiatoire 
(fig. 3 7). Cet attentat prouvait que la Ligue subsistait toujours et 
n'avait pas désarmé. D'autres tentatives de régicide se succédèrent 
par intervalles, mais elles échouèrent toutes, jusqu'au crime de 
Ravaillac, qui devait enlever à la France le meilleur et le plus 
grand de ses rois. 

Quant à la Ligue, dont le roi d'Espagne devint le chef avoué et 
seul intéressé, elle n'était plus qu'un pâle reflet de ce qu'elle avait 
été depuis la mort d'Henri III, et l'on peut dire qu'elle avait perdu 
toutes ses forces d'expansion quand Mayenne consentit enfin , en 
1598, à faire sa paix avec le roi. La destruction de la Ligue était 
désormais un fait accompli. 




CHAPITRE II. 



HENRI IV ET SULLY. 



Caractère d'Henri IV. — Administration et reformes de Sully. — L'assemblée des 
notables à Rouen. — Siège d'Amiens et traité de Yervins. — Mariage d'Henri IV 
avec Marie de Médicis. — Naissance du dauphin. — Trahison et châtiment du 
maréchal de Biron. — Intrigues de cour et querelles de ménage. — Couronne- 
ment de la reine. — Attentat de Ravaillac; mort d'Henri IV. 



Henri IV ne fut connu et apprécié dignement qu'après sa mort. 

Sans doute Pierre de PEstoile, qui se faisait l'écho sincère et 
naïf de la voix du peuple, s'écriait, au moment même où ce grand 
roi venait d'être assassiné par Ravaillac : « Les roys sont roys et 
Dieu est Dieu , parce que ils régnent subjects aux mesmes vices, 
passions, infirmités et accidents que les autres hommes, et bien sou- 
vent davantage, pauvres pots de terre en la main du grand Maistre 
et sous sa verge, de laquelle il les rompt et brise comme le potier 
ses vaisseaux, toutes et quantes fois que bon lui semble : de quoy 
nous avons, en ceste journée, un bel exemple en la personne de 
nostre bon roy, prince grand, magnanime et vertueux, affable, 
doux et humain plus que roy qui ait esté il y a cinq cens ans en 
France, craint, révéré et aimé de ses peuples outre mesure, s'il 
faut ainsi parler. Dieu nous Ta osté, en son ire! » 

Malgré ce touchant éloge d'un contemporain, on ne saurait nier 
que la postérité n'ait été bien lente à formuler un jugement équi- 



HENRI IV ET SULLY. j5 

table sur ce grand roi et sur son règne. A soixante ans de dis- 
tance, Tallemant des Réaux, si perspicace et si fin dans ses appré- 
ciations personnelles, osait écrire, dans ses Historiettes : « Si ce 
prince fust né roy de France et roy paisible, apparemment ce n 1 eût 
pas esté un grand personnage. » Il ajoutait, cependant, comme 
réparation d'injustice : « On n'a jamais veu un prince plus humain 
ny qui aimast plus son peuple; d'ailleurs, il ne refusoit pas de 
veiller pour le bien de son Estât. » 

C'est au dix-huitième siècle, c'est de nos jours surtout que les 
hautes et admirables qualités d'Henri IV, comme roi et comme 
homme, ont été mises en lumière et universellement reconnues. 
Déjà, en 1761, Voltaire, dont le jugement était si sûr et si délicat 
en matière d'histoire, quand il pouvait être impartial et désinté- 
ressé, jugeait ainsi le règne d'Henri IV, son héros favori : « Dix 
ou douze années du grand Henri IV paraissent heureuses, après 
quarante années d'abominations et d'horreurs qui font dresser les 
cheveux ; mais, pendant ce peu d'années que le meilleur des princes 
employait à guérir nos blessures, elles saignaient encore de tous 
côtés : le poison de la Ligue infestait les esprits - , les familles 
étaient divisées*, les mœurs étaient dures -, le fanatisme régnait 
partout, hormis à la cour. Le commerce commençait à naître, 
mais on n'en goûtait pas encore les avantages-, la société était sans 
agrément, les villes sans police - , toutes les consolations de la vie 
manquaient, en général, aux hommes. Et, pour comble de mal- 
heur, Henri IV était haï. Ce grand homme disait à Sully : « Ils 
ne me connaissent pas - , ils me regretteront plus tard. » 

De nos jours, M. Henri Martin, s'associant à l'opinion de 
Voltaire, a donc pu dire avec autorité, dans son Histoire de 
France : « Henri IV est resté le plus grand, mais surtout le plus 
français des rois de France - , on ne revit plus sur le trône une âme 



76 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

aussi nationale, une intelligence aussi libre. Personne n'a jamais 
senti mieux que lui le vrai rôle de notre patrie. Ce n'est pas sans 
raison que la popularité du Béarnais s'est accrue parmi nous, à 
mesure que l'esprit moderne a grandi, ce n'est pas sans raison 
que le dix-huitième siècle a voulu faire de lui le héros épique de 
notre histoire. Les classes laborieuses n'ont jamais oublié le roi 
qui leur fut le plus sympathique par les manières et le cœur, qui 
s'occupa le plus sérieusement des intérêts du sol et du travail 
(fig. 38). » En revanche, Napoléon n'eut pour le Béarnais qu'un 
mot dédaigneux : il l'appelait « un brave capitaine de cavalerie ». 

Henri IV s'était révélé et peint lui-même , dans une lettre 
adressée à Sully, en avril 1607 ; il avait alors cinquante-quatre 
ans : « Je perdrai plutôt, » dit-il, « amours, chiens, oiseaux, jeux 
et brelans, bâtiments, festins et banquets et toutes autres dépenses, 
plaisirs et passe-temps, que de perdre la moindre occasion et op- 
portunité pour acquérir honneur et gloire, dont les principales, 
après mon devoir envers Dieu, ma femme et mes enfants, mes 
fidèles serviteurs et mes peuples, que j'aime comme mes enfants, 
sont de me faire tenir pour prince loyal, de foi et de parole, et de 
faire des actions, sur la fin de mes jours, qui les perpétuent et 
couronnent de gloire et d'honneur, comme j'espère que feront les 
heureux succès des desseins que vous savez, auxquels vous ne 
devez douter que je ne pense plus souvent qu'à tous mes diver- 
tissements. » 

Sully, à cette époque, était devenu, quoique plus jeune, l'ami le 
plus dévoué et le plus intime, le confident fidèle et clairvoyant 
d'Henri IV-, il fut toujours le plus sage conseiller et le serviteur 
le plus actif et le plus utile de son maître, qui n'aurait jamais fait, 
sans lui, les œuvres royales qu'on peut attribuer en participation 
à ce grand ministre. Rien n'était plus dissemblable et même opposé 



HENRI IV ET SULLY. 



11 



que les caractères, les sentiments et les idées du ministre du roi, et 
pourtant l'un et l'autre, après des antagonismes et des conflits réi- 
térés, finirent par se façonner mutuellement à une entente réci- 




Fig. 38. — Portrait d'Henri IV. entouré des ligures allégoriques de la Justice 
et de la Prudence. D'après Th. de Bry. xvir siècle. 



proque et par servir d'intelligence, avec le même zèle, les intérêts 
de la chose publique. Mais il est bien certain que ces deux grands 
esprits, si différents dans leurs aptitudes et leurs tendances, s'é- 
taient comme partagé entre eux la tache du gouvernement : 
Henri IV se réservait la politique et faction militaire : Sully se 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



concentrait dans l'administration des affaires d'État, dans la di- 
rection des finances et dans la mise en pratique de toutes les ques- 
tions économiques, telles que les impôts, le commerce, l'industrie, 
l'agriculture, etc. 

On accusait en général Sully d'avoir un cœur dur et ambitieux, 
comme dit l'Estoile. « Jamais, dit Tallemant, il n'y eut surin- 
tendant plus rébarbatif. » Henri IV lui pardonnait tous ses dé- 
fauts et ne voyait en lui que l'ami éprouvé, l'homme d'Etat con- 
sommé, l'administrateur habile et incorruptible. 

Voici le portrait que le roi fit de son premier ministre en 1609 : 
« De M. de Sully aucuns se plaignent, » dit-il, « et quelque- 
fois moy-mesme, qu'il est d'humeur rude, impatiente et con- 
tredisante-, l'accusant l'avoir l'esprit entreprenant, qui présume 
tout de ses opinions et de ses actions et mesprise celles d'autruy, qui 
veut eslever sa fortune et avoir des biens et des honneurs. Or, com- 
bien que j'y reconnoisse une partie de ses défauts, je ne laisse pas 
de l'estimer et de m'en bien et utilement servir, pource que d'ail- 
leurs je reconnois que véritablement il ayme ma personne, qu'il 
a interest que je vive, et désire avec passion la gloire, l'honneur 
et la grandeur de moy et de mon royaume; aussi, qu'il n'a rien de 
malin dans le cœur, a l'esprit fort industrieux et fertile en expé- 
dients, et grand ménager de mon bien, homme fort laborieux et 
diligent, qui essaye de ne rien ignorer et de se rendre capable de 
toutes sortes d'affaires de paix et de guerre. Bref, je vous confesse 
que, nonobstant toutes ses bizarreries et promptitudes, je ne 
trouve personne qui me console si puissamment que luy en tous 
mes chagrins, ennuis et fascheries. » C'est Sully lui-même, qui a 
consigné, dans ses (Economies royales, ces paroles du roi, telles 
que les lui avait rapportées un témoin auriculaire d'un entretien 
d'Henri IV avec ses plus coiifidens et qualifie y serviteurs. 



HENRI IV ET SULLY 



79 



Maximilien de Béthune, créé duc de Sully en 1606 (fig. 09), 
s'était nommé jusque-là M. de Rosnjr. Son père, officier sans 




Fig. 39. — Maximilien de Béthune. duc de Sully. Dessin de G. de Saint-Aubin. 
D'après le tableau de Porbus. xvu c siècle. 



fortune, l'avait présenté au roi de Navarre en 1 5j 1 , c'est-à-dire 
avant sa douzième année, et il resta dans la maison d'Henri de 
Bourbon, qui l'avait admis à son service avec une sympathique 



8o HENRI IV ET LOUIS XIII. 

bienveillance. Lorsqu'on 1 58o le duc d'Anjou fit son expédition dans 
les Pays-Bas, il le suivit, malgré les conseils d'Henri, dans l'es- 
poir de rentrer en possession des biens que sa famille avait possé- 
dés en Flandre. « Sire, » dit-il au roi, « je n'ai point encore pensé 
à vous quitter pour cela, mais je ne laisserai d'être toujours vo- 
tre serviteur, puisque mon père m'y a destiné dès ma première 
jeunesse et me Ta fait ainsi jurer en mourant. Un mien précep- 
teur, nommé La Brosse, qui se mêle de prédire et de faire des 
nativités, m'a plusieurs fois juré, avec grands serments, qu'in- 
failliblement vous serez un jour roi de France, et régnerez tant 
heureusement, que vous élèverez votre gloire et la magnificence de 
votre royaume au plus haut degré d'honneurs et de richesses, et 
que je serai des mfeux auprès de Votre Majesté, laquelle m'élè- 
vera en biens et aux plus hautes dignités de l'Etat. Soyez donc as- 
suré que je vous servirai à jamais de cœur, d'affection, et très 
loyaument. » 

Le roi de Navarre n'oublia pas cette prédiction et, trois ans plus 
tard, il rappelait auprès de lui le baron de Rosny, en l'invitant à s'at- 
tacher à sa fortune dans une nouvelle guerre de religion. « Etes-vous 
pas résolu que nous mourions ensemble? » lui dit le roi. « Il n'est 
plus temps d'être bon ménager : il faut que tous les gens d'hon- 
neur et qui ont de la conscience employent la moitié de leur bien 
pour sauver l'autre. Je vous promets que, si j'ay bonne fortune, 
vous y participerez. » Rosny, qui venait de se marier avec Anne 
de Courtenay, vendit pour 100,000 livres de bois et apporta l'ar- 
gent au roi, pour subvenir aux besoins de la guerre, et depuis il 
ne le quitta plus. A la bataille de Coutras (1587), où il avait fait 
un prodigieux usage de trois canons dont il dirigeait le feu, Henri, 
qu'il rencontra, « l'espée toute sanglante au poing, poursuivant la 
victoire, » lui cria en passant : « Vos pièces ont fait merveilles; 



HENRI IV ET SULLY. 



aussi, vous promets-je que je n'oublierai jamais le service que vous 
m'y avez rendu. » Après la journée des Barricades qui chassa de 
Paris Henri III, ce fut Rosny que le roi de Navarre employa 
dans toutes ses négociations, dont la plus importante fut sa récon- 
ciliation avec le roi son beau-frère, réconciliation suivie du retour 
de la noblesse protestante sous les drapeaux du roi de France. 
« Tout le monde couroit au-devant de lui, » racontent les rédac- 
teurs des Mémoires de Sully, « et un gentilhomme de son parti, 
qui Tappeloit le dieu de Rosny, disoit aux autres : « Voyez-vous 
« cet homme-là? Par Dieu! nous l'adorerons tous, et lui seul ré- 
« tablira la France. » 

Partout il partagea les périls de son maître, qui fut plusieurs 
fois obligé de lui adresser d'amicales remontrlfflfces sur sa témérité. 
A Ivry, par exemple, il eut deux chevaux tués sous lui, reçut un 
coup de lance, deux coups d'épée et deux coups de mousquet; il se 
faisait transporter presque mourant à son château de Rosny, près 
de Mantes, lorsqu'il rencontra Henri IV, qui, « l'embrassant des 
deux bras, » le déclara « brave soldat, vrai et franc chevalier ». 
Après le combat d'Aumale, il épousa en secondes noces une jeune 
veuve, qui se convertit au calvinisme pour lui plaire. Il était donc 
sans cesse à côté de son maître, qui le consultait en toute occasion, 
sans s'offenser des avis un peu rudes que lui donnait ce loyal con- 
seiller. Le roi de Navarre apprenait ainsi à l'estimer à sa valeur, 
et il lui confia les missions les plus délicates, pendant les pénibles 
épreuves de la Ligue. Le triomphe de l'habile négociateur, qui 
ramena dans le parti du roi tant de chefs importants, fut la sou- 
mission de l'amiral de Villars, qui était maître de Rouen et d'une 
partie de la Normandie. Ce fut Rosny qui lui mit au cou l'écharpe 
blanche et qui s'écria gaiement, en s'adressant à tous ceux qui 
entouraient l'amiral : « Allons, morbieu! la Ligue est au diable-, 

HENRI IV. — II. 6 



82 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

que chacun crie : Vive le roi! » Il négocia, dans le même sens, 
avec le cardinal de Vendôme, devenu cardinal de Bourbon, et avec 
le comte de Soissons, qu'il eut aussi l'adresse de rallier à la cause 
du roi. 

La reconnaissance d'Henri IV s'était traduite, à l'égard de 
Rosny, par des pensions qu'on ne payait pas toujours avec exac- 
titude, car les trésoriers ne se faisaient pas faute de garder en 
mains les deniers de l'État et d'en dilapider la meilleure part. 
C'est pourquoi le roi avait voulu faire entrer dans son conseil des 
finances Rosny, dont il connaissait la probité. Mais le duc de Ne- 
vers, qui présidait ce conseil, et les membres qui le composaient, 
ne pouvaient s'accommoder de cette probité, hérissée de formes as- 
sez rudes. Rosny s'était fait ainsi beaucoup d'ennemis à la cour, 
et les envieux ne lui manquaient pas. On essaya mille intrigues 
pour le brouiller avec son maître, que la rudesse de ce serviteur 
peu courtisan blessait trop souvent; on faillit plus d'une fois le 
faire tomber en disgrâce, mais le roi, après quelques jours de froi- 
deur et d'éloignement, lui revenait toujours avec plus d'amitié et 
de confiance. Le but que le roi se proposait d'atteindre, avec l'aide 
et le concours de Rosny, était, suivant les termes d'une lettre qu'il 
lui écrivait d'Amiens, le i5 avril 1596, « de restablir le royaume 
en sa plus grande ampletude et magnifique splendeur, et de soula- 
ger mes pauvres peuples, que j'ayme comme mes chers enfants, de 
tant de tailles, subsides et oppressions, dont ils me font journelle- 
ment des plaintes. » 

Henri IV, vainqueur de la Ligue et reconnu roi de France par 
tous ses sujets , se voyait condamné, en ce temps-là, à un état de 
gêne et de misère aussi cruel que celui où il se trouvait, en 1592, 
pendant le siège de Paris. « Je suis fort proche des ennemis, » 
écrivait-il à Rosny, « et n'ay quasi pas un cheval sur lequel je 



84 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

puisse combattre, ny un harnois complet que je puisse endosser -, 
mes chemises sont toutes deschirées, mes pourpoints sont trouez au 
coude, ma marmite est souvent renversée, et depuis deux jours je 
disne chez les uns et les autres, mes pourvoyeurs disant Savoir 
plus moyen de rien fournir pour ma table. Jugez si je mérite d'ê- 
tre ainsi traitté, et si je dois plus longtemps souffrir que les finan- 
ciers et trésoriers me fassent mourir de faim ! » 

L'entrée de Rosny dans le conseil des finances n'eut pas lieu 
néanmoins sans de grandes difficultéset sans d'inexplicablesretards ; 
enfin, ses « provisions pour les finances », duement approuvées par 
,1e roi, lui furent délivrées, et le chancelier de Cheverny le reçut 
« avec applaudissement » au nombre des membres du conseil ( 1 594). 
Rosny, pour son coup d'essai, entreprit un voyage, où, dans quatre 
généralités seulement, il grapilla si bien pour le roi , sur les comp- 
tes des années précédentes, qu'il ramassa en quelques semaines 
5oo,ooo écus (environ 5 millions et demi en monnaie d'aujour- 
d'hui); cette riche cueillette fut chargée, par ses ordres, sur soixante- 
dix charrettes, et menée à Paris sous une escorte dans laquelle fi- 
guraient huit receveurs généraux, comme garants et cautions des 
sommes levées. En vain ses ennemis profitèrent-ils de son absence 
pour l'accuser lui-même d'exactions, de forfaiture et de détourne- 
ments-, Rosny justifia de sa recette par des bordereaux en règle, 
confondit ses calomniateurs et garda la confiance du roi, qui lui 
donna 6,000 écus de gratification et augmenta sa pension de 1,000 
francs par mois. 

Le commencement de réforme, essayé et réalisé par Rosny dans 
quatre généralités seulement, avait prouvé à Henri IV que la 
réforme devait être générale et régulière dans tout le royaume pour 
produire les heureux résultats qu'on pouvait en attendre. Le salut 
de l'Etat dépendait de cette mesure. Le moment était critique-, ja- 



HENRI IV ET SULLY 



85 



mais l'argent n'avait été plus nécessaire, car il fallait à la fois sub- 
venir aux dépenses des services publics et soutenir la redoutable 
guerre que l'Espagne continuait à faire à la France. Les « affaires 
du roi » semblaient réduites à l'extrémité ; on n'avait rien à espérer 
des ressources de l'impôt, qui se payait mal ou qui ne se payait 
pas. On devait donc absolument avoir recours à la création de 
nouvelles taxes, mais , comme Rosny ne cessait de le répéter au 




Fig. 41. — Franc d'argent. Henri IV 



roi : « Les levées de deniers, pour produire bien et jamais mal, 
ne dévoient se faire que par le commun consentement des peuples 
qui les payoient. » 

Ce fut donc Rosny qui eut l'idée de convoquer une assem- 
blée des notables, au lieu d'une réunion des États généraux, et qui 
fit enfin adopter son projet par Henri IV. « L'autorité royale, » 
dit Poirson, « était trop récemment reconnue par la moitié de la 
France, trop mal affermie, pour qu'on pût convoquer les Etats 
généraux sans compromettre la paix et l'ordre public à peine re- 
naissants. Le plus libre et le plus hardi des contemporains, 
d'Aubigné , ne laisse aucun doute cà cet égard. Après avoir annoncé 
l'assemblée des notables, il ajoute : « Les troubles, qui n'estoientpas 



86 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

« esteints par la France, ne permettoient une plus grande convo- 
« cation*, les cœurs des peuples n'estoient pas encore assez ployez 
« à l'obéissance, comme il parut par les esmotions qui survin- 
« rent. » Mais Henri voulut, d'un autre côté, que la première as- 
semblée nationale réunie sous son règne fût libre sans être fac- 
tieuse. 11 ne nomma pas lui-même les notables; il ne les fit pas 
nommer par les gouverneurs de provinces; il en laissa le choix au 
clergé, à la noblesse, au tiers état, et annonça l'intention de ne leur 
prescrire aucunes règles, formes ni limites. » Le plan de Rosny, 
en convoquant cette assemblée à Rouen, était de forcer la main 
aux notables et de les mettre en demeure vis-à-vis de la nation, 
non pas de prendre en charge le gouvernement du royaume, mais 
de procurer à ce gouvernement les moyens de subsister entre les 
mains du roi. 

A la première séance de cette assemblée des notables composée 
de quatre-vingts membres (4 novembre 1596), Henri IV prononça 
un admirable discours, qu'il avait sans doute préparé de concert 
avec Rosny et qui lui gagna tous les cœurs : « Vous savez à vos 
dépens, comme moi aux miens », dit-il, « que lorsque Dieu m'a 
appelé à cette couronne, j'ai trouvé la France non seulement quasi 
ruinée, mais presque toute perdue pour les Français. Par la grâce 
divine, par les prières et par les bons conseils de mes serviteurs 
qui ne font profession des armes, par l'épée de ma brave et géné- 
reuse noblesse, par mes peines et labeurs, je l'ai sauvée de la 
perte. Sauvons-la, à cette heure, delà ruine. Participez, mes chers 
sujets, à cette seconde gloire, comme vous avez fait à la première. 
Je ne vous ai point appelés, comme faisaient mes prédécesseurs, 
pour faire approuver mes volontés. Je vous ai fait assembler pour 
recevoir vos conseils, pour les croire, pour les suivre, bref, pour 
me mettre en tutelle entre vos mains, envie qui ne prend guère aux 



HENRI IV ET SULLY. 87 

rois, aux barbes grises et aux victorieux. Mais la violente amour 
que je porte à mes peuples, l'extrême envie que j'ai d'ajouter à 
mon titre de roi deux plus beaux titres, ceux de libérateur et de 
restaurateur de cet État, me font trouver tout aisé et honorable. » 

L'assemblée des notables, comme Rosny l'avait bien prévu, de- 
venait ainsi responsable du salut de l'Etat, et aucune considération 
égoïste ne pouvait dès lors influer sur ses résolutions. Force était 
d'aviser, avant tout, aux nécessités financières du moment : les 
recettes de l'État ne montaient qu'à 23 millions du temps et ses 
charges s'élevaient à 16; on n'avait que 7 millions pour subvenir 
aux frais de la guerre et pour entretenir les fortifications, les 
ponts et chaussées, la marine et la maison du roi. Les notables 
n'hésitèrent pas à augmenter de 7 millions les ressources du tré- 
sor en établissant un nouvel impôt nommé sou pour livre, qui 
était un droit d'entrée d'un sou par livre sur toutes les denrées et 
marchandises qui se vendraient désormais dans les villes, bourgs 
et foires du royaume, excepté sur le blé. La plupart des impôts 
de l'ancienne monarchie frappaient le peuple seul, celui des cam- 
pagnes surtout. Dès l'établissement du sou pour livre, les esprits 
réfléchis virent clairement que le nouvel impôt était plus juste et 
plus également réparti. Un des contemporains, Legrain, dit en 
termes formels : « C'est la plus raisonnable subvention que l'on 
puisse inventer, parce que toutes personnes y contribuent, et à 
l'égal, selon les facultés d'un chacun, sans qu'il soit besoin de les 
discuter. » Toutefois, comme la perception de cet impôt était 
difficile, il fut supprimé en 1O02. 

Les notables décidèrent, en outre, que les gages des officiers, 
c'est-à-dire les appointements de tous les fonctionnaires de l'État 
dans l'ordre civil, seraient laissés aux caisses du roi durant une 
année. C'était rejeter sur eux-mêmes la responsabilité des actes 



88 HENRI IV ET LOUIS XIII. 



de rigueur que devait nécessiter l'exécution de ces mesures. Pre- 
nant au mot le roi, qui avait dit qu'ils se mettrait en tutelle entre 
leurs mains, les notables établirent un Conseil de raison, dont 
les membres seraient choisis, la première fois, parmi eux, et en- 
suite, à proportion des vacances, par les parlements. Ce conseil 
devait partager avec le roi la perception et la gestion des revenus 
publics -, mais voué d'avance à la haine et au mépris de ceux qu'il 
lésait, il ne tarda pas à disparaître, après trois mois d'une exis- 
tence difficile, en ne laissant que de tristes souvenirs. 

Ainsi, grâce à la tactique ingénieuse de Rosny, Henri IV ne fut 
plus troublé dans l'exercice de sa puissance royale, qu'il avait fait 
semblant d'abdiquer au profit des délégués de l'assemblée des 
notables. « Ah! sire, » lui avait dit la marquise de Mousseaux, 
étonnée de son discours à l'ouverture de cette assemblée, « com- 
ment avez-vous parlé à ces gens-là de vous mettre en tutelle entre 
leurs mains? — Ventre-saint-gris! » s'était écrié le roi en riant, 
« rassurez-vous, ma mie, je n'entends me mettre en tutelle que 
l'épée au côté ! » 

Pendant ce temps-là, Rosny n'avait pas perdu son temps : il 
avait travaillé jour et nuit, sans se donner « quasi loisir de prendre 
ny repos ny repas, » à réorganiser l'administration des finances. 
Le roi le laissait faire et comptait sur lui. 

Dans la nuit du 12 mars 1697, où Ton avait dansé au Louvre 
jusqu'à deux heures du matin, Henri IV fut réveillé par un 
courrier qui lui apportait la nouvelle de la prise d'Amiens, où les 
Espagnols étaient entrés sans coup férir, au moyen d'une ruse de 
guerre (fig. 42). 

« Les Amiénois, en vertu de leurs privilèges, » dit Henri Mar- 
tin, « avaient obstinément refusé une faible garnison suisse que 
le roi les priait de recevoir. Il leur en coûta cher. Un ligueur 



HENRI IV ET SULLY. 



8 9 



exilé, qui avait conservé des intelligences dans Amiens, avertit le 
gouverneur espagnol de Doullens, Porto-Carrero, que les Amié- 
nois se gardaient avec soin pendant la nuit, mais avec négligence 
pendant le jour. Trois ou quatre mille soldats d'élite, réunis sans 




Fig. 42. — Surprise d'Amiens par les Espagnols. D'après une estampe du temps. 



bruit, vinrent, le 1 1 mars, avant le jour, s'embusquer aux envi- 
rons de Tune des portes. A huit heures du matin, lorsqu'on ouvrit 
la porte, une quarantaine d'officiers et de soldats, déguisés en 
paysans et chargés de sacs et de fardeaux, se présentèrent pour 
entrer : un d'eux laissa, comme par mégarde , s'ouvrir son sac, 



9 o HENRI IV ET LOUIS XIII. 

d'où s'échappèrent des noix. Les gens du guet se jetèrent dessus. 
Au même instant, parut une charrette conduite par quatre autres 
faux paysans, qui l'arrêtèrent sous la herse, pour qu'on ne pût 
fermer la porte. Tous les faux paysans tirèrent des épées et des 
pistolets de dessous leurs souquenilles, et tombèrent sur la garde, 
qui fut massacrée et mise en fuite. Porto-Carrero et ses troupes 
accoururent, entrèrent quasi sans obstacle et s'emparèrent des 
points principaux. » La ville fut mise à rançon , après avoir été 
pillée méthodiquement trois jours de suite. 

Rosny, que le roi avait envoyé chercher en toute hâte, le trouva 
dans sa chambre, « ayant sa robe, son bonnet et ses bottines de 
nuit, se promenant à grands pas, tout pensif, la tête baissée, les 
deux mains derrière le dos. » Le roi vint à sa rencontre, et lui 
serrant la main : « Ah! mon ami », lui dit-il d'une voix plaintive, 
« quel malheur! Amiens est pris! c'est la Ligue qui se relève! — 
Eh bien, Sire, » repartit Rosny, « les regrets et les plaintes ne 
sont pas capables d'y apporter remède : il faut que nous l'espé- 
rions de votre courage, vertu et bonne fortune. Je vous ai vu para- 
chever des choses plus difficiles. Vivez seulement, portez-vous bien, 
mettez les mains à l'œuvre, et ne pensons tous qu'à reprendre 
Amiens. » Le roi, un peu reconforté, lui représenta que tout 
manquait en ce moment : l'argent, l'artillerie et les soldats, car il 
avait justement concentré dans cette ville d'Amiens, qui ne lui 
appartenait plus, tout ce qu'il avait de ressources disponibles en 
hommes, en canons et en numéraire. « Sans plus consumer le 
temps en discours, plaintes et paroles vaines, » interrompit Rosny 
avec sa brusquerie ordinaire, « permettez, Sire, que j'aille en mon 
logis chercher argent parmi mes papiers : je m'assure de vous 
donner les moyens d'en recouvrer, car il en faut avoir pour faire 
le siège d'Amiens et poursuivre la guerre. » 



HENRI IV ET SULLY. 



9i 



Rosny n'avait pas imaginé de moyens plus prompts et plus sûrs, 
pour faire de l'argent, « ne voulant pas surcharger le peuple des 
campagnes, » que de faire contribuer les riches à une levée ex- 
traordinaire de deniers, moitié gré, moitié force. Il y eut seulement 




Fig. .p. — Costumes militaires sous Henri IV. D'après J. de Gheyn. xvn e siècle. 



3oo,ooo écus de prêts volontaires; mais les financiers, qui se 
voyaient menacés de la création d'une chambre de justice chargée 
de rechercher leurs malversations, aimèrent mieux éviter cette 
recherche en prêtant au roi 1,200,000 écus. Avec une somme 
d'égale importance, tirée d'autres ressources, le roi eut à sa dis- 



92 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

position plus de 8 millions de livres du temps pour reprendre 
Amiens. C'est à partir de ce moment que Rosny fut choisi pour 
diriger seul les finances et pour remplir, en réalité , la charge de 
premier ministre, sans en prendre le titre. Henri IV déclara néan- 
moins, en plein conseil, que, pour avoir quelqu'un « qui eust à 
répondre de tout et qui servist comme de solliciteur et de chasse- 
avant aux autres, » il choisissait Rosny, comme « celui qui le 
connoissoit de longue main, le plus jeune et le plus vigoureux, 
pour aller et venir, et auquel il diroit plus librement ses veritez, 
s'il venoit à manquer. » 

Aussitôt après, Henri IV partit de Paris pour conduire ses 
troupes devant Amiens. Quant à Rosny, il resta pour « trouver 
de l'argent, amasser artillerie, munitions et vivres, faire dresser un 
hôpital pour les malades et blessés, » et, tous les mois, il se rendait 
au camp d'Amiens avec i5o,ooo écus destinés au payement de 
l'armée. Le 25 septembre 1597, la brèche étant ouverte et l'as- 
saut imminent, la garnison espagnole capitula et sortit de la 
place avec armes et bagages. Ce fut le dernier soupir de la Ligue. 
Le vieux roi d'Espagne, Philippe II, las d'une si longue guerre 
qui lui avait coûté tant d'hommes et tant de doublons, inclinait 
vers une négociation pacifique, qui aboutit au traité de Vervins 
(2 mai i5q8); le grand résultat en fut que la France recouvra 
entièrement l'intégrité de son territoire (fig. 44). 

Dix-neuf jours auparavant, le 1 3 avril, Henri IV avait signé, avec 
les chefs du parti réformé, le fameux édit de Nantes, qui fut la 
consécration de la paix religieuse en France et la meilleure base 
pour l'affermissement du trône. Rosny, en sa qualité de gentil- 
homme huguenot, n'avait pas peu servi à défendre les intérêts 
de ses coreligionnaires et à les rattacher au gouvernement du 
roi. « Cet édit, rédigé par Jeannin, président du parlement de 



HENRI IV ET SULLY. 



9* 



Paris, » dit M. de Bonncchose, « permettait aux protestants l'exer- 
cice de leur culte : il leur assurait l'admission à tous les emplois, 




Fig. u. — Philippe II, roi d'Espagne. D'aprùs C. Vecellio. xvi e siècle. 



établissait dans chaque parlement une chambre composée de ma- 
gistrats de chaque religion, tolérait les assemblées générales des 
réformés, les autorisait à lever des taxes sur eux-mêmes pour les 



94 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

besoins de leur Église -, mais ils étaient tenus au payement des 
dîmes et à l'observance des jours fériés de l'Église catholique. 
L'édit enfin rétribuait leurs ministres, et leur accordait des places 
de sûreté, dont la principale fut la Rochelle. Dans la situation 
violente où était la France, les garanties politiques données aux 
protestants par cette dernière clause paraissaient indispensables ; 
mais celle-ci créait en quelque sorte un gouvernement indépen- 
dant de la couronne, un État dans l'État et un danger véritable 
pour la monarchie. Les parlements, pour cette cause surtout, 
opposèrent une longue résistance à l'enregistrement de cet édit 
célèbre, qui fut enfin reconnu comme loi de l'État, et qui paci- 
fia le royaume après trente-six ans de guerres sanglantes et dé- 
sastreuses. » 

Peu de jours avant la conclusion du traité de Vervins, Henri IV 
avait ouvert son cœur à Rosny, dans un long entretien où il ne 
lui avait rien caché de ses préoccupations et de ses inquiétudes : 
il en était à regretter de devenir roi paisible dedans et dehors 
le royaume : « Bientôt, « disait-il, « je viendrai aux travaux qu'il 
faudra supporter, parmi les négoces et affaires politiques , et en 
l'établissement des ordres, lois, règlements et disciplines, tant 
civiles que militaires, esquelles j'appréhende qu'il me conviendra 
vaquer assiduellement, n'ayant jamais eu l'humeur bien propre 
aux choses sédentaires, et me plaisant beaucoup plus à vestir un 
harnois, piquer un cheval et ordonner un coup d'épée, qu'à faire 
des loix, tenir la main à l'observation d'icelles, estre toujours assis 
dans un conseil à signer des arrests, à voir, à examiner des états 
de finances, et n'étoit que je m'attends d'estre en cela secouru 
de Bellièvre, de vous, de Villeroy, de Sillery et de deux ou trois 
autres de mes serviteurs que j'ai en fantaisie, je m'estimerois plus 
malheureux en temps de paix qu'en temps de guerre. » 



HENRI IV ET SULLY. 



9 5 



Ces paroles prouvent qu'Henri IV avait peu de goût pour les 
choses d'administration et de gouvernement, à l'égard desquelles 




Fig. 45. — Hôtel Zamet, depuis hôtel LesJiguières. à Paris. 



il se reposait sur ses ministres et particulièrement sur Rosny. 
Mais ce qui le tourmentait sans cesse, c'était de savoir quel 
serait son successeur; car il n'avait pas d'enfant légitime, et il 



6 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

prévenait les contentions qui s'élèveraient entre son neveu, le 
jeune prince de Condé, et les autres princes du sang, pour l'hé- 
ritage de la couronne. Il avait donc projeté de faire prononcer la 
dissolution de son mariage avec sa femme Marguerite de Valois, 
dont il était séparé depuis plus de vingt ans, et, son divorce obte- 
nu, il songeait à se remarier, pour avoir des enfants qui pussent 
lui succéder. 

Mais quelle serait la femme dont il devrait rechercher l'alliance 
dans les différentes cours de l'Europe? Henri IV ne disait pas à 
Rosny que son choix était fait depuis plusieurs années, et qu'il 
avait résolu d'épouser Gabrielle d'Estrées, qui lui avait donné 
tant de témoignages de sincère affection et de généreux dévoue- 
ment; mais Rosny avait deviné l'intention du roi, qui laissait 
percer ses véritables sentiments en disant : « Plaise à Dieu que 
je ne me jette pas dans le plus grand des malheurs de cette vie, 
qui est, selon mon opinion, d'avoir une femme laide, mauvaise et 
dépite ! » Or, Gabrielle était belle, affable, et toujours souriante. 
Fille d'Antoine d'Estrées, que le roi avait nommé gouverneur 
de l'Ile-de-France et grand maître de l'artillerie, elle portait 
alors le titre de duchesse de Beaufort, et elle avait déjà pris les 
airs et le train d'une reine : « elle usoit modestement du pouvoir 
qu'elle avait sur le roi, dit Agrippa d'Aubigné, qui n'a jamais 
flatté personne dans ses ouvrages historiques, et qui se piquait 
d'avoir toujours dit la vérité, même aux rois. Rosny, qui devait 
en partie sa grande situation à l'appui constant de Gabrielle, ne la 
seconda pas toutefois dans le dessein que sa famille poursuivait 
de la pousser sur le trône de France; il dissuadait, au contraire, 
le roi de poursuivre un dessein aussi opposé aux intérêts de son 
règne; il faillit, à ce sujet, se brouiller avec la favorite, lorsque 
Gabrielle, « par la suggestion d'aucuns siens parens et alliez, pleins 



HENRI IV ET SULLY. 



97 



de vanité et d'ambition, eut pris des espérances de pouvoir par- 
venir à des couronnes et diadèmes pour elle et ses enfants. » 




MawaMedici.E 

MDIXXXVlI- 



Fig. 46. — Portrait de femme, gravé par Marie de Médicis. 



Mais ils étaient réconciliés, au moment où Gabriclle, qui était 
allée loger chez Sébastien Zamet (fig. 45; pour les fêtes de 
Pâques en l'absence du roi séjournant à Fontainebleau, mourut 
subitement dans la nuit du vendredi saint, 10 avril 1399. 



HENRI IV. — II. 



9 8 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

Cette mort foudroyante, à laquelle le poison n'était peut-être pas 
étranger, laissa Henri IV dans une profonde douleur; il n'y eut 
que Rosny qui fut capable de le consoler, en lui faisant entendre 
la voix de la raison et celle de Famine. « Sire, » lui dit-il, « ayez 
agréable de remettre en Dieu et vous et vos affaires : confiez-vous, 
Sire, de tout en lui, et il accomplira ce que je vous ai toujours vu 
le plus ardemment souhaiter, qui est d'avoir une femme que vous 
puissiez aimer, laquelle vous donne des enfants qui puissent, sans 
dispute, vous succéder au royaume. » Henri IV ne se serait pas con- 
solé si vite, s'il n'eût jeté les yeux sur Henriette d'Entragues, pour 
remplacer Gabrielle et en faire une reine de France, pendant que 
Rosny, d'après son autorisation, était en correspondance avec la 
reine Marguerite de Valois pour traiter la délicate question du 
divorce. Marguerite, qui résidait alors au château d'Usson, en 
Auvergne, ne faisait plus obstacle aux vœux du roi, ni à ceux de 
tous les bons Français, disait-elle, puisque tous désiraient ardem- 
ment qu'une nouvelle alliance donnât au roi des enfants légitimes. 
Une procédure régulière s'était ouverte pour dissoudre le mariage 
d'Henri IV et de Marguerite de Valois, pendant que les ministres 
du roi et l'agent de la cour de Florence traitaient secrètement des 
conditions d'un mariage avec Marie de Médicis, nièce du grand- 
duc de Toscane. 

Le roi était impatient de se retrouver libre de contracter une 
seconde union, mais il ne manifestait pas beaucoup d'empresse- 
ment pour celle qu'on lui préparait; il évitait d'en parler; il s'in- 
formait seulement des progrès assez lents de la dissolution de son 
premier mariage devant la commission d'enquête nommée par 
le pape. Ses projets, au sujet de M 110 d'Entragues, dont l'esprit éga- 
lait la beauté, mais que son astuce, son ambition et sa cupidité ne 
recommandaient pas à la sympathie des amis du roi, aboutirent 



HENRI IV ET SULLY. 



99 



même à une promesse de mariage, que les événements se chargèrent 
de rendre nulle. Rosny, qui n'avait pas craint de déchirer devant 
le roi lui-même cette imprudente promesse, mena si bien et si rapi- 
dement la négociation relative aux arrangements préliminaires de 
l'alliance projetée entre le roi et Marie de Médicis, que le lende- 




Fig. 47. — L'ancien Arsenal et son magasin à poudre. (Vue prise de la rue Contrescarpe.) 



main même du jour (10 novembre 1599' où la commission d'en- 
quête pour l'examen des motifs de nullité du mariage d'Henri IV 
avec Marguerite de Valois eut prononcé que ce mariage était nul 
en droit et en fait, de telle sorte que les parties redevenaient libres 
de se marier où bon leur semblerait, tous les articles du traité 
pour l'union du roi et de la princesse de Toscane furent convenus 
et signés à Paris. Rosny vint alors trouver le roi pour d'autres 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



affaires, et lui dit tout à coup dans leur entretien : a Nous venons 

de vous marier, Sire ! » 
Henri resta pensif et 
comme ^abasourdi, [se 
grattant la tête et se 
curant les ongles sans 
rien répondre. « Eh 
bien, soit ! de pardieu ! » 
s'écria-t-il soudain. « Il 
s n'y a remède, puisque, 
pour le bien de mon 
royaume et de mes peu- 
ples, vous croyez qu'il 
faut être jnarié. Il le 
faut donc être, mais c'est 
2 une condition que j'ap- 
| préhende fort. » 
« Rosny n'avait pas le 

I titre de premier minis- 
tre, quoiqu'il le fût en 

-h 

* réalité, mais il était 
surintendant des bâti- 
ments et fortifications et 
grand voyer de France 
depuis 1597, surinten- 
dant des finances depuis 
1698; il devint grand 
maître de l'artillerie (i3 
novembre i5qq), au moyen d'une transaction pécuniaire avec le 
comte d'Estrées, titulaire de cette charge, qui fut érigée pour le nou- 




HENRI IV ET SULLY. 



veau titulaire en office de la co uronne. Dès qu'il eut éta bli sa résidence 
à l'Arsenal, il tint à honneur de prouver au roi qu'il était digne 
d'un poste si important, qu'on avait laissé à l'abandon, et qui 
n'existait plus, en quelque sorte, que de nom seulement. En moins 
de vingt jours, il eut chassé de l'Arsenal cinq cents fainéants, en 




l-ig. 41J. — Bombardes sur leurs art'ùts mobiles. 



les remplaçant par de bons ouvriers -, il rouvrit les ateliers de pou- 
drerie et de fonderie, passades marchés avec les commissaires des 
salpêtres et les maîtres de forges, lit fondre des canons et des bou- 
lets, rassembla une immense quantité de matériel pour l'artillerie, 
et prit des dispositions minutieuses, comme si la guerre allait 
éclater à bref délai. 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



Sur ces entrefaites, le duc de Savoie, qui retardait de souscrire 
aux conditions du traité de Vervins en refusant au roi ie mar- 
quisat de Saluces, vint en France, moins pour s'entendre directe- 
ment avec Henri IV que pour préparer, avec sa fourberie ordinaire, 
des intrigues et des conspirations contre lui. Il alla visiter l'Ar- 
senal, et Rosny le conduisit aux ateliers, où il lui montra vingt 
canons nouvellement fondus, des affûts auxquels on travaillait, 
et des amas de bombes et de boulets (fig. 47 à 49). « Qu'est-ce 
cela? » s'écria le duc. « Monsieur, », répondit Rosny en riant, 
« c'est pour prendre votre bonne ville de Montmélian. — Vous 
n'y estes pas allé, Monsieur, » répliqua froidement le duc-, « au- 
trement, vous sauriez bien que Montmélian ne se peut prendre. 
— Bien, bien, » murmura Rosny; « si le roi me commandoit d'en 
faire le siège, j'en viendrais à bout, ne vous déplaise. » 

Six mois plus tard, Henri IV déclarait la guerre au duc de Sa- 
voie et confiait à Rosny la direction de l'artillerie en campagne. 
Rosny était prêt, depuis qu'il avait considéré comme inévitable 
une rupture avec le duc de Savoie, qui continuait à endormir le 
roi par des promesses qu'il était bien décidé à ne pas tenir. Cette 
guerre ne dura que trois mois. Rosny, secondé par Lesdiguières, 
agit rapidement, bravant tous les dangers, et déjouant les trames 
de Biron, déjà traître. Au siège du château de Charbonnière, 
Crillon l'aperçut qui reconnaissait avec précaution un ravelin. 
« Quoi! monsieur le grand maître, » lui dit-il, craignez-vous les 
arquebusades? Allons jusqu'à ces arbres •, de là, vous observerez 
plus aisément. — Puisque vous le voulez, » répondit Rosny, 
« rivalisons à qui sera le plus fou. » Prenant Crillon par la main, 
il le mena à pas lents bien au delà des arbres. 

Il s'était réservé le siège de Montmélian, qui passait pour impre- 
nable*, mais il éleva, autour et au-dessus de cette place merveil- 



HENRI IV ET SULLY. 



leusement forte, huit batteries qui la foudroyèrent avec quarante 




pjcr. 5o. — Galère pontificale. xvn c siècle. 



bouches à feu. C'était lui en personne qui conduisait l'attaque et 
qui força enfin la garnison à capituler (16 novembre 1600). Ja- 



104 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

mais la charge de grand maître de l'artillerie n'avait été en meil- 
leures mains, et cette campagne décisive, où Henri IV s'empara 
coup sur coup de toutes les places de la Bresse et de la Savoie, 
fit le plus grand honneur à la prévoyance, à l'activité et au courage 
de Rosny. Le siège et la prise de Montmélian eurent en Europe 
un glorieux retentissement, Le roi avait écrit à Rosny, pendant la 
guerre de Savoie, pour blâmer son inconsidération à se jetter 
aux périls et pour le supplier de se mieux ménager à l'avenir : 
« car, lui disait-il, si vous m'estes utile en la charge de l'artillerie, 
j'ay encore plus besoin de vous en celle des finances. » 

Le mariage du roi suivit de près la défaite du duc de Savoie, 
qui n'obtint la paix qu'en abandonnant à son vainqueur une 
partie de ses Etats (17 janvier 1601), c'est-à-dire la Bresse, le 
Bugey et le pays de Gex. 

« Quelque temps avant la dissolution de sa première union, » dit 
M. Louisy, « le roi, passant en revue les princesses à marier, avait 
dit : « Le duc de Florence a une nièce, que Tondit assez belle-, mais 
«■ elle est de la maison de la reine Catherine, qui a fait bien du mal à 
« la France et plus encore à moi en particulier. J'appréhende cette 
« alliance pour moi, pour les miens, pour l'État. » Elle s'était réalisée 
pourtant. Après avoir beaucoup marchandé, on arrêta, de part et 
d'autre, la dot à 600,000 écus (le roi en avait demandé plus du 
double). Le mariage fut célébré par procuration à Florence, avec 
une magnificence inouïe (5 octobre 1600). Le 17, Marie s'em- 
barqua à Livourne, avec dix-sept galères appartenant à la Tos- 
cane, au pape (fig. 5o) et à l'ordre de Malte, et n'ayant pas moins de 
7,000 hommes à sa suite. Son arrivée en France ressembla à une 
invasion d'Italiens. La galère qu'elle montait, la Générale, était 
tout incrustée de pierreries, en dedans comme en dehors. Depuis 
Marseille, ce fut une marche triomphale. A Lyon, elle fut forcée 



HENRI IV ET SULLY. 



io5 



d'attendre le roi, empêché par la guerre qu'il soutenait contre le 
Savoyard. Impatient de voir sa femme, il arriva en poste le 9 dé- 
cembre, et les noces furent célébrées. » 

Marie, âgée de vingt-sept ans, était alors tout autre que son por- 




Fig. Si. — Baptême du Dauphin et de ses sœurs à Fontainebleau le 14 e jour de 7 bre 1606. 
D'après une estampe du temps. (Bibl. nat.) 

A". D. — La cérémonie est de cinq ans postérieure à la naissance île Louis XIII. 



trait, qui avait séduit le roi et qui datait de dix années en deçà. 
Elle était grande, grosse, avec des yeux ronds et fixes, l'air re- 
vêche, et mai habillée. A peine savait-elle quelques mots de fran- 
çais. « Elle n'avait rien de caressant dans les manières, » rapporte 
Sismondi-, « elle n'avait point de goût pour le roi, elle ne se pro- 



ioG HENRI IV ET LOUIS XIII. 

posait point de l'amuser ou de lui plaire-, son humeur était aca- 
riâtre et obstinée; toute son éducation avait été espagnole, et dans 
Tépoux qui lui paraissait vieux et désagréable elle soupçonnait en- 
core l'hérétique relaps. » Enfin, ce qui dut déplaire à Henri, plus 
encore que tous ses défauts, ce fut de voir autour d'elle ce cortège 
de sigisbées où Ton distinguait, entre les plus favorisés, les deux 
Orsini et Concini. 

Le roi s'aperçut bien vite qu'il ne serait pas heureux avec une 
femme qui lui était peu sympathique et qui faisait tout pour l'éloi- 
gner d'elle. Les torts d'Henri IV à l'égard de Marie de Médias 
ne s'aggravèrent pas cependant au point de le séparer tout à fait 
delà reine, qui semblait s'obstiner à rester éloignée de lui. Par 
bonheur, l'objet principal de cette union mal assortie avait été at- 
teint : Marie avait donné un dauphin à la France (27 septembre 
1G01), et le roi eut ainsi un héritier légitime (fig. 5i). 

La naissance de l'enfant royal amena une sorte de trêve entre 
les deux époux, qui avaient été plus d'une fois brouillés, après des 
scènes violentes dans l'une desquelles Marie de Médicis s'emporta 
jusqu'à sauter au visage du roi pour le frapper. Le roi, sur les sages 
conseils de Rosny, seul confident de cette querelle de ménage, 
avait consenti à pardonner; mais de plus en plus importuné par 
la reine et par tout ce qui composait son propre entourage, il ne 
se refusa plus à autoriser, à la cour, des divertissements et des 
plaisirs, auxquels, avide de distractions, il prenait part avec l'ar- 
deur d'un jeune homme, bien que ses cheveux eussent grisonné 
depuis longtemps. « A Paris, à Fontainebleau et à l'Arsenal, » 
lit-on dans les (Economies royales de Sully, « l'on ne voyoit que 
toutes sortes de galanteries et parties se faire pour aller à toutes 
sortes de chasses, courir la bague, rompre au faquin et en lice, faire 
de toutes sortes d'armes, ballets, mascarades, et assemblées de da- 



HENRI IV ET SULLY 



107 



mes; tout cela sans excez de dépenses, que leroy ne trouvait nul- 
lement bonnes. » Rosny, dans l'intention de complaire au roi et de 
lui faire oublier ses chagrins domestiques, avait fait de l'Arsenal 
le rendez-vous ordinaire de ces fêtes de cour, toujours joyeuses et 
souvent brillantes, où l'austère grand maître de l'artillerie ne dé- 
daignait pas de danser des ballets avec les jeunes courtisans et les 
filles d'honneur de la reine. 




Fig. 52. — Les Tuileries et la galerie du Louvre, sous Henri IV. 



Henri IV dépensait, tous les ans, pour ses plaisirs 1,200,000 
écusau moins, « somme suffisante pour entretenir i5 ,000 hommes 
d'infanterie». Rosny était là, par bonheur, pour augmenter sans 
cesse les revenus du roi et pour lui faire des économies, qu'il en- 
tassait chaque année, avec l'intention de créer un immense fonds 
de réserve pour des besoins imprévus. Le roi, comme le dit avec 
raison notre judicieux historien Henri Martin, « avait toutes les 
passions qui ruinent un particulier et qui obèrent même un souve- 
rain : l'amour, le jeu, les bâtiments ». Plus de 6 millions furent 



io8 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

employés pendant son règne à continuer des édifices commencés 
avant lui et à en bâtir de nouveaux (fig. 52 à 54). De plus, 
Henri IV, qui aimait le luxe d'apparat, quoiqu'il fût toujours 
très simple dans ses goût personnels, dépensa, suivant les comptes 
de Sully, plus de 1,800,000 livres en joyaux et en ameublements, 
dans l'espace de douze années. Quant au jeu, où le roi perdait 
presque toujours, sans cesser de jouer avec fureur, c'était un 
gouffre que Rosny comblait, en gémissant; Henri IV promettait 
souvent de renoncer au jeu et, une heure plus tard, il oubliait ses 
promesses; mais il s'en excusait, en disant à Rosny qu'il travaillait 
assez pour avoir besoin de se distraire. 

Henri IV, en effet, ne s'occupait pas seulement des affaires de 
l'Etat avec ses ministres et dans son conseil, il s'en occupait sans 
cesse, pour ainsi dire, tous les jours et à toute heure, et en tous 
lieux et toute circonstance. « Quand il alloit par pays, » dit son 
historiographe Pierre Matthieu, « il s'arrestoit pour parler au 
peuple, s'informoitdes passans, d'où ils venoient et où ils alloient, 
quelle denrée ils portoient, quel estoit le prix de chaque chose, et 
autres particularitez. » C'est ainsi que ses relations permanentes 
avec les gens du peuple l'avaient rendu populaire. « Le roy vouloit 
cstre informé de tout au vray, » dit l'auteur des (Economies roya- 
les. Il présidait tous les jours le conseil, et faisait discuter devant 
lui les questions qui se présentaient , les plus minimes comme les 
plus importantes, « appliquant à toutes, » dit un des meilleurs his- 
toriens de ce règne, « son expérience, les lumières qu'il avait tirées 
des autres, dans ses rapports et ses entretiens avec toutes les classes 
de citoyens. Après la discussion, il prenait une résolution inva- 
riable et la faisait exécuter sans retard. Ses secrétaires d'État lui 
rendaient également compte, chaque jour, des affaires de leur dé- 
partement. L'œil du maître était donc partout et toujours. » 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



Une des plus constantes préoccupations du roi et de son habile 
ministre était de réduire les charges du peuple. Ils y réussirent en 
partie, et si l'impôt du sol pour livre, imaginé par Rosny, dut 
être retiré, non sans avoir excité des troubles; si le roi n'eut pas le 
temps de supprimer le système de la gabelle, odieux aux popula- 
tions en lui substituant une sorte de monopole du sel, du moins 
put-il, après avoir fait remise de l'arriéré dés tailles en 1598, les 
diminuer encore de près de quatre millions, dans la période de 
1600 à 1609; aussi disait-il avec satisfaction dans ses édits con- 
cernant la taille : « Nous avons assez fait connoistre nostre désir 
et affection au soulagement de nos sujets. » Les mesures qui lui 
permirent d'obtenir ces heureux résultats étaient inspirées et diri- 
gées par Rosny, qui soumit au régime de la taille tous les usurpa- 
teurs de noblesse dans Tordre civil et militaire , en leur enlevant 
le bénéfice des exemptions qu'il s'était indûment attribuées. Qua- 
rante mille privilégiés, qui ne payaient rien à l'État, rentrèrent 
ainsi dans la catégorie des contribuables. Rosny aurait voulu faire 
davantage, en 1601, quand il obtint du roi la création d'une 
chambre de justice, pour découvrir les malversations des gens de 
finance; mais il fut bientôt arrêté dans la poursuite qu'il allait 
faire des grands voleurs et brigands, et se vit forcé de se rabattre 
sur les petits, qui n'étaient pas couverts par la protection du roi et 
de ses familiers. Les larronneaux payèrent donc pour les grands 
larrons. Quelques années plus tard (1607), cet implacable ennemi 
des concussions financières reprit pourtant l'examen général des 
comptes, gages et profits des officiers de finance, et leur fit encore 
rendre gorge. 

Deux vastes opérations, que Rosny fut autorisé à entreprendre 
sous sa seule responsabilité, devaient produire des résultats ines- 
pérés. Il vérifia d'abord les rentes sur l'État, et en annula un 



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HENRI IV ET LOUIS XIII. 



grand nombre que l'État avait payées indûment depuis longues 
années : le règlement général des rentes, effectué en 1604, di- 
minua de plusieurs millions la dette publique, en réduisant toutes 
les rentes à un taux inférieur et en supprimant par la voie de 
rachat les plus onéreuses. En même temps, il accrut considéra- 
blement le revenu éventuel, qu'on appelait les parties casuelles, 
en décidant le roi à concéder à tous les officiers de justice et de 
finance la propriété héréditaire de leurs charges, moyennant le 
payement d'un droit annuel, nommé la Paillette , du nom de son 
inventeur, le traitant Paulet, droit équivalant au soixantième de 
la valeur vénale de chaque office. 

Après avoir vérifié les rentes, il vérifia les cessions aliénables 
du domaine de l'Etat : les unes étaient mal justifiées, les autres 
avaient été faites à conditions usuraires, quelques autres, faites de 
bonne foi, pouvaient être retirées au moyen d'un rembourse- 
ment avantageux. Cette opération, menée à bien avec autant d'a- 
dresse que d'équité, restitua immédiatement à la couronne pour 
35 millions de domaines, et assura, dans un délai de seize ans, le 
recouvrement de 45 millions. Rosny avait complété la réorganisa- 
tion des finances par la réforme des monnaies : les monnaies étran- 
gères furent absolument prohibées en France, et l'exportation de 
l'or et de l'argent, interdite sous peine de mort. Ce rigide réfor- 
mateur ne craignait point, pour le service du roi, de se faire des 
ennemis parmi les courtisans intéressés au maintien des abus, 
et de lutter contre les plus puissants adversaires. C'est ainsi qu'il 
refusa sa signature à une ordonnance qui accordait au comte de 
Soissons un droit de quinze sols sur chaque ballot de toile en- 
trant dans le royaume ou en sortant, au grand détriment du com- 
merce du lin et du chanvre, bien que le roi eût consenti à cette 
mesure, en cédant aux instances de la marquise de Verneuil, qui 



HENRI IV ET SULLY. 



était de moitié dans l'affaire. On alla se plaindre au roi de la bru- 
talité de Rosny; il ne fit qu'en rire : « On souffre tout d'un si 
bon serviteur! » dit-il. 

Rosny n'hésitait pas, quand il le fallait, à résister au roi lui- 
même et il allait jusqu'à lui désobéir, dans son intérêt. Ainsi, au 




Fig. 55. — Charles de Gontaut-Biron (1562-1602). D'après un portrait du temps. 



mois de juin 1600, le duc de Savoie ayant réussi, par une feinte 
soumission, à tromper Henri IV, celui-ci crut à la parole de ce 
fourbe et ordonna à Rosny de suspendre tout préparatif de 
guerre. Mais celui-ci ne tint aucun compte des ordres du roi et lui 
écrivit : « Sire, je vous supplie de m'excuser si je contrarie vos 
opinions et contreviens à vos commandements. Je sais, de science, 
que M. de Savoye ne veut que vous tromper. C'est pourquoi j'a- 



KENRI IV. — II. 



ii 4 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

vancerai toutes choses, pour vous empescher de recevoir ni honte 
ni dommages. » Deux jours après, le roi lui répondait : « Mon 
ami, vous avez bien deviné; M. de Savoye se moque de nous. 
Venez donc en diligence, et n'oubliez rien de ce qui est nécessaire 
pour lui faire sentir sa perfidie. » 

Rosny avait également pressenti et découvert la trahison du ma- 
réchal de Biron (fig. 5b' ; , qui s'entendait avec le duc de Savoie pour 
fait échouer les projets politiques d'Henri IV. Il en avertit le 
roi, sans pouvoir le convaincre. « Le maréchal, appelé à Fontai- 
nebleau, » dit Poirson, « pouvait échapper au châtiment par la 
franchise de son repentir et de ses aveux. » « S'ils pleurent, » di- 
sait le roi en parlant des coupables, « je pleurerai avec eux : 
ils me trouveront aussi plein de clémence qu'ils sont vides de 
bonnes affections. Je ne voudrais pas que le maréchal de Biron 
fût le premier exemple de la sévérité de ma justice. » Mais dans 
les entretiens particuliers qu'il eut avec le maréchal, au lieu du 
repentir et des épanchements de l'amitié qu'il provoquait, il ne 
rencontra qu'une dissimulation profonde, une hauteur inflexible 
et des propos outrageants. Il ne se rebuta pas encore : il 
le fit presser une dernière fois par Rosny de mériter sa grâce 
en ouvrant son cœur avec sincérité, et en recourant à une sou- 
mission qui désarme la justice sans s'avilir. Henri échoua dans 
cette tentative, comme dans les précédentes. Persuadé alors que 
s'il lui pardonnait, Biron ne pardonnerait ni à lui, ni à ses 
enfants, ni à l'État; convaincu qu'il avait affaire à un conspira- 
teur incorrigible, prêt à recommencer sans cesse les complots 
ourdis depuis trois ans, il le livra à la justice régulière du par- 
lement. 

Le roi le fit arrêter le 12 juin 1602. Peu de temps avant cette 
arrestation, qui eut lieu par le conseil de Rosny, dans le cabi- 



HENRI IV ET SULLY 



net même du roi, Henry IV avait dit à son ministre : « Pour 
vous témoigner que je me fie en vous plus que jamais, je veux 
que les lettres de capitaine de la Bastille soient maintenant sous 
votre nom, afin que, si j'ai des oiseaux à mettre en cage et te- 
nir sûrement, je m'en repose sur votre prévoyance et votre 
loyauté. » C'est à la Bastille que le maréchal de Biron fut en- 
fermé, pendant son procès. A l'unanimité de cent vingt-sept 




. — Arrestation et exécution du maréchal de Biron. (Bibl. nat.) 



juges qui siégeaient à la cour, il fut déclaré « coupable de cons- 
pirations faites contre la personne du roi, entreprises sur son État, 
proditions et traités faits avec les ennemis de TÉtat •». Il fut con- 
damné à avoir la tête tranchée en place de Grève; sa famille ob- 
tint, par faveur, que l'exécution eût lieu dans la cour de la Bas- 
tille. Cet homme, si froidement intrépide sur les champs de 
bataille, ne montra, en face de l'échafaud , qu'emportement et 
que faiblesse. « Ah! » disait-il en fondant en larmes à l'un des 
officiers de la Bastille, « que c'est un bon et fidèle' serviteur du 
roi et de FEstat et un sage conseiller, que M. de Rosny! Que 



u6 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

le roi fait sagement et prudemment de se servir de lui, car, tant 
que Sa Majesté s'en servira, les affaires de la FYance n'iront que 
bien, et, si je l'eusse cru, les miennes iroient mieux! » Il fut exé- 
cuté le 3i juillet 1602; il attendait encore sa grâce au moment où 
le glaive du bourreau lui abattit la tête (fig. 56). 

Henri pardonna aux complices de Biron, excepté au duc de 
Bouillon, qui, au lieu de se rendre à l'appel de Rosny, con- 
tinua ses intrigues et ses complots, jusqu'à ce que le roi lui eût 
ôté sa principauté de Sedan. 

Le comte d'Auvergne, frère de la marquise de Verneuil, avait 
failli partager le sort de Biron -, mais le roi le gracia, à la prière de 
sa sœur : cet acte de clémence ne les empêcha pas l'un et l'autre 
d'ourdir une nouvelle trame, qui avait pour but l'assassinat 
d'Henri IV. Ce fut encore Rosny qui éventa ce complot, après 
deux tentatives infructueuses contre la vie du roi. Les conspira- 
teurs, qui appartenaient tous à la famille d'Entragues, furent ar- 
rêtés, jugés et condamnés, le comte d'Entragues et le comte d'Au- 
vergne à la peine capitale, la marquise de Verneuil à la prison 
perpétuelle. Le roi remit leur peine à tous, hormis à d'Auvergne, 
qu'il tint enfermé dans la Bastille ; mais il ne pardonna pas au roi 
d'Espagne, qui se trouvait mêlé au complot, et il se promit bien 
de l'en punir tôt ou tard. 

Peu de temps après l'exécution de Biron, le roi avait exprimé 
sa reconnaissance à Rosny, en lui promettant d'élever et d'enri- 
chir sa maison encore davantage : il l'avait déjà nommé marquis; 
il lui assura, en outre, 5o ou 60,000 livres d'extraordinaire tous 
les ans; il lui donna ensuite le gouvernement du Poitou et le créa 
duc et pair (février 1606), en érigeant en duché-pairie la baronnie 
de Sully que celui-ci avait achetée en 1602. C'est donc seulement 
depuis 1606 que M. de Rosny fut toujours appelé duc de Sullf, 



HENRI IV ET SULLY 



et ce fut aussi sous ce nom-là qu'il devint célèbre dans l'histoire 
d'un règne auquel il eut une bien glorieuse part. Cette faveur si 
haute et si méritée avait été cependant sur le point de succomber, 
l'année précédente (i6o5), sous les coups de l'envie. La confiance 
du maître se trouva tout à coup ébranlée par les machinations de 
la marquise de Verneuil, à peine sortie de prison et rentrée en 
grâce. Une foule de libelles anonymes, qui accusaient Rosny 
d'intelligences avec les chefs étrangers du parti protestant, étaient 
venus assaillir le roi et troubler sa sécurité. Mais Henri eut l'heu- 
reuse inspiration de provoquer une explication complète, que la 
fierté de Rosny avait jusque-là dédaignée, et toute cette formidable 
intrigue aboutit à la scène fameuse de Fontainebleau, à cet en- 
tretien de quatre heures, dans lequel le ministre n'eutpas de peine 
à se justifier, et qui, en se terminant par la plus éclatante récon- 
ciliation, déconcerta les espérances de ses ennemis. 

Depuis longtemps, Henri IV avait confié ses désirs et ses vues 
politiques à Sully, en l'invitant à les étudier et à chercher dans son 
esprit les meilleurs moyens de les mener à bonne fin. Les deux 
souhaits qu'il avait formés en montant sur le trône, c'était de dis- 
poser tous les rois de la chrétienté à choisir pour les peuples 
trois religions qui pourraient subsister ensemble, sans haine, ni 
envie, ni guerre l'un contre l'autre, et de faire en sorte que tous 
les rois eussent chacun la même étendue de pays à gouverner et la 
même somme de puissance dans ce concert européen qu'il ne dé- 
sespérait pas d'établir entre eux. Plus tard, pour arriver à ce grand 
remaniement des États et des nations, il imagina une monarchie 
universelle, formée de l'entente réciproque des souverains. Il avait, 
en outre, formulé en maximes royales les devoirs des peuples en- 
vers les rois et des rois envers les peuples. La plus belle de ces 
maximes était celle-ci, qui caractérise bien la pensée dominante 



n8 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

de ce prince : « Si les rois, comme Dieu, désirent régner sur leurs 
peuples soumis, qu'ils paroissent non rois, mais, comme lui, vrais 
pères. » 

Ces utopies d'une grande âme faisaient la préoccupation con- 
tinuelle d'Henri IV, et trouvaient un généreux auxiliaire dans 
Sully, qui s'appliquait à leur donner une forme moins vague et 
plus saisissable. Il avait de fréquents entretiens avec le roi sur 
ces théories plus ou moins bizarres du pouvoir monarchique, et il 
composait ensuite, pour élucider ces questions difficiles, des mé- 
moires fort intéressants, que le roi lisait avec une vive curiosité. 
Plusieurs de ces mémoires sur le plan de confédération générale 
européenne et sur la pacification universelle ont été conservés et 
recueillis dans les Œconomies royales. On y trouve aussi un 
mémoire fort curieux sur les causes de l'affaiblissement des 
royaumes, États et principautés souveraines. 

Au reste, Sully procédait presque toujours de la sorte : il ne 
faisait pas une proposition de réforme sans l'appuyer par un mé- 
moire écrit; nous ne possédons pas malheureusement ceux qu'il 
avait composés sur l'agriculture, le commerce, les routes, les 
canaux, et sur d'autres sujets de la science économique, que 
personne de son temps n'avait étudiée et approfondie mieux que 
lui. On peut du moins le juger par ses œuvres, par les faits 
accomplis sous son impulsion et, en quelque sorte, sous ses 
yeux. Son axiome favori était : « Labourage et pâturage sont les 
deux mamelles qui nourrissent la France, les vraies mines et 
trésors du Pérou. » Il s'efforçait sans cesse, en conséquence, d'a- 
méliorer, de favoriser l'agriculture, à ce double point de vue, 
en défrichant les landes et en desséchant les marais, en aug- 
mentant la production des céréales, en développant les cultures 
fourragères, en encourageant l'élève du bétail (fig. 5 7). 



HENRI IV ET SULLY. 



"9 




Fig. 57. — Frontispice du Théâtre d'Agriculture d'Olivier de Serres, dédié au roi, dont la statue, 
assise sur un trône, entre la Justice et la Paix, occupe le haut du portique. (Bibl.nat.) 



Il avait arrêté la dévastation des forêts et des cours d'eaux-, il 
avait ouvert et planté des routes carrossables par toute la France; 



120 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



il avait commencé, par le canal de Briare, un vaste système de ca- 
nalisation commerciale; il avait autorisé l'exportation des grains, 
ainsi que celle des vins et eaux-de-vie -, il avait créé un nouveau 
régime de douanes et réglementé l'importation de marchan- 
dises étrangères. Ce fut lui qui reconstitua l'armée et qui releva 
la marine française, par l'augmentation de la solde des troupes, 



i I G VRE T>V^ PORT ROYAL EN LA 'MO'/TELLI fR A UCI. Par M*rc Lrrrarht ■ ;.. 



; ï^sssmimâmlii 




Fig. 5S. — Plan du Port-Royal (Canada), fondé par Champlain en 1604. 



par le perfectionnement de l'artillerie, par le maintien de la dis- 
cipline, par le progrès de l'art militaire. 

Henri IV ne se réservait que ce qui lui semblait se rattacher au 
gouvernement politique. Il avait fait une loi sur la chasse, et il 
l'avait faite terrible contre le braconnage, parce que l'esprit du 
temps considérait la chasse comme le privilège exclusif des no- 
bles; il avait fait une loi contre les duels, et il l'avait faite sévère 
et juste, parce que les duels lui enlevaient, tous les ans, la 



HENRI IV ET SULLY. 



fleur de la noblesse; il voulait faire une loi pour l'abréviation 
des procès, mais il ne parvint pas à triompher du mauvais vou- 
loir des parlements. Il se sentait porté naturellement à désirer, 
à favoriser, à protéger tout ce qui avait de la grandeur et de l'é- 




Fig. 59. — Attentat contre Henri IV, par un fou, sur le Pont-Neuf, en iôo5. (Bibl. nat.) 



clat. Malgré Sully, et même à son insu, il avait pris à cœur 
l'extension des colonies françaises en Amérique (fig. 58) ; il avait 
prêté un généreux appui, comme on le verra plus loin, aux arts 
et aux industries de luxe, notamment à celles de la soie, de la 
broderie et de la tapisserie. Il semblait avoir dicté les sages ré- 
flexions que Palma Cayet fait à ce propos dans sa Chronologie 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



septennaire : « La France semble se vouloir revendiquer la juste 
possession des arts et inventions de toutes sortes, comme c'est 
la France qui les élabore toutes. » 

Henri IV et Sully formaient donc, pour ainsi dire, entre eux 
une pensée unique, pour le gouvernement et l'administration du 
royaume; ils se voyaient ou s'écrivaient tous les jours, soit au 
Louvre, soit à l'Arsenal. Trois fois par semaine se tenait le con- 
seil d'Etat et des finances, et Sully ne manquait jamais d'y as- 
sister*, les trois autres jours de la semaine étaient consacrés à 
des affaires diverses de moindre] importance, que Villeroy et Sil- 
lery se chargeaient d'expédier. Sully jugeait inutile de paraître, 
ces jours-là, au Louvre - , il ne sortait pas de l'Arsenal, où il tra- 
vaillait avec ses secrétaires, s'occupant de l'artillerie, des maga- 
sins d'armes, des voies et chemins, des fortifications, des bâti- 
ments, et de la Bastille comme forteresse et comme prison 
d'Etat. Il avait toujours dans ses coffres de l'Arsenal 5 ou 6 
millions disponibles, et dans les souterrains de la Bastille iô 
ou 17 millions en or et argent monnayé, dans des caques cer- 
clées de fer. Cette énorme réserve de numéraire était destinée à 
payer les frais de la grande guerre que le roi avait juré d'entre- 
prendre, un jour ou l'autre, contre l'Espagne et l'Autriche; et 
cette guerre semblait imminente au moment où Henri, si sou- 
vent menacé par le fer des régicides (fig. 5q), avant et pendant 
son règne, fut assassiné par Ravaillac. 

Le roi venait souvent, à toute heure du jour et de la nuit, se 
reposer le cœur et l'esprit auprès de son bon ami, qu'il consultait 
non seulement sur toutes les affaires de son gouvernement, mais 
encore sur les choses les plus intimes de sa vie domestique, trou- 
blée par les intrigues et les malices de l'entourage de la reine. Il ne 
se trouvait bien qu'auprès de Sully, et il ne se séparait de lui qu'à 



HENRI IV ET SULLY. 



regret, se plaignant de son métier de roi, qui l'obligeait à venir 
reprendre ses chaînes royales dans ce vieux palais où il n'avait 
peut-être pas un ami-, car si le peuple l'aimait, la plupart de ses 
officiers et de ses serviteurs ne l'aimaient guère. Plus d'une fois, il 




Fig. 60. — Cabinet préparé à l'Arsenal, pour Henri IV, et dont la décoration ne fut faite 
que vers 1643, par Simon Vouet et ses élèves. 



vint s'installer à l'Arsenal, où Sully lui fit grande chère et bon 
accueil, tant qu'il y fut. « Grand maître, » disait le roi, « venez 
m'embrasser, car je vous aime comme je dois et me trouve si bien 
céans que je veux y souper et y coucher, pourvu qu'il n'y vienne 
personne tant que j'y serai, sinon ceux que j'aurai mandés ». En 



i2 4 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

dînant seul à seul avec Sully, il lui demanda de faire accommoder 
à l'Arsenal une chambre et un cabinet (fig. 60), où il viendrait 
loger deux ou trois jours chaque mois, sans avoir l'ennui de se 
faire accompagner. Sully s'empressa d'obéir aux ordres du roi, qui 
devenait ainsi son commensal et son hôte. 

Sully était alors au comble de la faveur et delà fortune*, il avait 
été appelé mainte fois, comme il le dit lui-même dans ses Mémoi- 
res, à « demesler les intrigues et brouilleries domestiques de cour 
et de cabinet » •, il fut bientôt journellement requis, par le roi ou 
par la reine, pour apaiser leurs disputes et régler leurs différends-, 
il s'y employa souvent à contre-cœur, d'autant plus qu'il avait pu 
constater que les torts venaient surtout de la reine. Lorsque Sully 
eut découvert, par l'entremise de ses agents secrets, que Marie de 
Médicis avait des intelligences avec l'Espagne et entretenait de 
sourdes menées contre la France dans d'autres cours étrangères, 
Henri IV n'eut pas le courage d'aller au fond de ces odieuses 
trames; il préféra faire semblant de n'y pas croire : « Il ne fau- 
drait pas, » dit-il à Sully, « que nous nous picotions bien fort, ma 
femme et moi, touchant ses desseins en Espagne, pour que j'arri- 
vasse à m'ulcérer et à me cabrer tout à fait. » 

La reine avait donc bien mal choisi son temps pour demander 
au roi qu'il la fît couronner. Henri se refusa longtemps à obtempé- 
rer à cette fantaisie ambitieuse, « d'autant, » dit-il à Sully, « que 
le cœur me présage qu'il me doit arriver quelque désastre ou si- 
gnalé déplaisir à ce couronnement ». Enfin, il céda aux prières 
et surtout aux bouderies et aux violences : « Comme le roy estoit 
le meilleur mari du monde, il consentit au couronnement. » Déjà, 
en i6o3, ses importunités avaient arraché au roi l'ordonnance du 
rétablissement des jésuites, chassés depuis cinq ans. « La folle pas- 
sion d'Henri pour M" e de Montmorency vint ajouter aux alarmes 



HENRI IV ET SULLY. 



125 



de la reine. Voulant rendre impossible le divorce qu'elle redoutait, 
Marie obtint d'être nommée régente (20 mars 16 10), pendant la 
guerre qui se préparait : son autorité, il est vrai, se réduisait pres- 
que à rien, puisqu'elle n'avait qu'une voix à l'égal des membres 




Fig. 61. — Couronnement de Marie de Médicis, le jeudi i3 mai 1610. (Bibl. nat.; 



du conseil et que les décisions devaient être prises à la simple ma- 
jorité des suffrages. » 

Cherchant à faire diversion à ses chagrins domestiques, Henri 
jugea que le moment était bon pour entreprendre la guerre qu'il 
projetait depuis longtemps contre l'Autriche et l'Espagne : l'occa- 



i2b HENRI IV ET LOUIS XIII. 

sion s'offrait d'elle-même. La succession des États de Glèves, Ju- 
liers et la Marck était ouverte, et les princes d'Allemagne, héritiers 
de ces États, résistaient à l'Espagne, qui voulait s'en emparer 
comme faisant partie des Pays-Bas. Henri IV résolut d'intervenir 
dans le débat, d'après les anciens droits de la France, et pensa 
que cette querelle de succession devait, suivant l'expression de 
Sully, « donner commencement à la glorieuse et admirable entre- 
prise » de confédération européenne. Cette guerre devait durer 
trois ans et coûter 5o millions. Les préparatifs que Sully eut l'ordre 
de faire le plus secrètement possible, dans l'espace de quatre mois, 
avaient mis sur pied une armée de 2 5,ooo hommes, qui se rassem- 
blaient en Champagne et en Dauphiné; une artillerie nombreuse 
et bien ordonnée allait sortir des arsenaux, avec tout le matériel 
nécessaire. 

On savait, à la cour, que le roi se proposait de prendre le com- 
mandement de ses troupes, peu de jours après le couronnement 
de la reine. Ce couronnement, qu'il redoutait au fond de l'âme et 
qu'il n'avait pas osé refuser à l'intraitable vanité de Marie, fut 
célébré, le i3 mai 1610, dans la basilique de Saint-Denis (fig. 61). 
L'entrée solennelle de la reine à Paris était fixée au 16 mai, et le 
départ du roi pour l'armée, au 1 9 suivant. 

Le lendemain du sacre, Sully, malade, n'ayant pu se rendre au 
Louvre, le roi lui avait fait dire qu'il irait le voir, en lui recom- 
mandant de se bien soigner. Vers les quatre heures, il se fît un 
grand bruit dans l'Arsenal; on n'entendait que ces exclamations 
douloureuses : « Ah! mon Dieu-, tout est perdu et la France est 
détruite! » Sully sortit de sa chambre, tout déshabillé, et sa femme 
vint lui annoncer que le roi avait été blessé gravement d'un coup de 
couteau. Il se fît habiller à la hâte, après avoir ordonné à ses gen- 
tilshommes de se tenir prêts à l'accompagner. Tous montèrent à 



HENRI IV ET SULLY. 



127 



cheval et se dirigèrent avec lui vers le Louvre. La nouvelle de 
l'assassinat du roi s'était déjà répandue par tout Paris. « Passant 
par les rues, » raconte Sully, « c"estoit pitié de voir tout le peuple 






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Fig. 62. — Scènes de l'attentat et du supplice de Ravaillac, avec les portraits d'Henri IV 
de Marie de Médicis, de Louis XIII et de Ravaillac. (Bibl. nat.) 



en pleurs et en larmes, avec un triste et morne silence, ne faisant 
que lever les yeux au ciel, joindre les mains, battre leurs poitrines 
et hausser les épaules, gémir et soupirer. » Un homme à cheval 
passa près de Sully et lui remit un billet contenant ces mots : 
« Monsieur, où allez-vous? Aussi bien, c*en est fait, je l'ai vu 



128 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



mort, et si vous entrez dans le Louvre, vous n'en réchapperez pas 

non plus que lui. » 

£ Sully apprit, en chemin, les détails de l'assassinat. Le roi avait 




Fig. 63. — Exposition de l'effigie en cire d'Henri IV dans la salle des Cariatides. 



demandé son carrosse, pour aller à l'Arsenal; il y était monté avec 
le duc d'Épernon et six autres personnes de sa suite : il se trouvait 
placé, au fond du carrosse, entre M. de Montbazon et le duc d'É- 
pernon. Le carrosse, en arrivant dans la rue de la Ferronnerie, 
rencontra une charrette qui l'obligea de s^rrêter près des boutiques. 



HENRI IV ET SULLY. 129 

Il n'y avait pas de gardes autour du carrosse, mais seulement quel- 
ques valets de pied. 

Au milieu du désordre et du tumulte de la rue, un homme se 
glissa jusqu'à la portière du carrosse, « se jeta sur le roi, » écrivit 
Malherbe, dans une lettre qui contient les détails exacts de ce tra- 
gique et mystérieux événement, « et lui donna, coup sur coup, deux 
coups de couteau dans le côté gauche. Le roi jeta quelque petit cri 
et fit quelques mouvements. M. de Montbazon lui ayant demandé : 
« Qu'est-ce, Sire? » il lui répondit : « Ce n'est rien, ce n'est rien, » 
par deux fois, mais la dernière il le dit si bas qu'on ne le put en- 
tendre. » Le coup avait percé le cœur, et le roi était mort en poussant 
un léger soupir. On ne s'était pas même aperçu, dans le carrosse, 
qu'il avait été frappé. Le duc d'Epernon donna l'ordre de retour- 
ner au Louvre. Quant à l'assassin, il ne fut reconnu que parce 
qu'il avait gardé son couteau ensanglanté. Peu s'en fallut qu'on ne 
le massacrât-, mais il fut arrêté et mis en lieu sûr ^fig. 62). 

Sully ayant reçu, en route, deux ou trois avis qui le dissuadèrent 
de pousser jusqu'au Louvre, revint à l'Arsenal et alla s'enfermer 
dans la Bastille, en attendant que la reine le fît appeler. Il n'a pas 
révélé dans ses (Economies royales ce qu'il savait de l'assassinat et 
de l'assassin, « ce diable incarné, » dit-il, « l'instrument duquel 
les autheurs des misères, désastres et calamitez de la France se sont 
serviz pour exécuter leurs exécrables desseins. » Le roi avait été 
ramené, mort, au Louvre. 

Pendant ce temps-là, on ne s'entretenait, au Louvre, que de l'u- 
nion et alliance des couronnes de France et d'Espagne, et l'ambas- 
sadeur du roi Philippe III avait été prié d'assister au conseil secret 
et caché, qui se tenait chez Marie de Médicis. 



CHAPITRE III. 



RÉGENCE DE MARIE DE MÉDICIS. 



Procès et supplice de Ravaillac. — Caractère du jeune roi ; son éducation. — Marie de 
Médicis proclamée régente par le parlement. — Disgrâce de Sully; influence des 
favoris italiens. — Rébellion des grands. — Etats généraux de 1614. — Mariage de 
Louis XIII. — Arrestation du prince de Condé. — Les Concini. — Faveur de Luynes. 
— Meurtre du maréchal d'Ancre; supplice de Léonora Galigaï. — ■ Disgrâce de la 
reine mère. 



L'assassin d'Henri IV se nommait François Ravaillac. 

C'était un homme grand et robuste, ayant la barbe rouge, les 
cheveux noirs et crépus, les yeux gros et caves, les narines large- 
ment ouvertes, en un mot, la physionomie sinistre. Jeune encore 
(il n'avait que trente-deux ans), il avait fait différents métiers sans 
s'attacher à aucun : d'abord clerc et valet de chambre chez un con- 
seiller du parlement, il était devenu ensuite solliciteur de procès, 
maître d'école, et enfin frère convers chez les Feuillants. Longtemps 
détenu pour dettes, il fut tourmenté dans sa prison, disait-il, par 
des visions diaboliques, qui laissaient après elles « des puanteurs 
de feu, de soufre et d'encens ». Les jésuites, qui l'écartèrent d'une 
de leurs maisons où il demandait à être admis, avaient constaté les 
égarements de son esprit. Ce désordre mental, qui l'agita durant 
des années, tourna peu à peu vers cette idée fixe : sauver Dieu et 
l'Église des entreprises ténébreuses d'un prince hérétique. Sans rien 



REGENCE DE MARIE DE MEDICIS. 



dire de ses projets à personne, pas même à son confesseur, le som- 
bre fanatique partit d'Angoulême, sa ville natale, le jour de Pâques, 
après avoir communié, fit la route à pied jusqu'à Paris, vola un 
couteau dans une auberge, faute d'argent pour en acheter un, et 
tua le roi. 

Son forfait accompli, il n'avait pas bougé de place, comme pour 
faire voir que c'était lui qui Pavait exécuté. Appréhendé par un ar- 
cher des gardes du corps, qui le fouilla, on ne trouva sur lui que 
trois demi-quarts d'écu et « quelques instruments de sorcellerie ». 
Conduit à l'hôtel de Retz, puis à la conciergerie du Palais, il 
subit quatre interrogatoires, devant une commission de la cour du 
parlement, mais on ne réussit pas à obtenir de lui d'autres aveux 
que ceux qu'il avait déjà faits spontanément : il protesta que ja- 
mais il n'aurait conçu la pensée de frapper le roi, si le roi n'avait 
entrepris de « détrôner le pape »; qu'il ressentait un grand déplai- 
sir de n'avoir pu résister à la tentation de le tuer et qu'il espérait 
le pardon de Dieu, « priant toute la cour céleste de s'interposer 
entre le jugement de son âme et l'enfer ». La torture provisoire 
qu'on lui infligea, contrairement à l'usage de ne l'appliquer qu'aux 
accusés qui niaient leur crime, ne le fit pas varier dans ses réponses, 
et l'on se vit obligé de ne pas le soumettre aux tourments de la 
question extraordinaire, dans la crainte qu'il ne fut point en état 
« de satisfaire au supplice ». 

Le parlement, toutes les chambres assemblées, rendit son arrêt 
le 27 mai 1610. Atteint et convaincu du crime de lèse-majesté 
divine et humaine, Ravaillac fut condamné à être tenaillé aux ma- 
melles, bras, cuisses et jambes, et à avoir la main droite brûlée et 
le corps tiré à quatre chevaux. En outre, son père et sa mère de- 
vaient être bannis du royaume et tous ses parents contraints de 
changer de nom. Le même jour, l'exécution eut lieu, en place de 



132 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



Grève : elle durait depuis une heure, sans que le patient eût fait 
entendre un cri ou une plainte lorsque la foule se rua sur l'écha- 
faud, acheva de mettre en pièces le moribond et traîna par les rues 
ses débris ensanglantés, en le maudissant. Tous les princes, sei- 
gneurs, officiers de la couronne et du conseil assistèrent, des fenê- 
tres de Phôtel de ville, à cet affreux spectacle (fig. 64). 




Fig. 64. — Exécution de Ravaillac, le 27 mai 1610. D*après une estampe du temps. (Bibl. nat.) 



La mort du roi laissait la couronne à son fils aîné, un enfant de 
neuf ans. 

Le petit Louis XIII, né le 27 septembre 1601 , était sans doute, 
à certains points de vue, très avancé pour son âge, et, par suite 
de l'éducation désordonnée qu'il avait reçue de toutes mains, pour 
ainsi dire, au milieu de ses nourrices, de ses gentilshommes, de ses 
précepteurs et de ses favoris subalternes, son esprit se trouvait tout 
grand ouvert sur les mauvais côtés de la vie et particulièrement de 
la vie de cour. On avait développé ses défauts instinctifs au détri- 
ment de ses qualités naturelles, et ce qui pouvait lui rester de bon 



REGENCE DE MARIE DE MEDICIS. 



dans le cœur, malgré de dangereux conseils et de plus dangereux 
exemples, c'était à lui seul qu'il en devait l'initiative. Ainsi, le jour 
même de l'assassinat d'Henri IV, quand on le lui eut appris, il 
pleura et s'écria : « Ah! si j'y eusse été avec mon épée, je l'eusse 
tué (l'assassin) ! » 

Cependant, comme dit Tallemant des Réaux dans ses Histo- 
riettes, « il estoit un peu cruel, comme sont la plupart des sour- 
nois qui n'ont guère de cœur... Il s'est longtemps diverty à contre- 
faire les grimaces des mourans. » La sournoiserie et la timidité, 
l'opiniâtreté et l'insouciance faisaient le fond de son caractère. 
Tallemant énumère, en ces termes, ceux qui furent tour à tour ses 
premiers favoris : « Il commença par son cocher Saint-Amand à 
tesmoigner de l'affection à quelqu'un; ensuite il eut delà bonne vo- 
lonté pour Haran, valet de chiens. Le grand prieur de Vendosme 
(fils naturel d'Henri IV), le commandeur de Souvray (gouverneur 
du dauphin) et Montpouillan la Forest, garçon d'esprit et de cœur, 
mais laid et rousseau, lurent esloignez l'un après l'autre par la 
reyne mère. Enfin, M. de Luynes vint. » 

Le jeune prince eut de l'attachement pour son père, qui l'ai- 
mait tendrement, mais qui l'avait élevé d'une manière déplora- 
ble, en ne faisant que rire de ses grossièretés et de ses intempé- 
rances de langage. Quant à sa mère, qui le traitait souvent avec 
une rigueur inflexible, il la craignait beaucoup et ne l'aimait pas. 
Il ne manquait ni de finesse ni de malice, mais il était d'une igno- 
rance que ses précepteurs avaient pris à tache d'entretenir; il ne 
se plaisait qu'aux exercices de corps (fig. 65 et 66) et aux travaux 
manuels. « On ne sçauroit quasi conter, » dit Tallemant, « tous 
les beaux mestiers qu'il avoit faits, outre ceux qui concernent 
la chasse, comme sonner du cor, faire voler l'oiseau, lancer les 
chiens, etc.; car il sçavoit faire des canons de cuir, des lacets, 



1 34 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



des filets, des arquebuses, de la monnoie... Il estoit bon confiturier, 
bon jardinier. » Il dansait bien, et montait à cheval avec grâce. On 
eut dit que Marie ne s'était pas souciée d'en faire un roi. 

Le lendemain de la mort de son père, on lui apprenait par 




Fig. 65. — Louis XIII au manège. D'après une gravure du Maneige royal (i623), par Pluvinel. 

X. B. — Le roi est le cinquième personnage de gauche à droite. 



cœur le discours qu'il aurait à prononcer devant le parlement, en 
séance solennelle, et on lui présentait Messieurs de la ville, qui vin- 
rent le saluer, genou en terre; peu de jours après, il était fouetté, 
par ordre de la reine régente, et il le fut encore plus d'une fois jus- 
qu'à sa majorité. 

Henri IV, ne prévoyant pas sa mort subite, n'avait pris aucune 
des mesures de prudence que lui commandait pourtant son pro- 



REGENCE DE MARIE DE MEDICIS. 



chain départ pour la guerre longue et pénible qu'il allait entre- 
prendre contre l'Autriche. En un tel désarroi, le pouvoir semblait 
s'offrir à qui oserait le saisir, et les ambitieux ne faisaient pas dé- 
faut cà la cour. Marie de Médicis, qui se sentait isolée au milieu de 




Fig. 66. — Louis XIII courant la bague. D'après une gravure du Afaneige royal. 



cette cour, où ses sentiments antifrançais lui avaient aliéné les 
plus fidèles serviteurs de son époux, perdit d'abord toute assurance. 
« Hélas! hélas! » répétait-elle en gémissant, « le roi est mort! » ce 
qui lui attira cette vive réplique de la part du chancelier de Sillery : 
« Vous vous trompez, Madame; en France, le roi ne meurt pas! » 
La résolution énergique du duc d'Épernon raffermit le courage 
de la reine et conjura les périls du moment : c'était, comme on 



i36 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

sait, l'un des anciens favoris d'Henri III, qui, par un long exer- 
cice des plus grandes charges, par ses biens et ses alliances, s'était 
fort éloigné de cette origine au moins frivole. A peine eut-il ra- 
mené au Louvre le corps inanimé du roi, qu'il agit en maître avec 
autant d'audace que de prévoyance. En sa qualité de colonel gé- 
néral de l'infanterie française, il fit mettre en bataille le régiment 
des gardes, fermer les portes de la ville et occuper militairement 
la place de Grève, le Pont-Neuf et les abords du château du Louvre. 
Après s'être assuré de la tranquillité publique en parcourant les 
rues, où la douleur profonde de la population n'avait produit au- 
cun symptôme de trouble ni de révolte, il apparut dans le parle- 
ment, qui venait de s'assembler, pour une audience de relevée, 
au couvent des Augustins, près du Pont-Neuf. 

Sur la nouvelle de la mort du roi, le président Achille 
de Harlay, l'avocat général Servin et tous les autres conseillers 
s'étaient empressés de s'y rendre. Servin demanda, sans préam- 
bule, que le parlement pourvût, « ainsi qu'il avoit accoustumé, » 
à la régence; et, ajouta-t-il, « il n'y avoit pas d'incertitude sur la 
personne qui devoit estre revestue de cette autorité ». On commen- 
çait à délibérer, lorsque le duc d'Épernon entra dans la salle, par 
une porte intérieure. Refusant de prendre sa place de pair, il in- 
vita brièvement la compagnie à se hâter, et frappant avec la main 
son épée : « Elle est encore au fourreau », dit-il (s'il faut en 
croire le récit de son secrétaire), mais si la reine n'est déclarée 
régente à l'heure même, il y aura carnage ce soir! » L'arrêt de 
régence fut rédigé et enregistré sur-le-champ (fig. 67) . 

Le lendemain,! 5 mai, un lit de justice consacra d'une manière 
plus solennelle le titre de régente que Marie de Médicis devait à 
l'audacieuse intervention du duc d'Épernon, et le petit roi, qui 
avait accompagné sa mère au parlement, prononça d'un air déli- 



RÉGENCE DE MARIE DE MÉDICIS. 



i3 7 



béré ces paroles qu'on lui avait apprises le matin : « Messieurs, 




Fig. 67. — Marie de Médicis, régente, et son fils. Estampe de 1610. (Bibl. nat.) 

il a plu à Dieu appeler à soi notre bon roi, mon seigneur et père. 



i38 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

Je suis demeuré votre roi, comme son fils, par les lois du royaume. 
J'espère que Dieu me fera la grâce d'imiter ses vertus et suivre les 
bons conseils de mes bons serviteurs. » 

« Pour un si grand changement, » écrivait Malherbe (fig. 68), 
« il n'y en eut jamais si peu. » La soumission fut, en effet, géné- 
rale et complète : les protestations de fidélité arrivèrent de toutes 
parts au jeune roi et à la régente. Princes et seigneurs se turent 
et s'inclinèrent devant le fait accompli. Et pourtant ce qui venait 
de se passer dans l'établissement de la régence était justement le 
contraire de ce que le feu roi aurait voulu. L'autorité royale entre 
les mains de Marie de Médicis, c'était le règne de la faction espa- 
gnole, représentée par les vieux ligueurs, le duc d'Epernon, les 
Guise, et les Italiens qui entouraient la reine. D'un autre côté, les 
immenses préparatifs de guerre faits par Henri IV et par Sully 
inquiétaient le peuple, et cette expédition imminente, dont les 
grandes vues lui échappaient totalement, il l'interprétait delà ma- 
nière la plus fâcheuse, et se figurait que, sous prétexte de com- 
battre l'Autriche, cette vieille ennemie de la France, l'armée for- 
midable qu'on avait rassemblée si mystérieusement était destinée 
à renverser la papauté et à relever en Europe la religion protes- 
tante. Le peuple, à cet égard, partageait l'erreur ^qui avait poussé 
Ravaillac au régicide. Il accepta donc avec joie un nouveau règne, 
qui le délivrait de ses appréhensions, en mettant à néant une 
guerre impie et insensée, que la mort seule d'Henri IV avait pu 
empêcher. C'est ainsi que, suivant l'expression énergique de Mi- 
chelet, « la France fut retournée comme un gant ». 

La reine mère avait l'esprit fin et rusé, mais étroit et capri- 
cieux; son éducation avait été très négligée, et rien ne la distin- 
guait, à cet égard, des femmes les plus ordinaires. Elle était belle, 
mais sans grâce et sans charme. Elle était, disait-on, altière, cré- 



RÉGENCE DE MARIE DE MÉDICIS. 



139 



dule, superstitieuse, défiante et vindicative-, elle aimait le faste et 
la pompe, sans avoir le sentiment de la vraie grandeur. On la 




ritlU'iUL» ri C- fl>,.« 

Fig. 68. — François de Malherbe. D'après les Hommes illustres de Perrault. 



louait seulement pour sa discrétion et sa fermeté, qui n'était que 
de l'obstination. Quoique exclusivement attachée à ses propres vo- 
lontés, elle se laissait toujours diriger par d'obscurs confidents qui 



140 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

la flattaient pour se rendre maîtres d'elle : au nombre de ces do- 
mestiques tout-puissants, on remarquait malignement trois Ita- 
liens, les deux Orsini et Concino Concini; ce dernier était un 
jeune Florentin, « bien fait, aimable et spirituel, » que le génie de 
l'astuce et une audace éhontée avaient poussé à la fortune. 

Marie devint bientôt le jouet et la victime des intrigants qui la 
dominaient. 

La régente ne congédia d'abord aucun des ministres d'Henri IV, 
bien qu'elle ne les aimât point et qu'elle n'en fût guère aimée. 
Elle fit bonne mine et bon accueil, même à Sully, qu'elle déclara 
tout haut « un utile serviteur ■» . Sully, cependant, avait tardé 
vingt-quatre heures à faire acte d'obéissance, en sa qualité de pre- 
mier ministre, et à paraître au Louvre avec les autres membres 
du conseil. Il comprenait, avec sa clairvoyance accoutumée, que 
la mort de son maître amènerait un changement qui lui serait fa- 
tal, ainsi qu'à ses coreligionnaires. Aussi s'était-il enfermé dans la 
Bastille, dont il était gouverneur, avec l'intention d'y soutenir un 
siège, au besoin, jusqu'à l'arrivée de son gendre, Henri de Rohan, 
et des 6,000 Suisses que ce seigneur huguenot commandait. 

Dans les premiers jours de sa régence (fig. 69), la reine donna 
beaucoup de temps aux affaires de l'Etat, travaillant avec ses mi- 
nistres et recevant en audience particulière tous les grands officiers 
de la couronne, avant et après le conseil. Elle suivait de point en 
point les avis des Orsini, de Concini surtout, et ne songeait qu'à 
s'affermir dans le pouvoir, qu'elle croyait ne partager avec per- 
sonne : elle diminua d'un quart le prix du sel; elle confirma le 
fameux édit de Nantes, en tous ses points et articles; elle consentit 
au mariage du duc de Guise avec la duchesse de Joyeuse, veuve 
du duc de Montpensier, gagnant ainsi à la fois l'affection du peuple, 
la confiance des protestants et l'appui de la famille de Lorraine. 



Fig. 69. — La régence de Marie de Médicis. Fragment d'un tableau de Rubens. 
(Muse'e du Louvre.) 



142 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

Quant à la guerre que le feu roi allait entreprendre au moment 
où il fut assassiné, on n'y donna pas suite, malgré les énormes pré- 
paratifs qui étaient faits, et on la réduisit à une simple campagne 
de trois mois dans le pays de Juliers, pour aider les princes alle- 
mands à terminer le siège de la capitale de ce duché. Les grands, 
jaloux les uns des autres et tous esclaves de leur ambition per- 
sonnelle, furent attirés et conquis par des honneurs, des offices, des 
sommes d'argent, et chacun dès lors, n'obéissant qu'à ses intérêts 
particuliers, se trouva plus ou moins satisfait d'un gouvernement 
qui commençait sous des auspices si favorables pour tout le monde. 

Tout alla bien jusqu'au sacre de Louis XIII, à Reims (17 oc- 
tobre 16 10), cérémonie où l'enfant royal joua son rôle « fort ver- 
tueusement » (fig. 70 et 71), mais qui fut l'occasion d'aigres dis- 
putes : celle qui s'éleva entre Concini, devenu marquis d'An- 
cre, et le vieux duc de Bellegarde divisa la cour en deux factions 
hostiles; et, pour éviter un plus grand éclat, la reine mère se vit 
obligée de mettre aux arrêts les deux adversaires. La cour, qui 
était déjà incertaine et troublée quand elle avait quitté Paris, y re- 
vint très émue et toute brouillée. 

Les partis opposés se rapprochèrent cependant pour abattre 
l'ennemi commun, le duc de Sully, qui entendait mener les choses 
en premier ministre, comme par le passé. Les prodigalités du 
nouveau règne n'avaient fait qu'aiguiser des appétits qui se mon- 
traient insatiables-, la reine mère, assaillie de demandes d'argent 
excessives et incessantes, s'en était remise au surintendant des 
finances pour ce qu'il y avait à faire contre ces avides convoitises, 
et celui-ci, fort économe de sa nature , ne se faisait pas faute de 
ménager l'épargne qu'il avait eu tant de peine à former pour son 
bon maître. Il porta même, dans ses refus, une dureté, une vio- 
lence exceptionnelles, jusqu'à venir accuser en plein conseil les mi- 



REGENCE DE .MARIE DE MEDICIS. 



143 



nistres, ses anciens collègues, de s'être entendus pour ruiner l'É- 
tat; il alla jusqu'à les menacer de recourir à l'intervention du par- 
lement. Sa perte une fois résolue entre tous ceux qu'il gênait ou 




Fig. 70. — Entrée de Louis XIII en la ville de Reims, pour son sacre, le jeudi 
14 octobre 1610. (Bibl. nat.) 



qu'il avait offensés, on n'eut pas de peine à persuader à la ré- 
gente qu'un gardien du trésor si jaloux et si despote était un em- 
barras continuel pour l'expédition des affaires, en même temps 
qu'une cause persistante de haine et de défiance. 



144 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

Le renvoi du surintendant fut résolu. « Suliy lui-même en four- 
nit les moyens, » dit Bazin, l'historien du règne de Louis XIII. 
« Depuis quelque temps, il affectait un profond dégoût pour sa 
charge des finances, et publiait partout le désir d'en être soulagé. 
La reine le prit au mot si soudainement, qu'il fit valoir plus tard 
« cette précipitation » pour s'excuser de n'avoir pas demandé con- 
seil à ceux de sa religion. Une lettre de la régente vint le sur- 
prendre tout d'un coup (24 janvier 161 1) par l'injonction positive 
« de bien penser à ce qu'il vouloit faire, de se résoudre et d'en 
donner advis pour qu'on pust y adviser ». Le duc n'avait plus rien 
à faire qu'à se démettre de ses emplois. Il le fit aussitôt, sans 
mot dire, « par obéissance plus que par élection, » suivant son 
propre aveu, et il se retira sur les bords de la Loire, dans son châ- 
teau de Sully. Il tomba seul, du reste, sans entraîner personne 
dans sa chute, « ce qui arrive, » fait remarquer Richelieu dans ses 
Mémoires, « à ceux qui, au lieu de posséder les cœurs des hommes 
par un procédé obligeant, les contraignent par leur autorité ». 

Marie retint pour elle, dans la succession de son premier mi- 
nistre, le gouvernement de la Bastille, où Sully avait amassé une 
réserve de 5 millions en or, qui représentaient plus de 40 millions 
au taux de la monnaie actuelle. L'administration des finances fut 
confiée à un conseil, composé des présidents Jeannin et de Thou 
et du marquis de Châteauneuf. Quant à Concini, qui avait été 
l'àme du complot contre le ministre favori d'Henri IV, il demanda 
et prit tout ce qu'il voulut dans le trésor de la Bastille, et il con- 
tinua, avec plus d'effronterie que jamais, le train ordinaire de ses 
rapines. 

La régence de Marie de Médicis ne dura, en principe, que quatre 
ans, quoiqu'elle se soit prolongée, en réalité, plus de deux ans et 
demi après la majorité du roi. Cette période fut sans doute une des 



RÉGENCE DE MARIE DE MÉDICIS. 



14b 



plus fertiles en intrigues de toute espèce que présente le dix-sep- 
tième siècle, et pourtant on ne saurait y signaler que bien peu de 
faits importants. Une reine incapable, d'un caractère passionné et 
fantasque, des favoris obscurs et insolents, des ministres sans ini- 




Fig. 71. — Cérémonies observées au sacre et couronnement de Louis XII 1. 
D'après une estampe du temps. 



tiative et sans influence, une cour tumultueuse, affamée de luxe 
et de plaisir, le peuple écrasé d'impôts, les protestants inquiets et 
toujours en armes, tels sont les principaux traits du triste tableau 
que nous offre cette époque, troublée par tant de cabales, de riva- 
lités, d'intrigues et de mauvaises passions. 

En cherchant à maintenir la paix au prix des plus durs sacri- 



HENRI IV. — H. 



i 4 6 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

fines, la reine mère avait laissé s'affaiblir le pouvoir entre ses 
mains et ouvrait le champ à toutes les prétentions des grands, 
qui se regardaient comme souverains absolus dans leurs châteaux 
et leurs gouvernements. La régente avait beau ordonner, elle était 
si mal obéie, que le duc de Rohan garda, malgré elle, la ville de 
Saint-Jean d'Angely, occupée par des troupes protestantes, et que 
le duc de Nevers s'empara de Mézières à main armée. On sem- 
blait revenu au temps de la féodalité : la Provence appartenait au 
duc de Guise; les Montmorency dominaient dans le Languedoc, 
les Joyeuse dans le Lyonnais ; la Bourgogne, où les Gontaut et 
les Biron avaient essayé de se rendre indépendants, était sous la 
main du duc de Mayenne; la Picardie se trouvait inféodée, en 
quelque sorte, aux maisons d'Humières et de Créqui; dans la Bre- 
tagne, les ducs de Rohan et de Vendôme tenaient en échec le pou- 
voir royal; enfin, le prince de Condé régnait en Guyenne. La mo- 
narchie, pour résister à tant d'adversaires, n'avait à sa disposition 
que l'alliance de l'Espagne, l'esprit machiavélique de l'Italien 
Concini, et le trésor de la Bastille, qui s'épuisait rapidement. 

Le parti des princes, se voyant joué par le marquis d'Ancre, 
quitta la cour, et son chef, le prince de Condé, publia un mani- 
feste, dans lequel il réclamait, après des récriminations assez va- 
gues, la convocation des États généraux et la suspension des 
mariages royaux projetés et même conclus avec l'Espagne. La 
régente eut quelques velléités de résistance belliqueuse; puis, cé- 
dant aux avis du chancelier de Sillery, elle répondit, par une 
apologie de sa conduite, au manifeste de Condé, et consentit 
à entamer, avec les princes, des pourparlers qui aboutirent 
au déplorable traité de Sainte-Ménehould (2 5 mai 1614). Non 
seulement elle fit droit aux demandes de Condé, touchant 
les Etats généraux et les mariages projetés, mais elle donna 



RÉGENCE DE MARIE DE MÉDICIS. 147 

la ville de Mézières au duc de Nevers et la Bretagne au duc de 
Vendôme, avec une pension de 100,000 livres au duc de Longue- 
ville; elle accorda, en outre, i5o,ooo écus au prince de Condé. 
Tel fut Temploi de l'argent qu'on avait obtenu de la chambre 
des comptes pour combattre les mécontents. Ceux-ci, avec la plus 
mauvaise foi, n'en persistèrent pas moins dans leur rébellion ar- 
mée. Marie de Médicis eut alors l'inspiration d'agir en reine : 
malgré les lâches supplications de Concini et de sa femme, elle se 
mit à la tête de quelques milliers de soldats et marcha à la ren- 
contre des princes, avec son fils : elle ne trouvait partout, sur son 
passage, que soummission et dévouement; la présence du jeune 
roi éveillait l'enthousiasme des provinces, qui Pavaient supposé dé- 
bile et maladif. Cette simple démonstration de volonté et de 
force suffit à dissiper les rebelles. 

A son retour avec sa mère, Louis XIII fut reçu par les Parisiens 
comme en triomphe, et salué prématurément des noms de Pacifique 
et de Juste; il ne conserva que le dernier, avec d'autant plus de 
satisfaction qu'il avait craint d'être surnommé le Bègue, à cause 
de son bégayement incurable. La vieille reine Marguerite, pre- 
mière femme d'Henri IV, écrivait, à l'occasion de l'entrée so- 
lennelle du jeune roi à Paris : « Il est incroyable combien le roi 
a crû de corps et d'esprit dans ce voyage; il entend, à cette heure, 
toutes ses affaires et promet de se bien faire obéir. Il ne fera pas 
bon de se jouer à lui dorénavant. » 

Le dernier jour de sa treizième année (27 septembre 16 14) 
le fit sortir de tutelle; mais, déclaré majeur (fig. 72), il laissa 
l'administration à sa mère, avec « sévères défenses à tous sujets 
d'entrer en ligues et associations tant au dedans qu'au dehors ». 

Dès les premiers moments de sa royauté, il allait avoir affaire 
aux représentants de la nation, aux États généraux. Ces Etats de- 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



vaient être les derniers de l'ancienne monarchie, avant ceux de 
1 789 qui la renversèrent. 

Réunis à Paris, au couvent des Augustins, le 27 octobre 1614, 
les États généraux ne donnèrent pas les résultats qu'on attendait 
de cette mesure extraordinaire; après avoir perdu beaucoup de 
temps en contestations sur des points de préséance et d'étiquette, 
en querelles scandaleuses qui dégénérèrent parfois en violences, 
les trois ordres se trouvèrent divisés sur la plupart des questions. 
Tandis que la noblesse demandait que les charges ayant titre 
d'office, au lieu d'être librement transmissibles, fissent retour au 
domaine du roi, qui les distribuerait gratuitement aux plus di- 
gnes, le tiers répondait en demandant la révocation de quatre- 
vingts commissions qui grevaient le peuple, la diminution d'un 
quart de la taille et la suppression totale des pensions de la no- 
blesse, qui avaient presque doublé en moins de quatre années. 
Le clergé formula aussi son vœu de prédilection, en demandant 
que les canons du concile de Trente fussent publiés en France, 
ce qu'il avait inutilement réclamé depuis soixante ans : les nobles 
adhérèrent à ce vœu, mais les gens du tiers état s'y opposèrent, 
au nom des libertés de l'Église gallicane. Enfin, après quatre mois 
de pénibles et inutiles discussions, les États achevèrent la rédac- 
tion de leurs cahiers, au nombre de vingt-quatre, et les présen- 
tèrent au roi (23 février 161 5). Ce fut un jeune prélat, Armand 
de Richelieu, évêque de Luçon, qui parla le premier, au nom du 
clergé ; il parla en homme d'État, et son langage clair, précis et 
nerveux, produisit une vive sensation, Robert Miron, prévôt des 
marchands de Paris, parla pour le tiers état, à genoux suivant la 
coutume. 

La reine mère avait accordé aux députés la permission de rester 
à Paris jusqu'à l'examen complet de leurs cahiers; mais, le 24 mars, 



RÉGENCE DE MARIE DE MÉDICIS. 



149 




Fig. 72. —Séance du parlement qui déclare la majorité de Louis XIII, tenue dans la 
Grand'Chambre, le 5 octobre 1614. (Grav. du temps.) 



le chancelier leur déclara que cet examen n'était pas achevé et que 



i5o HENRI IV ET LOUIS XIII. 

le roi, en leur faisant savoir qu'il consentait à supprimer la vénalité 
des charges, à établir une chambre de justice pour la recherche 
de financiers et à diminuer les pensions, les invitait à retourner 
chez eux. « Ainsi les États se terminèrent comme ils avoient 
commencé » , dit Richelieu dans ses Mémoires. « La proposi- 
tion en avoit été faite sous de spécieux prétextes, sans aucune in- 
tention d'en tirer avantage pour le service du roi et du public, et 
la conclusion en fut sans fruit, toute cette assemblée n'ayant eu 
d'autre effet que de faire voir que ce n'est pas assez de connoistre 
les maux, si Ton n'a la volonté d'y remédier. » 

Humiliés de n'avoir rien fait de vraiment utile et leurrés de 
promesses qu'on s'empressa d'oublier, les députés se séparèrent, 
emportant avec eux , silencieusement , le «. droit de libre et générale 
discussion », qu'on leur avait reconnu et qui, deux siècles plus 
tard, devait être l'expression de la volonté nationale. Aussitôt 
brigues et cabales recommencèrent. Ceux qu'on appelait les prin- 
ces , Condé, Bouillon, Mayenne, Longueville, etc., se retirèrent 
dans leurs gouvernements, à l'exception du duc de Nevers, l'a- 
gent de ce parti à la cour. Ils s'étaient assuré l'appui du parle- 
ment, qui avait fort à cœur de reprendre dans l'État un rôle po- 
litique. Telle fut l'origine de l'arrêt du 28 mars 161 5, par lequel 
les princes, ducs et pairs et officiers de la couronne étaient con- 
voqués pour délibérer entre eux sur les affaires publiques. Cet 
arrêt, attentatoire à la prérogative royale, ne pouvait servir qu'à 
provoquer une lutte intestine sans but et sans issue, comme il ne 
s'en produisit que trop jusqu'à la majorité de Louis XIV. Condé 
saisit l'occasion de lancer un nouveau manifeste , habilement pré- 
paré, dans lequel il déclarait que les États généraux n'avaient pas 
été libres, et qu'on ne tenait aucun compte de leurs propositions 
ni de leurs voeux ; que sa vie et celle des autres princes n'étaient 



REGENCE DE MARIE DE MEDICIS. 



i5i 



plus en sûreté ; que Concini , qui disposait de tout dans l'État , avait 
gaspillé plus de 6 millions; que les protestants se voyaient me- 
nacés d'extermination, etc. Il terminait son factum par une me- 




Fig. y3. — Le Roy, épris des charmes de l'Infante, sur le rapport qui lui a été fait, envoie 
peindre son portrait, et fait proposer la double alliance par le duc Je Mayenne, au com- 
mencement de février 1612. (Bibl. nat.) 



nace, à savoir que « si Toncontinuoit à lui refuser les moyens pro- 
pres à la réformation des désordres, il seroit contraint d'en venir 
aux extrémités, par la violence du mal ». 
La guerre civile se ralluma. 



i52 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

Cette fois, la reine mère, conseillée par les ducs d'Épernon 
et de Guise, ne recula pas devant l'emploi de la force. Après 
avoir déclaré Condé et ses adhérents criminels de lèse-majesté, 
elle se rendit à Bordeaux, avec une petite armée, pour y con- 
clure les deux mariages espagnols (fi g. y3). Bien que la révolte se 
fût étendue dans les provinces et que le duc de Rohan, voulant 
marcher sur les traces de l'amiral de Coligny, eût soulevé les 
populations protestantes contre l'autorité royale, on se borna de 
part et d'autre à de légères escarmouches. Il y eut cela de sin- 
gulier dans ce simulacre de guerre civile, que les deux partis 
avaient l'air de se chercher sans cesse et ne se rencontraient 
pas souvent. Condé, ayant mis en déroute quelques centaines 
de recrues de l'armée royale, tira de cette affaire insignifiante la 
gloire, qu'on lui contestait, d'être « aussi bon aux traits de plume 
qu'aux coups d'épée ». 

Bientôt Marie, à bout de patience, lasse de l'humeur hautaine 
de d'Épernon, soupirant après les plaisirs de Paris, manquant 
d'argent d'ailleurs, prêta l'oreille aux propositions d'accommo- 
dement que lui fit Condé, et les hostilités furent suspendues. 
Pendant ce temps-là, le mariage de Louis XIII avec l'infante 
Anne d'Autriche, et celui de sa sœur Elisabeth de France avec 
le prince des Asturies, qui fut plus tard le roi d'Espagne Phi- 
lippe IV, avaient été menés à bonne fin. Ce double mariage eut 
toutes les péripéties d'un roman. 

Le roi était parti de Paris, le 17 août 161 5, avec la reine 
mère, sous la protection d'un régiment des gardes et d'un corps 
de vieilles troupes. C'était une petite armée de 4,000 hommes 
et de 1,000 chevaux, sans compter le personnel nombreux des 
officiers et des domestiques de cour. On n'allait pas vite en 
route; on s'arrêtait, par étapes, pour les repas et pour la cou- 



RÉGENCE DE MARIE DE MÉDICIS. 



chée; la cour vivait au milieu d'un camp mobile. A la moindre 
alerte, la marquise d'Ancre, déjà irritée de la mauvaise chère 




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qu'on faisait par les chemins, suppliait la reine mère de re- 
tourner à Paris. Quant au jeune roi, il était d'une humeur char- 
mante et se plaisait infiniment aux exercices militaires. Une 
maladie de la princesse Elisabeth fit perdre un mois à Poitiers; 



i54 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

puis on parvint à Bordeaux, sans rencontrer l'ennemi. Un autre 
mois fut passé dans cette ville, et enfin, le 6 novembre, Madame 
Elisabeth et l'Infante partirent, chacune de son côté, Tune de 
Bordeaux et l'autre d'une ville d'Espagne, pour arriver simul- 
tanément, la première à Saint-Jean de Luz et la seconde à Fon- 
tarabie. Le duc de Guise, accompagné de i,5oo chevaux et de 
4,000 gens de pied, s'était chargé de conduire la princesse fran- 
çaise à sa destination. Philippe III fut beaucoup plus lent à 
se rendre à Fontarabie, bien qu'il n'eût à craindre aucune at- 
taque sur sa route. 

L'échange des deux princesses eut lieu à la frontière des deux 
Etats, sur la Bidassoa (fig. 74). 

Un pavillon s'élevait de chaque côté du fleuve, pour mettre 
les princesses à l'abri, pendant qu'on ferait les préparatifs né- 
cessaires à leur transport au milieu de la rivière, où deux autres 
pavillons avaient été construits, communiquant l'un à l'autre et 
destinés à effectuer cet échange de fiancées entre la France et 
l'Espagne. On raconte que les Espagnols avaient placé sur le 
pavillon de l'Infante une immense couronne royale, surmontée 
d'un globe avec une croix; les Français s'offensèrent de cette 
orgueilleuse prétention, et exigèrent l'enlèvement de ce globe et 
de la croix qu'il portait. L'échange des princesses devait s'o- 
pérer dans la forme prescrite. 

Par une belle journée , le 9 novembre , les deux cortèges descendi- 
rent, en même temps, des montagnes opposées dont la Bidassoa 
baigne le pied : la litière de l'Infante parut la première, mais 
ceux qui l'accompagnaient ne voyant pas vis-à-vis d'eux la litière 
de Madame Elisabeth, « jetèrent de tels cris, » dit une rela- 
tion, « que, si toute l'Espagne eust été perdue, ils n'en eussent 
pu faire davantage ». Les deux escortes, qui venaient à la ren- 



RÉGENCE DE MARIE DE MÉDICIS. 



i55 



contre Tune de l'autre, réglèrent de telle sorte leur marche réci- 
proque, qu'elles arrivèrent ensemble aux pavillons qui attendaient 




Fjg. 7 5. _ Le troubadour du roi. Épisode des fêtes données à Louis X1I1 dans le Midi. 

(Bibl. nat.) 



les deux fiancées sur chaque rive. La môme simultanéité de 
mouvements fut observée pour rentrée des princesses dans les 
deux bacs qui les conduisirent chacune aux pavillons qui leur 



i56 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

étaient destinés au milieu du fleuve, où se trouvaient déjà deux 
secrétaires d'Etat pour la vérification et rechange des deux con- 
trats de mariage. Il y eut un court entretien, et les deux fiancées 
se séparèrent, Tune entrant en Espagne, l'autre en France, sous 
l'escorte du duc de Guise, qui avait amené Madame Elisabeth 
et qui ramenait l'Infante. Celle-ci eut, sous les murs de Castel- 
joux, le spectacle d'une assez chaude escarmouche entre les 
troupes royales et les huguenots. Le jeune roi lui avait fait déjà 
présenter une lettre de bienvenue par le sieur de Luynes, « un 
de ses plus confidents serviteurs, » et dans l'impatience de la 
voir, il vint incognito, mêlé à un groupe de cavaliers, se poser 
sur son passage. 

La bénédiction leur fut donnée à Bordeaux par l'évêque de 
Saintes (2 5 novembre). 

Après les fêtes et les réjouissances dont les Bordelais se mon- 
trèrent prodigues (fig. y5), la reine mère ordonna le départ, 
et Ton se mit en route, malgré la mauvaise saison, avec une 
petite armée qui protégeait la marche lente et pénible des coches 
où la cour s'était entassée pêle-mêle. Le trajet de Bordeaux à 
Tours ne dura pas moins de cinq semaines. Les jeunes époux, 
qui avaient presque le même âge, à peine quatorze ans, et dont 
les relations personnelles étaient des plus cérémonieuses, se re- 
posèrent à Tours, et ne firent leur entrée solennelle à Paris que 
le 16 mai 1G16. Le voyage de noces de Louis XIII avait duré 
neuf mois. 

Cependant, une conférence s'était tenue à Loudun, pour né- 
gocier la paix entre les princes et la cour. Pendant ces négo- 
ciations qui menaçaient de s'éterniser, un grand nombre de sei- 
gneurs se rangèrent du côté des mécontents , pour partager avec 
eux les bénéfices de la rébellion, et bien des accords particuliers 



RÉGENCE DE MARIE DE MÉDICIS. 07 

se firent en dehors du traité de pacification générale. La reine 
mère céda sur tous les points : elle distribua plus de 6 millions 
aux intéressés, congédia le duc d'Epernon, ainsi que les vieux 
ministres Jeannin, Sillery et Villeroy, et plaça le prince de Condé 
à la tête du conseil, en gardant auprès d'elle ses familiers et 
surtout le marquis d'Ancre, nommé maréchal de France (février 
1G14), sans qu'il eût jamais tiré l'épée. C'était lui qui avait 
choisi les nouveaux ministres, des hommes obscurs qu'il pou- 
vait faire agir à son gré et qui se mirent d'eux-mêmes au ser- 
vice de son ambition, en l'absence de Condé, qu'on avait beau- 
coup de peine à faire revenir à la cour. 

L'évêque de Luçon, Armand de Richelieu, devenu l'aumônier 
de la jeune reine et le favori de Marie de Médicis,'fut pour Con- 
cini un conseiller habile et un auxiliaire dévoué. Il avait été 
désigné pour l'ambassade d'Espagne, mais il jugea que sa pré- 
sence à Paris serait plus utile au maintien de l'autorité de la 
reine mère. Il était déjà entré au conseil d'État, et il voulait 
faire partie du ministère, pour y tenir tête à Condé, qui refusait 
toujours d'y venir occuper sa place. L'évêque alla donc le cher- 
cher et eut l'adresse de le ramener, trois mois après le traité de 
Loudun, qui l'avait fait premier ministre. 

Condé, à son retour, fut reçu par le peuple de Paris comme 
un sauveur; mais, à la cour, il n'était qu'un ennemi, qui m 
dissimulait pas même l'intention de se poser en maître. Aussi, 
son hôtel était-il assiégé de courtisans plus que le Louvre, où sa 
tyrannie se faisait sentir constamment et sous les formes les plus 
intolérables. Un jour, dans la chambre du roi, il s'assit avant 
d'y être invité, et resta couvert. Il se donnait des airs de pro- 
tection avec Louis XIII, et tellement, que le bruit courait, 
dans les provinces, qu'il avait en mains le pouvoir royal. Dans 



i58 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

l'entourage de Marie de Médicis, on croyait on Ton feignait de 
croire qu'il n'attendait plus que l'occasion de monter sur le 
trône. Sully en fut alarmé, au fond de son château où on l'ou- 
bliait, et il accourut pour offrir ses services à la reine mère, 
qui lui demanda ce qu'elle avait à faire : « Plût à Dieu, Ma- 
dame, » s'écria-t-il, « que vous fussiez dans la campagne, au 
milieu de 1,200 chevaux! » Le remède au mal semblait pré- 
senter trop de dangers, surtout au sortir d'une guerre civile et 
contre un adversaire qui avait pour lui le peuple et une par- 
tie de la noblesse. 

On s'en tint à une résolution plus hardie, que Tévêque de Lu- 
çon avait suggérée à la reine mère et qu'elle fît adopter par 
Louis XIII, impatient de se soustraire à l'arrogante domination du 
prince de Condé : il s'agissait d'arrêter ce prince et de renfermer 
dans une prison d'État. Le i or septembre, à l'issue du conseil, 
Condé, suivant l'usage, se rendit chez la reine : le roi, qui venait 
d'armer de sa main les conjurés en leur distribuant des pertui- 
sanes, vint à sa rencontre, lui proposa de partir avec lui pour la 
chasse et s'éloigna tout à coup. Au moment même, M. de Thé- 
mines, accompagné de ses deux fils, parut et arrêta le prince, 
qui n'essaya pas de résister : on le conduisit sur-le-champ au 
château de Vincennes. 

Cette arrestation imprévue déconcerta les amis du prince de 
Condé : ils se hâtèrent de sortir de Paris, mais aucun d'eux ne 
tenta de courir aux armes. Seule la princesse douairière de Condé 
essaya de soulever le peuple, en criant par les rues que son fils 
avait été tué par le maréchal d'Ancre. Concini était en horreur 
aux Parisiens, qui ne lui pardonnaient pas sa fortune insolente et 
qui le chargeaient volontiers de toutes les iniquités. Une foule fu- 
rieuse se porta sur le superbe hôtel qu'il avait fait bâtir dans la 



RÉGENCE DE MARIE DE MÉDICIS. 



i5 9 



rue de Tournon, à côté du palais du Luxembourg, où résidait la 
reine mère (fig. 76] : l'hôtel fut livré au pillage et à moitié détruit. 
Le soir même, l'ordre était rétabli dans Paris, et M. de Thémines 
recevait sa récompense : une gratification de 100,000 écus et le 
bâton de maréchal de France. 




Fig. ~6. — Le Luxembourg, bâti de i6i5 à 1620. D'après les dessins de Perelle. 



Richelieu ne fut pas oublié : il prit la place du prince de Condé 
au conseil, en qualité de secrétaire d'État de la guerre et des affai- 
res étrangères .'2 5 novembre', et l'ambassadeur d'Espagne écrivait 
à son gouvernement, en annonçant la nomination de Richelieu, 
qu'il n'y avait pas « meilleur que lui en France pour le service 
de Dieu, de la couronne d'Espagne et du bien public >■. Cet ambas- 



i6o HENRI IV ET LOUIS XIII. 

sadeur se faisait illusion sur le caractère et sur les desseins de l'é- 
vêque de Luçon, qui, dès son entrée aux affaires, reprit la pensée et 
le langage d'Henri IV contre l'Espagne, nonobstant ses rapports 
journaliers avec la reine mère et la jeune reine, avec l'appui déclaré 
du maréchal d'Ancre; ses premières instructions, adressées aux 
envoyés de France en Allemagne, en Angleterre et en Italie, prou- 
vaient assez qu'il n'entendait pas se faire le complaisant de la poli- 
tique espagnole. 

Condé prisonnier, les princes allaient rallumer la guerre civile, 
mais le maréchal d'Ancre mettait sur pied trois armées royales, qui 
devaient opérer à la fois en Picardie, en Champagne et dans le 
Nivernais, tandis que Richelieu faisait publier à Paris quantité de 
pamphlets mordants et de factums vigoureux, dans lequels on 
n'épargnait pas la turbulence, l'avidité et la mauvaise foi des prin- 
ces révoltés. Les hostilités commencèrent avec avantage pour l'ar- 
mée royale contre les ducs de Nevers, de Vendôme, de Bouillon 
et de Mayenne, « pour empescher », disait une déclaration du 
roi, « l'établissement d'un tyrannie particulière dans chaque pro- 
vince ». Mais on pouvait prévoir que la nouvelle révolte des princes 
et des grands serait longue et difficile à réprimer, quoique les hu- 
guenots n'eussent pas encore pris les armes. 

Déjà, le roi prenait ombrage et s'irritait de la suprématie despo- 
tique et impérieuse que le maréchal d'Ancre s'arrogeait dans les 
choses du gouvernement, depuis que cet ancien favori de la reine 
mère avait pris la direction de la guerre contre les princes, avec l'as- 
sentiment de l'évêque de Luçon, qui, se bornant à dominer dans 
le conseil dont il était l'âme, était resté attaché à la fortune de 
Concini. Celui-ci avait épousé Léonora Dori, dite Galigaï (fig. 77), 
qui avait été sœur de lait de Marie de Médicis et son an- 
cienne femme de chambre, avant de devenir sa favorite, sa confî- 



REGENCE DE MARIE DE MEDICIS. 



ibi 



dente et presque son amie. Cette petite Florentine, presque laide à 
force de maigreur, malgré la beauté de ses traits, passait pour une 
femme de tête, plus astucieuse qu'intelligente, capable pourtant 
d'acquérir une grande influence sur un esprit faible, capricieux et 




LEONO R A GALIGAI. 

Femme du jflaréf/ial d^fncre.?* 

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Fig. 77. — La maréchale d'Ancre. D'après une estampe du temps. (Bibl. nat.) 

indécis. Elle eut donc une part considérable dans l'avancement de 
son mari, qui, parti de très bas, comme il ne craignait pas de l'a- 
vouer lui-même, était devenu marquis d'Ancre, maréchal de 
France, gouverneur de Normandie, riche à plusieurs millions, et 
maître absolu des volontés de la reine mère. 



HENRI IV. — II. 



1Ô2 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

Au reste, Concini n'était pas sans mérite, au dire du maréchal 
d'Estrées : il avait du jugement, un cœur généreux, de l'esprit et 
quelque bravoure; flatteur, séduisant, d'agréable tournure, de 
belle humeur et abondant en saillies, il n'avait pas eu de peine à 
gagner le cœur de la reine mère, auprès de laquelle il s'était glissé 
sous le titre équivoque de cavalier servant. Personne mieux que 
lui ne savait imaginer un divertissement, ni organiser les spectacles, 
les jeux, les carrousels (fig. 78), où il brillait entre tous par son 
adresse et par son grand air. Il en était venu à mépriser les princes 
et à leur faire sentir son mépris, « et, en cela, » comme le dit Talle- 
mant, « il n'avoit pas grand tort » -, mais son orgueil, son inso- 
lence, son faste et sa cupidité lui firent des ennemis puissants, qui 
finirent par le perdre dans l'esprit du roi. 

Quant à la haine populaire, elle ne s'était que trop manifestée 
lors du pillage de son hôtel, pillage exécuté en manière de repré- 
sailles, sous l'inspiration d'un cordonnier nommé Picard, qu'il avait 
fait rouer de coups. Le sentiment de cette aversion générale qu'il 
inspirait le faisait incliner à la retraite, et il songeait à offrir au 
pape Paul V au don de 600,000 écus pour obtenir la cession en 
usufruit du duché de Ferrare; mais il dut céder devant la résistance 
de sa femme, « plus aheurtée que jamais, » et répondant à toute 
objection que ce serait lâcheté et ingratitude d'abandonner leur 
bienfaitrice. 

Le maréchal d'Ancre avait pressenti qu'un rival, plus redouta- 
ble que tous ses ennemis, tramait secrètement sa perte. Ce rival 
était le nouveau favori de Louis XIII, comme Concini avait été 
celui de la reine mère. 

Charles d'Albert, sieur de Luynes, parti de plus bas encore que 
Concini, n'était pas moins ambitieux que lui. Attaché d'abord, 
en qualité de valet de fauconnerie, à la personne du dauphin tout 



REGENCE DE MARIE DE MEDICIS. 



iOj 



enfant, il se fit une position par son habileté à dresser des faucons 
et des pies-grièches pour la chasse au vol. Le petit prince, dont la 
chasse fut la première et peut-être l'unique passion, voulut qu'on 
créât pour Luynes la charge bizarre de maître de la volerie du ca- 








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Fig. 78. — Carrousel donné sur la place Royale du 5 au 7 avril 161: 



binet. Depuis la majorité du roi, Luynes avait demandé et obtenu 
d'autres emplois plus honorables et plus lucratifs. En moins de 
deux ans, il devint capitaine du Louvre, conseiller d'État, capi- 
taine des gentilshommes ordinaires, grand fauconnier de France 
et gouverneur du château d'Amboise. Sa fortune était déjà grande, 
moins grande pourtant que son avidité. On lui supposait à tort trop 



ib 4 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

peu d'esprit pour être jamais dangereux, et quand ce favori du roi 
inspira de l'ombrage à Goncini, qui avait servi lui-même à le pous- 
ser dans le chemin de la faveur, il était trop tard pour l'éloigner ou 
le renverser : Luynes s'était emparé absolument de la confiance de 
Louis, qui ne pouvait plus se passer de lui et qui le tenait à toute 
heure dans l'intimité la plus familière. 

C'est ainsi que Luynes, ayant à sa discrétion l'oreille et le cœur 
du roi, travaillait sans cesse à le tourner contre sa mère, et à lui 
inspirer des craintes au sujet des intrigues et des complots de Con- 
cini. Celui-ci, en effet, depuis la dernière prise d'armes des prin- 
ces, n'avait que trop aidé, à son insu, la perfide manœuvre de 
Luynes, en ne permettant pas au roi de sortir de Paris pour aller 
chasser à Saint-Germain ou à Fontainebleau, car il redoutait une 
tentative d'enlèvement de la personne royale par les rebelles, et il 
avait fait comprendre à la reine mère qu'elle devait veiller sur son 
fils et le garder à vue jusqu'à la fin de la guerre civile. Louis s'indi- 
gnait donc de se voir, en quelque sorte, captif dans le Louvre et 
forcé de borner ses divertissements aux promenades, aux jeux et 
aux semblants de chasse qu'on lui laissait faire dans le jardin des 
Tuileries. Luynes ne cessait de lui répéter que le Louvre était 
une prison où sa mère et le maréchal d'Ancre le retenaient pour 
prolonger son enfance et son autorité. 

Louis XIII, qui avait conspiré avec sa mère, l'évêque de Luçon 
et le maréchal d'Ancre, contre le prince de Condé, n'hésita pas à 
conspirer contre le maréchal d'Ancre avec Luynes et les gentils- 
hommes de son entourage. Il fut convenu qu'on tuerait le maré- 
chal. Le roi, âgé de quinze ans et demi, n'ignora aucun détail du 
complot et choisit lui-même le lieu du guet-apens dans lequel le 
malheureux Concini devait périr. Le baron de Vitry, capitaine des 
gardes, chargé d'exécuter l'assassinat, « reçut agréablement la pro- 



REGENCE DE MARIE DE MEDICIS. 



i65 



position, » et appela son frère du Hallier, son beau-frère et d'au- 
tres aventuriers pour lui prêter main-forte. 

Le 24 avril 161 7, à dix heures du matin, le maréchal d'Ancre 
se rendit au Louvre, pour voir la reine mère. Il était accompagné 




Fig. 79. — Meurtre de Concini. D'après une gravure à l'eau-forte. (Bibl. nat.) 



de cinquante à soixante personnes, qui la plupart le précédaient. 
Au moment où il mettait le pied sur le pont dormant attenant au 
pont-levis, Vitry et ses complices, qui attendaient son arrivée dans 
la salle des Suisses, vinrent à sa rencontre ; Vitry lui posa la main 
sur le bras, en disant brusquement : « Le roi m'a donné Tordre 
de me saisir de votre personne. — Moi ! » s'écria en italien Concini, 



i66 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

qui voulut tirer son épée. Aussitôt cinq coups de pistolet furent 
tirés à bout portant, et l'atteignirent sans le tuer; il tomba sur les 
genoux, et Vitry le renversant d'un coup de pied, on l'eut bientôt 
achevé. Les meurtriers se précipitèrent alors sur son corps criblé 
de blessures et le dépouillèrent de ses habits, de ses bijoux et des 
valeurs considérables en billets de banque italienne qu'il avait tou- 
jours dans ses poches (fig. 79). 

Aux cris de Vive le roi! qu'ils poussaient en agitant leurs épées 
et leurs poignards teints de sang, Louis XIII parut tout joyeux à 
une fenêtre entre les bras du comte d'Ornano, colonel des Corses, 
et leur cria : « Grand merci à vous, mes amis! Maintenant, 
je suis roi! » 

Pendant tout le jour, le Louvre ne désemplit pas de gens qui 
venaient complimenter le roi de cette action héroïque. Le soir, 
dans la chambre de Louis XIII, on partagea le butin, c'est-à-dire 
les charges, les gouvernements, les domaines et l'argent, qui com- 
posaient la succession de Concini et de sa femme ; Luynes en eut 
la plus grosse part, et Vitry hérita du bâton de maréchal qui lui 
avait été promis. Ce même soir, le cadavre de Concini, qu'on 
avait caché presque nu dans le coin d'un jeu de paume, fut 
porté à Saint-Germain l'Auxerrois (fig. 80) et descendu dans 
une fosse, avec la bière vide qu'on mit par-dessus lui, sans même 
le couvrir d'un linceul. Le lendemain matin, la populace envahit 
l'église, déterra le corps et le traîna par les ruisseaux jusqu'au 
Pont-Neuf, où on le pendit par les pieds à une des potences qu'il 
avait fait dresser pour effrayer ceux qui parlaient mal de lui. En- 
suite on le coupa par morceaux qu'on brûla ou qu'on jeta dans la 
rivière. 

« La reine mère avait entendu de son lit les coups de pistolet, » 
dit Bazin, « et une de ses femmes ayant ouvert une fenêtre pour 



RÉGENCE DE MARIE DE MÉDICIS. 



167 



savoir d'où ve- 
nait ce bruit, 
avait appris, de 
Vitry lui-même, 
ce qu'il venait de 
faire. Dès lors, 
elle se tint en 
quelque sorte 
pour condamnée 
et se résigna. » 
Elle ne bougea 
de ses apparte- 
ments , pendant 
qu'on arrêtait et 
qu'on mettait à 
la Bastille plu- 
sieurs de ses 
agents et de ses 
domestiques : 
elle gémissait et 
maudissait son 
fils, mais elle eut 
bientôt pris son 
parti, quand elle 
sut que son con- 
seiller favori, Té- 
vêquede Luçon, 
n'avait étél'objet 
d'aucune vio- 




lence ni d'aucune insulte. Elle résolut de ne pas se compro- 



ibS HENRI IV ET LOUIS XIII. 

mettre en essayant de défendre la mémoire du maréchal d'Ancre, 
et quand la femme de ce malheureux, abandonnée de tout le monde, 
espérait trouver auprès d'elle un appui, on refusa durement de la 
recevoir. 

La pauvre Galigaï se cacha dans son lit, avec l'or et les pierre- 
ries qu'elle aurait pu emporter, mais les meurtriers de son mari 
vinrent l'y chercher, et lui enlevèrent tout ce qu'elle possédait, sans 
toutefois attenter à sa vie. On la retint enfermée dix jours, avant 
de la conduire à la Bastille. Son fils, un enfant de neuf ans, serait 
mort de faim et de mauvais traitements, si un écuyer de la jeune 
reine n'en avait eu pitié. Anne d'Autriche, sachant que cet enfant 
avait été recueilli par un de ses écuyers, désira le voir, lui donna 
des friandises et lui fit danser un branle devant elle; mais l'intérêt 
qu'il avait d'abord inspiré ne dura pas longtemps, car, pour se 
défaire de lui, on l'envoya en prison, où il mourut de misère. 

Une commission extraordinaire étant nommée dans le parlement 
pour juger la marqtiise d'Ancre, on la transféra de la Bastille à la- 
Conciergerie (11 mai). Elle était dans un tel dénuement qu'elle 
manquait de linge et d'argent, avant que son procès fût commencé. 
Accusée de crime de lèse-majesté et d'intelligence avec l'é- 
tranger, elle eut aussi à se défendre contre une accusation de 
magie et de sorcellerie, à laquelle avaient donné prise quelques 
pratiques de superstition italienne. Elle répondit, avec beaucoup 
de raison et de calme, à ses juges, sur les faits d'impiété qu'on lui 
attribuait, et elle se défendit d'avoir participé aux actes politiques 
qu'on reprochait au maréchal d'Ancre. Il n'y avait pas matière à 
condamnation; un des juges se récusa, cinq autres refusèrent de 
délibérer. L'avocat général le Bret conclut à la mort, « sur l'assu- 
rance », dit Richelieu dans ses Mémoires, « que la grâce suivrait 
le jugement ». 



REGENCE DE MARIE DE MEDICIS. 



169 



L'arrêt con- 
damnait la mé- 
moire de Con- 
cini à perpétui- 
té, et ordonnait 
que sa veuve au- 
rait la tête tran- 
chée en place de 
Grève (fig. 81) ; 
leurs biens de- 
vaient être con- 
fisqués et réunis 
à la couronne, 
leur maison ra- 
sée, leur fils dé- 
chu de noblesse 
et incapable 
d'exercer aucun 
office. Après un 
instant de dé- 
faillance, la ma- 
réchale d'Ancre 
se montra « fort 
assurée » , et ce 
fut avec autant 
de fermeté que 
de résignation 
qu'elle marcha 
au supplice. 
En regardant 




HENRI IV ET LOUIS XIII. 



l'immense foule qui accourait sur son passage, elle s'écria : « Que 
de peuple, pour voir une pauvre affligée! » Sur l'échafaud, elle 
se recommanda à la miséricorde des assistants et réclama leurs 
prières (26 juillet 1617). 

Louis XIII avait à plusieurs reprises refusé de voir sa mère, 
qui le suppliait de lui donner audience; il lui fit répondre durement 
a qu'elle trouveroit toujours en lui les sentiments d'un bon fils, 
mais que Dieu l'ayant fait roi, il voulait gouverner lui-même son 
royaume ». Humiliée et indignée de l'abandon où on la laissait 
dans le Louvre, elle demanda la permission de se retirer à Blois 
(3 mai 161 8). C'était partir pour l'exil; mais l'évêque de Luçon, à 
qui Ton n'avait pas ôté son titre de secrétaire d'État, en changeant 
tous les ministres, ne tarda pas à la rejoindre pour l'encourager et 
la soutenir, pendant la faveur de Luynes, qui allait gouverner le 
roi et la France. 



C^v, 




CHAPITRE IV 



LOUIS XIII ET RICHELIEU. 



Richelieu en disgrâce, après la chute de Concini. — Ses rapports avec Marie de 
Médicis. — La reine mère s'évade du château de Blois. — Intrigues des mécontents : 
guerre civile. — Prise d'armes des protestants; siège de Montauban. — Mort de 
Luynes. — Entrée de Richelieu au conseil. — Richelieu premier ministre. — Cons- 
piration de Chalais ; son supplice. — Siège de la Rochelle. — Guerre d'Italie ; le pas 
deSuze. — Nouveaux complots déjoués par Richelieu; la journée des Dupes. — Exé- 
cution de Montmorency. — Pouvoir de Richelieu. — Conspiration de Cinq-Mars. — 
Mort de Richelieu. — Mort de Louis XIII. 



A peine Richelieu est-il nommé par les historiens contemporains 
de la régence de Marie de Médicis, bien qu'il ait occupé, pendant 
les dernières années de cette régence, une position prépondérante 
et tout intime auprès la reine mère et qu'il fût encore, au moment 
de la mort du maréchal d'Ancre, secrétaire d'État de la guerre 
et des affaires étrangères. Le comte de Pontchartrain , un de ses 
collègues au conseil d'État, a écrit des mémoires politiques sur cette 
époque et n'a pas daigné l'y nommer : il le désigne seulement entre 
« deux ou trois qui n'ont autre mérite et expérience aux affaires, 
sinon d'être ministres des passions du maréchal et de sa 
femme ». 

Et pourtant Richelieu, qu'on n'appelait alors que Yêvêqne de 
Lucon, ou Monsieur de Lucon, était non seulement le confident 
et l'inspirateur de la reine mère, mais encore, sans se prévaloir 



172 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



de sa supériorité, le plus actif et le plus influent des membres du 
conseil. Mais il ne se montrait pas à la cour et se contentait 
d'avoir ses entrées libres chez la régente et chez le marquis d'Ancre, 
qui le tenait en estime particulière. Quant au roi, il connaissait 
bien M. de Luçon, et il ne se sentait pas éloigné de lui accorder 
certaine confiance , d'autant plus qu'il s'était servi de son inter- 
médiaire en plusieurs occasions, pour agir auprès de la reine 
mère et obtenir d'elle au moins une apparence de bon vou- 




Fig. 82. — Monnaie à l'effigie de Louis XIII, jeune. (Face et revers. 



loir et de condescendance. Il savait aussi que l'évêque de Luçon 
avisait toujours, dans le conseil, à ce qu'on ne le laissât pas man- 
quer d'argent. Ainsi, le 23 avril 161 7, la veille même de l'assassi- 
nat du malheureux Goncini, Armand de Richelieu écrivait à 
l'intendant du Poitou : « Je vous asseure que les finances de Sa 
Majesté sont si courtes, que par le désir que j'ay que son service 
ne retarde point, manque d'argent, j'ay mieux aimé avancer 
quinze cens livres du mien. » 

Louis XIII sut peut-être qu'il était débiteur de l'évêque de 
Luçon, et il n'avait pas trouvé mauvais qu'on le retînt dans le 
conseil; mais le nouveau chef du gouvernement, Luynes, 



LOUIS XIII ET RICHELIEU. i 7 3 

jugea dangereux pour sa fortune la présence de M. de Luçon 
auprès de Marie à Blois. « En vain, » dit Bazin, « Tévêque 
écrivait-il que la reine vivait sans ressouvenir fâcheux des choses 
passées; en vain rendait-il un compte exact et minutieux de ses 
actions. Il devint lui-même suspect, ou peut-être feignit de croire 
qu'il l'était devenu, et quitta la reine (juin 1617) pour se retirer 
dans un prieuré qui lui appartenait près de Mirebeau, « voulant 
se renfermer avec ses livres, annonçait-il, et s'occuper, suivant 
sa profession, de combattre l'hérésie ». Il n'était resté que qua- 
rante jours à Blois, et il eut l'adresse de présenter sa retraite, à 
la cour comme un acte d'obéissance empressée, à la reine comme 
une nouvelle persécution de ses ennemis. 

Il prétendait cependant ne pas être oublié ; aussi , peu de 
temps après (octobre), vit-on paraître un livre de sa façon, inti- 
tulé : les Principaux points de la Foy de l'Église catholique 
dépendus contre l'escrit adressé au Roy par les quatre ministres 
de Charenton (fig. 83). C'était une manière adroite de se rappeler 
à la bienveillance de Louis XIII, auquel il dédia son livre. Ce 
livre n'arriva peut-être pas à son adresse, et le prélat, qui con- 
tinuait à entretenir des relations secrètes avec la reine mère, exi- 
lée à Blois, se vit exiler lui-même à Avignon (7 avril 1G1S), avec 
ordre de n'en pas sortir. Il s'empressa d'obéir à ce nouveau 
commandement du roi : « Je n'aurois point le courage de me 
recommander aux bonnes grâces de Votre Majesté, » lui écrivait- 
il, « si ma conscience accusoit tant soit peu mes actions, mais 
sçachant asseurément qu'elles n'ont pas mesme peu donner lieu 
au moindre soupçon, j'attribue à mon malheur ordinaire la cause 
demesesloignemens,etm'asseure que le temps et mes déportemens, 
en quelque lieu qu'il vous plaise que j'aille, feront toujours pa- 
roistre à mes ennemys qu'il n'y a rien au monde capable de 



i 7 4 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

corrompre ma fidélité n'y d'altérer ma preud'hommie; car, 
oultre que je suis obligé à Vostre Majesté, par nature, parles 
honneurs que j 1 en ay autrefois receuz et les témoignages qu'il luy 
a pieu souvent rendre de mon affection à son service, je le suis en- 
core envers moy-mesme. » 

Si cette lettre n'eut pas un effet immédiat, elle remit l'évêque 
de Luçon en rapport indirect avec le sieur de Luynes, qui était 
devenu premier gentilhomme de la chambre, capitaine de la Bas- 
tille et lieutenant général de Normandie. Luynes avait jugé que 
l'exilé d'Avignon devait être toujours instruit des intentions et 
des projets de la reine mère, et il ne se refusa pas à bien accueil- 
lir le marquis de Richelieu, frère de l'évêque, et les deux fidèles 
agents de ce dernier, l'abbé Bouthillier et le capucin Joseph du 
Tremblay. Il apprit par ces intermédiaires que M. de Luçon usait 
de tout son crédit auprès de Marie de Médicis pour la dissuader 
d'entreprendre aucune cabale contre le roi son fils et pour l'enga- 
ger à attendre du temps et des événements la fin de sa dis- 
grâce. 

L'évêque de Luçon donnait, au reste, à la reine mère l'exemple 
de la patience et de la résignation -, il subisssait sans se plaindre, 
son exil à Avignon, et employait ses loisirs à composer, pour les 
fidèles de son diocèse, une Instruction du chrétien , qu'il faisait 
imprimer à Paris. Il avait confiance, dans l'avenir, et il se promet- 
tait bien de reprendre, un jour ou l'autre, tout son crédit et tout 
son pouvoir auprès de la reine mère, si elle redevenait elle-même 
accréditée et puissante auprès du roi. Il ne voulut donc pas se 
mêler des intrigues et des complots que les ducs de Bouillon et 
d'Epernon dirigeaient à Sedan et à Metz, pour délivrer Marie, en 
butte à toutes sortes d'outrages et de calomnies. 

Luynes, dans ses conférences avec le marquis de Richelieu et 



LOUIS XIII ET RICHELIEU. 



175 



les deux secrétaires de l'évêque de Luçon, avait fait entendre qu'il 
ne s'opposerait pas à une réconciliation du roi avec sa mère. 




Fig. 83. — Frontispice des Principaux points de la Foy. D'après une gravure de l'ouvrage 

imprimé à Paris (162g . 



Quant au roi, cette idée de réconciliation Talarmait, et il éprou- 
vait une extrême répugnance à s'y prêter. Une anecdote racontée 
par Bassompierre peut montrer dans quelles dispositions on en- 



i 7 6 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

tretenait l'esprit du roi. Un jour que ce jeune prince s'amusait à 
sonner du cor, Bassompierre lui ayant remontré que cet exercice, 
fatigant pour la poitrine, avait coûté la vie à Charles IX : « Vous 
vous trompez, » répondit-il-, « ce n'est pas cela qui le fit mourir. 
Cest qu'il se mit mal avec la reine Catherine, sa mère, et que, 
l'ayant quittée, il consentit à se rapprocher d'elle; s'il ne l'eût pas 
fait, il ne serait pas mort sitôt. » D'un autre côté, Marie de Mé- 
dias fut détournée d'employer l'entremise de Luynes (qui n'était 
probablement pas sincère) pour se réconcilier avec le roi*, elle se 
jeta de préférence dans les bras des ducs de Bouillon et d'Éper- 
non, qui avaient préparé une guerre civile avec l'argent qu'elle 
leur avait fait passer. 

Dans la soirée du 22 février ibiq, la fenêtre de la chambre 
qu'elle occupait dans le château de Blois s'ouvre tout à coup : 
les sentinelles ont été éloignées, des échelles de cordes sont fixées 
solidement aux murailles. L'auguste prisonnière, soutenue par un 
des gentilshommes du duc d'Épernon, descend par ces échelles 
sur la plate-forme, d'où il fallut la glisser dans un manteau le 
long du rempart. Arrivée dans le faubourg, elle traverse rapide- 
ment le pont, et trouve caché dans une ruelle obscure, un car- 
rosse pour la recevoir avec son épargne et ses pierreries. Ce car- 
rosse la mena jusqu'à Montrichard, où le duc d'Epernon l'attendait 
pour la conduire à Angoulême. L'évêque de Luçon n'essaya pas de 
l'y rejoindre, mais il lui adressa de sages conseils, qui témoi- 
gnaient à la fois de sa prudence et de son dévouement : « Sa Majes- 
té, » disait-il dans cette note secrète, qu'un envoyé était chargé de 
remettre en mains propres à la reine mère , « s'acquerra de tous 
grandes louanges de n'avoir ni au passé ni au présent autre in- 
tention que d'aymer le roy, sa grandeur et l'augmentation de son 
règne. » 



LOUIS XIII ET RICHELIEU. 



Pendant que le duc d'Épernon rassemblait des troupes, et 




Fig. S4. — Du Plessis-Mornay. D'après une gravure de L. Gaultier. (1549-1623.) 



mettait en état de défense la ville d'Angoulême, Richelieu inter- 
venait activement auprès de Luynes, toujours par l'intermédiaire 



Ht;\ni iv. — 11 



i 7 8 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

de l'abbé Bouthillier et du capucin Joseph du Tremblay, pour 
décider le roi à conclure un accommodement avec sa mère, avant 
que la guerre civile eût éclaté. Le roi y répugnait visiblement; 
Marie de Médicis ne s'y prêtait pas davantage, mais l'évêque de 
Luçon fut invité à y donner les mains personnellement : il vint 
alors à Angoulême et n'eut pas de peine à faire partir la reine 
pour Poitiers, où Louis XIII venait à sa rencontre avec toute la 
cour. 

L'entrevue de la mère et du fils eut lieu dans une maison du 
duc de Montbazon appelée Cousières, à trois lieues de Tours 
(4 septembre). Leur embrassement ne se fit pas sans beaucoup 
de larmes. « Dieu ! mon fils, que vous êtes grandi ! » s'écria la 
reine. « Ma mère, » répondit le roi en s'inclinant, « si j'ai grandi, 
c'est pour votre service. » On se rendit ensuite à Tours au mi- 
lieu des acclamations publiques et dans les épanchements d'une 
vive tendresse, qui inquiéta bientôt le favori. « Cette réunion 
dura quinze jours, » fait remarquer Bazin , a après quoi, le roi re- 
tourna vers Paris, et la reine mère se rendit dans son gouverne- 
ment d'Anjou pour en prendre possession, avec intention, 
disait-on, de rejoindre promptement son fils. A cette occasion, 
du Plessis-Mornay (fig. 84), bon juge des événements, écrivait 
à quelqu'un de la cour : « Si vous ne menez la reine avec vous, 
vous n'aurez rien fait. Les défiances croîtront par l'absence; les 
malcontents multiplieront, et les bons serviteurs du roi n'auront 
pas peu de peine à vivre entre deux. » 

Angers devint aussitôt le foyer de nouvelles intrigues. Marie, 
prêtant l'oreille aux sollicitations des princes et des seigneurs mé- 
contents qui méditaient une nouvelle guerre civile, n'avait pas 
voulu rentrer à Paris sans garantie; elle avait refusé ce retour aux 
instances de Luynes, dont la faveur auprès de Louis XIII ne 



LOUIS XIII ET RICHELIEU 



T 79 



faisait que s'accroître, et aux conseils que lui suggérait en secret 
la prudence de Févêque de Luçon : les mécontents l'avaient donc 
emporté sur les avis d'un grand politique. Tout était en armes 
dans le Poitou, la Vendée, la Guyenne et la Normandie. Le roi 
dut enfin, malgré sa répugnance pour la guerre, se mettre en per- 




Fig. S5. — Une compagnie d'infanterie sous Louis XIII. D'après J. Callot. 



sonne à la tête de ses armées, en déclarant « qu'on avoit em- 
prunté le nom de sa mère pour couvrir d'ambitieux desseins ». Il 
prit tout à coup un plaisir, qu'il ne connaissait pas, à passer en 
revue ses troupes, à tenir son conseil de guerre, et il était bien 
résolu, suivant ses propres expressions, « à jeter le fourreau de 
l'épée en deçà de la Loire, » dans le cas où sa mère sortirait d'An- 
jou pour se réfugier en Poitou (fig. 85). 

L'armée royale s'était arrêtée en vue du Pont-de-Cé, dans l'at- 



ï8o HENRI IV ET LOUIS XIII. 

tente d'une réponse définitive de la reine mère, à laquelle on 
avait fait offrir des conditions honorables. Louis XIII, « plutôt 
par divertissement qu'autrement, » eut l'idée de pousser une 
reconnaissance jusqu'aux remparts de cette ville. Les partisans de 
la reine mère, qui s'y trouvaient en grandes forces, essayèrent de 
battre en retraite, et leur retraite, provoquée par le duc de Retz 
qui, au premier coup de canon, abandonna la partie, se changea 
en déroute (7 août). « Une escarmouche de moins de deux heu- 
res », dit du Plessis-Mornay, « avoit dissipé le plus grand parti 
qui eût esté en France depuis plusieurs siècles, et avec peu d'ap- 
parence de le pouvoir rallier. » C'est qu'il manquait un réel 
intérêt à ce mouvement capricieux des ambitions. L'évêque de 
Luçon conseilla, dit-on, à Marie de Médicis de chercher un pas- 
sage sur la Loire, pour gagner Angoulême, où elle obtiendrait 
une paix avantageuse sous la protection du duc d'Epernon. Ce 
conseil ne fut pas suivi, et il eut des échos fâcheux, puisque le 
roi et son favori Luynes, qui jusque-là s'étaient montrés disposés 
à reconnaître les bons offices de Richelieu en appuyant sa promo- 
tion au cardinalat, renoncèrent momentanément à ce projet. La 
reine mère s'était cependant réconciliée avec son fiis, dans une en- 
trevue où ils avaient à l'envi redoublé de caresses et de protesta- 
tions réciproques. 

L'évêque de Luçon, après de vaines tentatives pour se rappro- 
cher du roi et pour se rendre nécessaire, fut éconduit et tenu à 
distance. Luynes et Louis XIII avaient sur son compte la même 
opinion : ils le regardaient comme un politique habile et astucieux, 
mais ils le voyaient de longue date attaché de telle sorte à la reine 
mère, qu'il la servirait toujours aux dépens et au détriment de 
tout le monde. C'est en cela qu'ils s'exagéraient un dévouement 
qui, dans aucun cas, n'eût dépassé les bornes que lui imposait 



LOUIS XIII ET RICHELIEU. 181 

une invincible ambition personnelle. Au reste, M. de Luçon avait 
foi dans son étoile, et comme ses espérances de grandeur à venir 
étaient fondées sur le retour de Marie auprès de son fils, il at- 
tendait en silence auprès d'elle un instant plus favorable à leurs 
intérêts communs. 

Contrairement à redit de pacification, un édit avait été rendu 
qui prescrivait aux États de Béarn de restituer les biens ecclé- 
siastiques. Sur le refus des protestants, « le roi déclara qu'il irait 
le faire enregistrer lui-même, et que ni la saison avancée, ni la 
pauvreté des Landes, ni l'âpreté des montagnes ne l'arrêteraient ». 
En effet , il fit son entrée à Pau, le i5 octobre 1620. Il rétablit 
dans cette province, par un édit solennel, le culte catholique, 
aboli par Jeanne d'Albret, et fit rendre au clergé tous ses biens. 
« Les réformés s'inquiétaient, de plus, » dit M. de Bonnechose, 
« de la tendance catholique du gouvernement. Dans une assem- 
blée tenue par eux à Loudun, ils avaient pris fait et cause pour 
leurs frères menacés en Béarn. Leurs remontrances furent vaines, 
et, en [621, dans l'assemblée générale de la Rochelle, ils parta- 
gèrent leurs 700 églises en 8 cercles, et rédigèrent une espèce de 
constitution, où furent réglées, sous l'autorité du roi, la levée des 
deniers et la discipline des troupes : c'était créer un gouvernement 
particulier dans l'État. » 

Louis marcha contre eux, soumit la Saintonge et le Poitou, et, 
au lieu de porter d'abord tout l'effort de la guerre contre la ville 
de la Rochelle, principal centre de la rébellion, alla assiéger 
Montauban, en compagnie de Luynes, pour lequel il venait de 
rétablir la charge de connétable. Les dispositions du siège avaient 
été si mal prises, qu'il fallut le lever en toute hâte après des 
assauts infructueux, et l'armée royale, décimée par des maladies 
épidémiques, fut obligée de se tenir sur la défensive. La retraite 



182 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

eut lieu le 2 novembre*, en deux mois et demi, Ton avait perdu 
8,000 hommes. Louis XIII, dont le caractère, à la fois timide et 
mutin, subissait en grondant le joug qu'il s'était donné, eût été 
bien aise de pouvoir alors se soustraire à la domination de son 
ancien favori, mais il ne l'osa pas, et ne fît que lui susciter des 
obstacles et des contrariétés. Luynes en éprouva tant de chagrin, 
qu'il tomba malade devant la petite ville de Monheurt, qui refu- 
sait d'ouvrir ses portes au roi, mais qui fut bientôt forcée de se 
rendre à merci. Louis ne pardonna pas aux habitants leur résis- 
tance : il ordonna que la ville fût pillée et brûlée, sous ses yeux, à 
l'heure même où Luynes mourait à quelques pas de lui, d'une 
fièvre pernicieuse. Luynes ne fut regretté de personne, et, comme 
le dit Bassompierre, « il ne fut guère plaint du roi » (14 dé- 
cembre 1621). 

Le connétable mort, l'évêque de Luçon jugea que la reine mère 
pouvait reprendre toute son influence dans les conseils du roi, 
et il se chargea de la diriger vers ce but, qu'elle atteignit promp- 
tement sous l'habile conduite de son ancien ministre. C'est en 
vain que cette princesse, qui avait regagné l'amour du peuple fran- 
çais depuis qu'on la croyait persécutée par son fils, fut desser- 
vie, repoussée, entravée par les nouveaux élus du conseil, le 
prince de Condé, le chancelier de Sillery, le surintendant des fi- 
nances, Henri de Schomberg, le cardinal de Retz, évêquede Paris, 
et par toutes leurs créatures. Ces nouveaux venus craignaient l'é- 
vêque de Luçon, et cherchaient à l'écarter de ce conseil où la 
reine mère avait repris sa place; mais il y était toujours invi- 
sible et agissant, puisque Marie ne se conduisait que d'après ses 
avis : elle écoutait tout, parlait peu, épiait le moindre désir du roi, 
s'empressait de s'y conformer et ne se départait en aucun cas de 
la réserve la plus prudente, « s'apercevant bien qu'on ne lui fai- 



LOUIS XIII ET RICHELIEU. 



i83 



sait voir que la montre de la boutique et qu'elle n'entrait point 
au magasin ». 

Elle avait dès lors plus d'empire sur son fils qu'elle n'en eut ja- 




Fig. 86. — Henri de Gondy 1 1 570-16221, évêque de Paris, premier cardinal de Retz. 
D'après la gravure de L. Gaultier. 



mais malgré les ruses et les perfidies qu'on inventait journellement 
pour détacher d'elle le roi, qui lui accordait autant de confiance 
que d'affection. On dut s'en apercevoir en diverses circonstances, 



i8 4 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

et notamment quand la mort eut changé tout à coup la politique 
du conseil, en lui enlevant le cardinal de Retz, Henri de Gondi, 
et le garde des sceaux, de Vie, qui furent remplacés par le doyen 
des conseillers d'Etat, Lefevre de Caumartin, et par Bassompierre, 
créé bientôt maréchal de France, à la recommandation de la reine 
mère. Peu de jours auparavant, on apprenait que le pape avait 
donné le chapeau de cardinal à l'évêque de Luçon, « afin de com- 
plaire à la reine (Marie de Médicis), avec laquelle le roi vivoit si 
bien, qu'en toutes choses il avoit à plaisir de lui donner conten- 
tement ». 

Richelieu, qu'on n'appela plus dès lors que le cardinal, s'était 
flatté de succéder directement, dans le conseil, au cardinal de 
Retz, mais le prince de Condé eut assez de crédit pour l'en éloi- 
gner encore une fois. Il fallut un nouveau remaniement pour l'y 
faire entrer, après le renvoi du comte de Schomberg, qui dut 
céder sa charge de grand maître de l'artillerie au fils du duc de 
Sully, et la surintendance des finances au marquis de la Vieuville, 
en dépit de l'appui que Condé s'efforçait de lui prêter contre les 
sourdes manœuvres de son redoutable adversaire. Richelieu se 
refusa d'abord à faire effectivement partie du conseil, où il se 
trouvait assez représenté par la reine mère qu'il inspirait et par 
le marquis de la Vieuville, qu'il avait fait premier ministre. Sa 
santé fragile et chancelante, disait-il, l'empêchait d'accepter un 
pareil fardeau. 

Marie de Médicis n'insistait pas moins auprès de son fils pour 
qu'il l'aidât à vaincre la résistance du cardinal : « Je le connois 
mieux que vous, » lui disait le roi; « c'est un homme d'une ambi- 
tion démesurée; il sera le maistre de nous tous , si nous le laissons 
faire. » Puis, à peu de jours de là, voyant le cardinal passer dans 
la cour du Louvre, il dit au maréchal de Praslin : « Voilà un 



LOUIS XIII ET RICHELIEU. 



18b 



homme qui voudroit bien être de mon conseil, mais je ne m'y 
puis résoudre, après tout ce qu'il a fait contre moi. » C'était un 
reste des préventions que Luynes lui avait fait partager à l'égard 
de l'évêque de Luçon. 

Le lendemain même, Louis XIII manda le cardinal et lui an- 




Fig. 87. — Quartier du Louvre en i6t5. Gravure tirée de Paris à travers les âges. 



nonça que M. de la Vieuville réclamait absolument son entrée 
dans le conseil. « Richelieu, » dit Bazin, « sembla vouloir se dé- 
fendre de cet honneur pénible. Il parla de sa santé, qui ne pou- 
vait se prêter à la fatigue des visites, qui ne lui permettait pas de 
se tenir longtemps debout dans la chambre du roi, qui lui faisait 
un besoin de la campagne. Tout cela fut inutile : le marquis de la 
Vieuville, « qui était violent en ses passions, » comme dit Riche- 



186 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

lieu, força le pauvre cardinal à se sacrifier pour le bien de l'État 
(19 avril 1624). Jamais homme simple et candide, ami du repos 
et de la retraite, ne parut accepter le fardeau des affaires avec 
plus de répugnance et d'humilité. Il avait alors trente-neuf ans 
passés : il s'était essayé, en 161 7, pendant cinq mois, dans le mi- 
nistère, et depuis sept ans il attendait le moment d'y rentrer. » 

Une fois ministre en nom, le cardinal reconnut qu'il ne pou- 
vait rien pour le service du roi, en laissant les affaires dans les 
mains d'un premier ministre tracassier, brouillon et indiscret. 
La Vieuville était donc jugé et condamné : il fut arrêté, le 12 août, 
au sortir de la chambre du roi, et conduit prisonnier d'Etat au 
château d'Amboise. On ne put douter, après ce coup d'éclat, que 
le cardinal aliait exercer une grande influence dans le gouverne- 
ment. « Les affaires de l'État, » dit-il dans la première séance du 
conseil qu'il présida sous les yeux du roi et de la reine mère, 
« doivent se faire par conseil et non par un seul à l'oreille. Il faut 
que les ministres vivent en société et amitié, non pas en partialités 
et divisions. Toutes les fois qu'un seul voudra tout faire, il voudra 
se perdre, mais en se perdant il perdra l'État ; et toutes les fois qu'un 
seul voudra posséder l'oreille du roi, il faut nécessairement que 
ce soit pour lui cacher son ignorance ou sa malice. » Louis XIII, 
qui avait un esprit juste mais borné, un caractère faible et om- 
brageux, un cœur sec et froid, se trouvait déjà sous le joug de 
son premier ministre, qui, par la grandeur de ses idées, par la 
force de sa volonté, par la puissance de son génie, l'avait conquis 
et subjugué. 

C'est Richelieu lui-même qui, dans la Succincte narration des 
grandes actions du Roi, cet admirable résumé de sa vie politi- 
que, nous a révélé avec autant de modestie que de sincérité le vé- 
ritable but de sa conduite de ministre : « Lorsque Votre Ma- 



LOUIS XIII ET RICHELIEU. 



187 



jesté , » dit-il , « se résolut de me donner en mesme temps et l'entrée 




Fig. 88. — Richelieu (1585-1642). D'après Philippe de Champagne. xvu e siècle. 

de ses conseils et grande part à sa confiance pour la direction de ses 



iSS HENRI IV ET LOUIS XIII. 

affaires, je puis dire, avec vérité, que les huguenots partageoient 
l'Estat avec elle, et que les grands se conduisoient comme s'ils 
n'eussent pas esté ses sujets, et les plus puissans gouverneurs des 
provinces, comme s'ils eussent esté souverains en leurs charges. Je 
puis dire que le mauvais exemple des uns et des autres estoit si pré- 
judiciable à ce royaume, que les compagnies les plus réglées se 
sentoient de leur dérèglement et diminuoient en certains cas vostre 
légitime autorité. Je puis dire que chacun mesuroit son mérite par 
son audace... Je puis dire encore que les alliances étrangères es- 
toient méprisées-, les intérêts particuliers préférés aux publics; en 
un mot, la dignité de Votre Majesté royale tellement ravalée et si 
différente de ce qu'elle devoit estre, par défaut de ceux qui avoient 
lors la principale conduite de vos affaires, qu'il estoit presque 
impossible de la reconnoistre. Nonobstant toutes les difficultés 
que je representay à Votre Majesté, connoissant ce que peuvent 
les rois quand ils usent bien de leur puissance, j'osay vous pro- 
mettre , sans témérité , à mon avis, que vous trouveriez remède au 
désordre de vostre Estât, et que dans peu de temps vostre pru- 
dence, vostre force et la bénédiction de Dieu donneroient une 
nouvelle force à ce royaume. Je luy promis d'employer toute mon 
industrie et toute l'autorité qu'il luy plaisoit me donner, pour rui- 
ner le parti huguenot, rabaisser l'orgueil des grands, réduire tous 
ses sujets en leur devoir, et relever son nom dans les nations 
étrangères au point où il devoit estre. » 

Ainsi, suivant cette déclaration solennelle, Richelieu, dès le 
commencement de son ministère, avait conçu et projeté tous les 
actes politiques qu'il exécuta depuis : il semblait avoir recueilli 
dans son âme les grandes pensées d'Henri IV, qui voulait créer 
l'unité nationale de la France, en lui donnant de nouvelles fron- 
tières, et reconstituer l'Europe sur des bases durables, en abais- 



LOUIS XIII ET RICHELIEU. 



189 



sant la maison d'Autriche pour arriver à la pacification univer- 
selle. Le cardinal se mit à l'œuvre aussitôt, et ses premiers actes 
semblèrent rattacher son ministère au règne précédent : le ma- 
riage du roi d'Angleterre avec Henriette de France, l'alliance 
de Louis XIII avec la Suisse et la Hollande, l'union des princes 
protestants d'Allemagne avec le fils aîné de l'Église, la paix 




p,r., 8g. _ |.a pla:e Royale, sous Louis XIII, avec la statue de ce roi. 



signée simultanément avec l'Espagne et les chefs du parti pro- 
testant (1625-26), paraissaient avoir donné à Richelieu la sécurité 
et le loisir nécessaires pour s'occuper du gouvernement intérieur 
de la France. 

« Mais, » dit Richelieu dans ses Mémoires. « tandis que le 
Roy , croyant avoir apaisé toutes les tempestes étrangères qui es- 
toient connues contre le repos de la France, s'appliquoit aux re- 
mèdes des maux internes qui la travailloient et des duels qui 



iqo HENRI IV ET LOUIS XIII. 

esloignoient d'elle la bénédiction de Dieu, voici qu'un orage se 
forme de nouveau, d'autant plus à craindre que c'est dans le cœur 
mesme de l'Estat, et qu'il enveloppe la personne qui y est la 
plus considérable après celle du roy. » Cette personne n'était 
pas la reine mère, que Richelieu s'efforçait de maintenir dans 
une étroite union avec son fils, « union importante à leur répu- 
tation et avantageuse au bien de l'Estat, » c'était Monsieur, 
frère du roi, âgé de dix-huit ans, qui devenait le chef de toutes 
ces cabales, que son gouverneur, le maréchal d'Ornano, avait 
l'audace et l'ingratitude de diriger contre le cardinal, auquel il 
devait sa récente élévation au rang de maréchal. 

« Marie de Médicis, » rapporte Sismondi dans son Histoire 
des Finançais, « avait transmis à ses fils ce goût de favoritisme 
et cette faiblesse de caractère qui leur faisaient une nécessité 
d'être dominés. Louis ni Gaston n'étaient jamais rien par eux- 
mêmes; ils semblaient reconnaître qu'il ne leur appartenait point 
d'avoir une volonté à eux. Leur incapacité ne diminuait point à 
leurs yeux leur importance-, rapportant tout à eux, et dans les 
autres n'aimant qu'eux-mêmes, mais ennuyés, maladifs ou se 
figurant l'être, ils passaient leur vie à prendre des remèdes. 
Après Luynes et Ornano, ils choisirent pour favoris de fort 
jeunes gens, qu'ils semblaient se plaire à former comme des 
élèves; mais bien qu'ils ne pussent se priver un moment de leur 
société, ils consentaient à leur ruine, même à leur supplice, avec 
une insouciance qui montrait assez que leur cœur était incapable 
de rien aimer. » 

Gaston ne tarda pas à haïr Richelieu, qui lui refusait l'entrée 
au conseil. Une cabale fut ourdie par une demi-douzaine de 
jeunes écervelés, qui convinrent d'aller ensemble chez le cardinal 
et de le tuer dans sa maison. Le complot, d'abord abandonné, 



LOUIS XIII ET RICHELIEU. 



191 



fut repris avec l'adhésion d'un grand nombre de personnes. Il 




Fig. 90. — Louis XIII. D'après les Hommes illustres de Heince et Bignon, 



s'agissait de renverser le ministre; mais on accusa les coupables 
des plus noirs desseins. 



192 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

« C'estoit, » dit le cardinal, « la plus effroïable conspiration 
dont jamais les historiens aient parlé, non seulement en la mul- 
titude des conjurés, mais surtout en Phorreur de son dessein qui 
alloit à perdre la personne du Roy. « Cette conspiration n'al- 
lait à rien moins, a-t-on dit, qu'à menacer la vie du malheureux 
Louis XIII, ou tout au moins sa couronne, car on l'aurait dé- 
trôné, pour mettre à sa place son jeune frère Gaston*, et comme 
on le croyait assez valétudinaire pour qu'il ne survécût pas long- 
temps à sa déchéance, on songeait déjà à faire épouser sa 
veuve par son successeur au trône. 

La duchesse de Chevreuse avait tout combiné : le comte de 
Chalais, favori du roi, comme M mc de Chevreuse était favorite 
de la reine, s'était engagé à tout, et Gaston, au profit de qui l'on 
conspirait, ne reculait pas devant la pensée du détrônement et 
même delà mort de son frère. Les princes de la famille royale, 
les plus grands seigneurs de la cour, les chefs du parti protes- 
tant, avaient accepté un rôle actif dans cette odieuse conspira- 
tion, dont Richelieu tenait tous les fils et connaissait tous les 
ressorts (juillet 1626). Richelieu alla révéler au roi ce qui se 
tramait contre lui, et le roi, effrayé des dangers qui l'entou- 
raient, approuva toutes les mesures de précaution que le cardi- 
nal voulait prendre contre les conspirateurs, en pardonnant au 
duc d'Anjou ses coupables intentions, qu'on mettait sur le compte 
de la légèreté de son caractère et de l'inexpérience de son âge, 
abusées par de perfides conseils. 

Ornano avait été arrêté, au sortir de la chambre du roi, et 
mené à Vincennes, où une mort subite, assez étrange, devait le 
sauver d'un procès criminel. Le roi ordonna à Anne d'Autriche 
de comparaître devant le conseil et lui reprocha durement d'avoir 
voulu un nouvel époux en son frère. « Je n'aurais pas assez 



LOUIS XIII ET RICHELIEU 



i<p 



gagné au change, » se borna-t-elle à répondre. Elle demanda 
grâce pour M mc de Chevreuse, qu'on fit évader en fermant les 
yeux sur son évasion, mais on ne lui accorda pas la même indul- 
gence pour le comte de Chalais, qui fut accusé du crime de lèse- 




Fig. 91. — Exécution de Chalais (1626). D'après une estampe contemporaine. 



majesté et livré à ses juges. Les princes de Vendôme, fils naturels 
d'Henri IV, furent arrêtés aussi et enfermés dans le château 
d'Amboise. Gaston, mis en présence du roi et de la reine mère, 
interrogé par le cardinal et convaincu de projets détestables qu'on 
désavoua pour lui, réduit à dénoncer ses complices et à 
demander pardon à son frère , « qui reçut de lui une déclaration 



HENRI IV. — II. 



Hj4 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

écrite, par laquelle il s'obligeoit de soumettre ses volontés et ses 
affections, priant la reine sa mère cTestre sa caution, et promet- 
tant encore d'aimer sincèrement ceux que Leurs Majestés aime- 
roient ». C'était faire amende honorable au cardinal et reconnaître 
son autorité suprême. En conséquence, un contrat d'amitié et de 
confiance fut signée entre le roi, sa mère et son frère, qui firent 
serment, sur les Évangiles, de l'observer fidèlement. 

Trois mois plus tard, Monsieur, qui changeait son titre de 
duc d'Anjou contre celui de duc d'Orléans, épousait à Nantes 
M lle de Montpensier, fille de la duchesse de Guise : le cardinal de 
Richelieu avait célébré lui-même les fiançailles des époux. Quand 
le comte de Chalais entendit, de sa prison, le canon qui annonçait 
la cérémonie, il s'écria : « O cardinal, que tu as un grand pou- 
voir! » Quatorze jours après, le malheureux jeune homme paya 
pour les grands coupables : il fut décapité, sur la place publique 
de Nantes (19 août 1626), par un bourreau inhabile qui ne 
parvint à lui trancher la tête qu'au trente-quatrième choc d'une 
mauvaise épée (fig. 91). 

«. Les coups répétés que Richelieu venait de frapper sur ce 
qu'il y avait de plus grand dans le royaume, » dit Sismondi, 
« n'humiliaient pas seulement ceux qui en étaient atteints; tous 
les grands seigneurs tremblaient également, avertis que le moment 
était passé où ils pouvaient troubler l'État par des complots ou des 
guerres civiles, puis se retirer quand cela leur convenait en sacri- 
fiant leurs subalternes et en demeurant assurés que les châtiments 
ne les atteindraient jamais eux-mêmes. Chacun se sentait désormais 
responsable de ses œuvres, et c'était là ce qu'avait voulu Richelieu. 
En déjouant quelques intrigues de cour, il avait eu surtout en vue 
de frapper de terreur tous ceux qui, depuis la mort d'Henri IV, 
avaient fait si souvent une opposition armée au gouvernement. 



LOUIS XIII ET RICHELIEU. 



io5 




Fig. 92 — Siège du fort Saint-Martin, dans l'île de Ré. D'après Callot. 

.A*. B. — La figure a cheval à la ganehe de la composition, représente Louis XIII. 



Richelieu voulait n'être plus gêné par cette opposition; il voulait 



i 9 6 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

tenir en main toutes les forces de la France, et attaquer ses enne- 
mis l'un après l'autre. » 

L'année suivante fut marquée par une exécution plus mémora- 
ble, celle du comte de Boutteville, issu de la maison de Montmo- 
rency, et du comte des Chapelles, qui lui avait servi de second 
dans un duel. 

Depuis son entrée au ministère , Richelieu n'avait pas cessé de 
pousser le roi à détruire les protestants comme parti politique; il 
répétait sans cesse que « les rébellions ne pouvoient venir que des 
huguenots et des grands du royaume, mécontents ». Il crut le 
moment arrivé de s'emparer de la Rochelle, qui était toujours la 
place d'armes des réformés et qui entretenait dans l'État un dan- 
ger permanent de révolte. C'était là un des projets qu'il nour- 
rissait depuis sa jeunesse, et qu'il avait souvent confiés au 
père Joseph, dans leurs longs entretiens à l'évêché de Luçon. 
Louis XIII avait fini par se laisser convaincre, d'autant plus 
que le dernier traité avec les protestants était sans cesse violé par 
eux, et que leur principal chef, le duc de Rohan, recommençait à 
soulever le Languedoc. Le roi aspirait à unir tous ses sujets dans 
la religion catholique; Richelieu, comme théologien, condamnait 
aussi l'hérésie, mais, comme homme d'État, il ne songeait qu'à 
écraser la rébellion. Dans ce but, voyant que l'Angleterre armait 
ses flottes pour soutenir le protestantisme et défendre la Rochelle, 
il avait pu, en quelques mois, créer une marine militaire capable 
de tenir tête à celle de l'Angleterre, qui envoya bientôt 90 vais- 
seaux contre l'île de Ré, pour décider les habitants de la Ro- 
chelle à méconnaître l'autorité royale. 

Le siège de la Rochelle fut décidé sur-le-champ, et, suivant un 
plan que Richelieu avait préparé lui-même depuis longtemps, on 
fit le blocus de la ville par terre et par mer. Pendant que l'armée 



LOUIS XIII ET RICHELIEU. 



197 



du roi allait camper sous les murs de cette ville, qu'on n'espérait 
pas prendre de vive force, la flotte française bloquait le port, 
de concert avec une flotte espagnole, et on entreprenait, hors 
de la portée du canon des assiégés , un travail gigantesque, 
qui ressemblait à une menace plutôt qu'à une œuvre raisonnable 
de génie militaire, car ce n'était rien moins qu'une digue en pierre 
bâtie dans la mer sur toute la largeur de la rade et appuyée de 
chaque côté à un fort, de manière à empêcher toute espèce de se- 
cours ou de ravitaillement (fig. 92). Richelieu, qui était déjà 




Fig. 93. — Entrée des troupes royales dans la Rochelle (1628). D'après Callot. 



grand maître et surintendant général de la navigation, du com- 
merce et de la marine, fut nommé lieutenant général du roi, 
devant la Rochelle, quoique Louis XIII vînt plus d'une fois exer- 
cer un commandement effectif dans le camp de l'armée assiégeante. 
Les assiégés supportèrent les horreurs de la famine avant de 
capituler (29 octobre 1628). Le roi déclara à ses sujets (fig. 93 
et 94) que le culte catholique était rétabli à la Rochelle, qu'il avait 
conquise « avec le conseil et les laborieux services du cardinal de 
Richelieu, après un siège de quinze mois, les hasards de sa propre 
personne en plusieurs occasions, et après avoir défait ou rendu 
inutiles trois armées des Anglais ». Le cardinal aurait pu dire 



i 9 8 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

que le parti protestant n'existait plus en France, si le duc de Rohan 
n'eût pas été là pour le faire renaître. 

Richelieu se détachait insensiblement de Marie de Médicis, qui 
s'étonnait de n'avoir plus autant d'empire sur le premier ministre, 
qu'elle regardait comme son ouvrage; il se montrait vis-à-vis d'elle 
moins complaisant et peut-être moins dévoué, en restant aussi res- 
pectueux, et pourtant elle travaillait à le desservir auprès du roi, 
qui avait l'esprit toujours ouvert aux défiances et toujours porté à 
de brusques revirements d'opinion. Bientôt il fut certain que cette 
amie d'autrefois n'aspirait qu'à le renverser, et lui opposait cons- 
tamment la faveur naissante du cardinal de Berulle', il se tint sur 
la défensive, et, blessé dans son orgueil, il comprit qu'il devait dé- 
sormais séparer de ses intérêts ceux de Marie de Médicis. Il se 
croyait sûr de son crédit personnel et de sa puissance dans tout ce 
qui concernait le gouvernement ; néanmoins, sachant combien le 
caractère du roi était faible, ondoyant et capricieux, il eut l'idée de 
le soustraire à l'influence journalière des passions de la reine mère, 
dirigée par le cardinal de Berulle, que le roi redoutait et méprisait. 
Il emmena donc le roi en Italie, pour secourir le duc de Nevers, 
que l'empereur, le roi d'Espagne et le duc de Savoie voulaient em- 
pêcher de prendre possession du duché de Mantoue, lequel lui 
appartenait par droit de légitime héritage. Richelieu ne craignait 
pas la reine mère quand elle était loin de son fils, et il l'avait fait 
nommer régente en l'absence du roi. 

La campagne d'Italie fut très brillante et très rapide : le cardinal, 
qui l'avait préparée et qui la dirigeait en personne, laissa au roi tout 
l'honneur des succès, qu'il pouvait à juste titre s'attribuer à lui- 
même. Après le combat du pas de Suze, où le roi conduisit lui- 
même ses troupes à l'assaut avec une bravoure digne de sa race, 
et la capitulation de la ville de Suze (6 mars 1629), le duc de Savoie 



LOUIS XIII ET RICHELIEU. 



1 99 



traita de la paix, au nom de l'Espagne, et le nouveau duc deMan- 




Fig. 94. — Louis XIII écoule, à son retour de la Rochelle, la harangue que lui adresse le 
prévôt des marchands de la ville de Paris. D'après Abraham Bosse; 1629. (Bibl. nat.) 



toue fut réintégré dans son duché. Le cardinal avait pu dire sans 



200 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

flatterie, mais avec l'emphase ordinaire du grand style de son temps, 
« que le seul bruit de l'arrivée du roi, porté au loin par le vent, 
délivrait les villes assiégées, protégeoit les alliés de la France et 
humilioit ses ennemis ». 

Mais, au moment même où le duc de Nevers devenait duc de 
Mantoue sous la protection de Louis XIII, le duc d'Orléans, de- 
venu veuf et violemment épris de Marie de Gonzague, qu'il voulait 
épouser malgré son frère et sa mère, avait formé le projet d'enlever 
cette princesse, au lieu de rejoindre le roi à l'armée. Marie de Mé- 
dias, avertie du projet de Gaston, y mit obstacle en faisant arrêter 
et conduire au château de Vincennes la princesse de Nevers, qui 
attendait â Coulommiers, chez sa tante, la duchesse douairière de 
Longueville, la venue du prince, qu'elle devait épouser en secret. 
Gaston d'Orléans, indigné d'un pareil acte de violence, écrivit à son 
frère, pour lui déclarer qu'il ne reparaîtrait pas à la cour jusqu'à 
ce qu'on lui eût fait justice. Richelieu était resté en Italie pour né- 
gocier, mais le roi allait en Languedoc réduire à merci les protes- 
tants, que le duc de Rohan avait soulevés une dernière fois, en leur 
promettant l'appui du roi d'Espagne. La reddition de Montauban, 
assiégé par Louis XIII, fut la fin des séditions incessantes du parti 
protestant en France. 

Marie de Médicis avait juré de se venger de Richelieu, en met- 
tant à sa place le cardinal de Berulle, dont le roi ne voulait pas. 
Elle était d'intelligence avec son fils Gaston, qui refusait de revenir 
à la cour tant que Richelieu serait ministre, et qui passa en Lor- 
raine dès que le roi et Richelieu entrèrent à Paris. Berulle mourut 
subitement (2 octobre 1629), P eu a P r ês le retour de Richelieu, 
qu'on accusa de l'avoir fait empoisonner (fig. 95). Délivré de 
son plus redoutable adversaire, il ne tint aucun compte de l'ac- 
cusation que ses ennemis portaient pour le perdre : il s'entendit 



LOUIS XIII ET RICHELIEU. 



avec Puylaurens et le Goigneux, confidents et âmes damnées de 
Gaston, pour le ramener auprès du roi, qui s'inquiétait de sa nou- 




Fig. 95. — Le cardinal de Berulle. D'après une gravure d'Audran. xvn e siècle. 



velle fuite. Il avait d'abord écrit une lettre respectueuse à la reine 
mère, pour la supplier de faire agréer au roi sa retraite, « main- 
tenant, disait-il avec dédain, que les affaires estoient remises au 
point de pouvoir être conduites par tout le monde ». Louis XIII, 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



effrayé de l'idée seule de se voir privé de son ministre, employa 
jusqu'à la prière et jusqu'aux larmes pour apaiser la colère de la 
reine mère contre Richelieu. Il n'y eut pas de réconciliation 
entre eux, mais le roi, sous prétexte de rétablir le bon ordre dans 
ses conseils, déclara Richelieu « premier ministre de l'État, 
pour y tenir le rang qu'il avoit eu jusqu'alors (21 novembre 
1629) ». 

La guerre se ravivait en Italie ; les forces combinées de l'Em- 
pire et de l'Espagne menaçaient le duché de Mantoue. Richelieu 
dut repartir à la hâte pour reprendre le commandement de l'armée 
française : il laissait derrière lui bien des ennemis et surtout la 
reine mère, qui ne songeait qu'à s'emparer du roi. Il croyait pou- 
voir compter sur le garde des sceaux Marillac, sur le marquis 
d'Emat, surintendant des finances, et sur la plupart des membres 
du conseil, mais il comptait davantage sur le roi, qui ne s'accou- 
tumait pas à son absence et en témoignait des inquiétudes conti- 
nuelles. Aussi ne tarda-t-il pas longtemps à rejoindre le cardinal, 
qui avait dirigé avec bonheur les opérations militaires, et qui com- 
mençait à négocier avec le duc de Savoie et l'empereur. 

Louis XIII n'avait reparu qu'un moment à la tête de son armée : 
il retourna bientôt à Lyon, où les deux reines l'avaient suivi, et où 
l'on travaillait, au milieu des fêtes de la cour, à la chute du car- 
dinal. Celui-ci était instruit de tout : le vaste système d'espionnage 
qu'il avait établi autour du roi ne lui laissait rien ignorer de ce qui 
se tramait contre lui. Le roi avait fini par se rendre aux pressantes 
sollicitations de sa mère, de sa femme et de son frère, qui récla- 
maient l'éloignement du cardinal : il s'était donc engagé par ser- 
ment à renvoyer son premier ministre, et peut-être même à le 
traduire en justice, pour y répondre à divers chefs d'accusation 
capitale, aussitôt que la cour serait rentrée à Paris. 



20 4 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

Sur ces entrefaites, le roi tomba si gravement malade, qu'on dé- 
sespéra de son rétablissement. Chacun se préparait à un nouveau 
règne qui allait mettre le duc d'Orléans sur le trône, puisque le 
roi n'avait pas d'enfant, lorsque celui-ci entra en convalescence 
(i er octobre i63o\ Quinze jours après, il était en état de revenir à 
Paris avec la reine, qui lui avait prodigué les soins les plus ten- 
dres pendant sa maladie. Les hostilités étaient momentanément 
suspendues en Italie, à cause des négociations qui se poursui- 
vaient, à Ratisbonne, à Mantoue et à Casai; le cardinal avait 
jugé nécessaire de quitter l'armée, en laissant ses instructions et 
ses pleins pouvoirs au père Joseph, pour traiter avec les Espa- 
gnols : il était arrivé à Lyon en toute hâte, il avait vu le roi à 
peine convalescent, qui ne l'attendait pas, et le roi, lié par un ser- 
ment qu'il n'osait enfreindre, lui avait dit seulement de se mettre 
bien avec la reine mère. Richelieu se fit violence pour dissimuler 
son ressentiment et pour faire bonne mine à sa plus implacable 
ennemie, avec laquelle il descendit la Loire, sur le même bateau, 
« en grande privauté, » dit Bassompierre, qui était du voyage. 

Le complot qu'on avait ourdi à Lyon contre le cardinal ne 
pouvait plus tarder à éclater : « Jamais faction ne fut plus forte 
en un Estât, » dit Richelieu dans sa Succincte narration ; « il 
seroitplus aisé de rapporter ceux qui n'y trempoient pas que ceux 
qui s'y estoient engagés. » Le garde des sceaux Marillac en avait 
été le principal artisan, et Richelieu, qui le savait, n'eut pas l'air 
de s'en douter. 

Le 10 novembre t63o, la reine mère et son fils, qu'elle avait 
sommé de tenir sa parole en faisant arrêter son premier ministre, 
se trouvaient en conférence au Luxembourg, quand le cardinal 
vint frapper à la porte du cabinet : cette porte était fermée, et l'on 
n'ouvrit pas. Le cardinal connaissait une autre issue qui le con- 



LOUIS XIII ET RICHELIEU. 



duisit dans le cabinet par l'oratoire de la reine, « Le voici! » s'écria 
le roi tout ému, en le voyant paraître « Vous parliez de moi? » 
dit froidement le cardinal. Marie de Médicis restait frappée de 




Fig. 97. — Vue du château de Versailles, comme il était sous Louis XIII. 
D'après un dessin de Van der Meulen, en 1690. 



stupeur; mais, reprenant courage, elle éclata en reproches et en 
injures contre Richelieu, qui n'y daigna pas répondre et qui, se 
tournant vers le roi éperdu, acheva de le troubler en lui disant : 
« Il est temps que vous soyez instruit de tout ce qui s'est fait, non 



206 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

pas contre moi, mais contre Votre Majesté qu'on veut détrôner au 
profit de monsieur le duc d'Orléans. » Richelieu accompagna 
le roi, au sortir du Luxembourg, et le ramena au Louvre, où il 
le tint longtemps enfermé avec lui. Gaston, qui se faisait malade 
pour ne pas se montrer, vint, le soir même, rendre visite à son 
frère : le cardinal était encore là, et le lui présenta, en le priant 
de l'aimer comme un de ses plus fidèles serviteurs. Ce fut le coup 
de grâce des adversaires de Richelieu. 

Le lendemain de ce jour, qui fut nommé la journée des Dupes , 
Louis XIII partit de grand matin pour Versailles (fig. 97), 
et le cardinal y arriva en même temps que lui. La reine mère 
avait été avertie de n'y pas venir. Le jour même, le garde des 
sceaux fut arrêté par un exempt, qui le conduisit à Ghâteaudun, 
où il était exilé, tandis qu'on recherchait dans ses papiers les élé- 
ments d'un procès criminel à lui intenter, et que son frère, le ma- 
réchal de Marillac, plus coupable que lui, était ramené prisonnier 
d'Italie en France pour y être jugé. 

Le cardinal avait reconquis plus d'empire qu'il n'en avait jamais 
eu sur Louis XIII, et il se sentait assez fort pour tenir tête à tous 
ses ennemis. Il fit toutefois un nouveau pacte avec le duc d'Or- 
léans, par l'intermédiaire de Puylaurens, qu'il trouvait toujours 
prêta le remettre en bonne intelligence avec Monsieur; mais cette 
fois encore, après avoir donné parole d'agir de concert avec le 
cardinal, le prince retomba dans les mains de sa mère et lui obéit 
sur-le-champ, en allant s'établir à Orléans, où il se mit en rap- 
port avec plusieurs gouverneurs de provinces, les ducs de Belle- 
garde, d'Elbeuf et de Guise, qui avaient promis de se déclarer 
pour lui et pour la reine mère, si l'on en venait à une prise d'ar- 
mes contre le cardinal. Celui-ci disposait entièrement du roi, qui 
ne pardonnait pas à sa mère d'avoir entraîné la reine dans une 



LOUIS XIII ET RICHELIEU. 



cabale diabolique qui semblait menacer sa couronne , sinon sa vie. 
Anne d'Autriche fit amende honorable et obtint son pardon, en 
avouant qu'elle avait prêté l'oreille à de perfides insinuations. 

Entourée de ses astrologues et de ses flatteurs, Marie de Médicis 
restait décidée à ne pas céder et à lutter contre le roi lui-même. 
Louis XIII comprit qu'il ne pouvait souffrir plus longtemps une 
pareille révolte contre son autorité et qu'il devait, pour son repos, 
peut-être aussi pour sa sûreté, éloigner sa mère. Après l'avoir at- 
tirée à Compiègne, où il s'était rendu avec le cardinal (17 février 
i63i), il l'y laissa prisonnière, fit éloigner ou arrêter ses princi- 
paux partisans, et lui désigna Moulins comme lieu d'exil. En même 
temps, il cherchait à se rapprocher de Gaston, en lui faisant savoir 
qu'il ne s'opposait plus à son mariage; mais Gaston, inspiré, di- 
rigé par sa mère , ne songeait qu'à fomenter la guerre civile , et ses 
agents commençaient à l'entreprendre, en son nom, sous la forme 
des plus odieux pamphlets. 

La reine mère était toujours prisonnière à Compiègne et refu- 
sait de se rendre à Moulins : le 18 juillet, elle sortit du château, 
déguisée et accompagnée d'un seul gentilhomme, pour monter 
dans un carrosse à six chevaux qui l'emmena en Flandre. C'est là 
que son fils Gaston ne devait pas tarder à la suivre. « Votre Ma- 
jesté, » dit Richelieu dans la Succincte narration des grandes ac- 
tions du Roi, « éluda alors avec beaucoup de vigilance divers des- 
seins et beaucoup d'entreprises, méditées et tentées, sous le nom 
de la Reine et de Monsieur, sur diverses places du royaume, et 
votre patience fut telle en ces malheureuses rencontres que je puis 
dire que vous ne fistes connoistre que ce que vous ne pouviez 
dissimuler de leur mauvaise conduite. Cependant, pour en 
arrêter le cours, vous fistes trancher la teste au maréchal de 
Marillac, avec d'autant plus de raison qu'ayant esté condamné 



2o8 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

avec justice, la constitution présente del'Estat requéroit un grand 
exemple. » 

Richelieu, qui attribue au roi tous les actes de fermeté et de jus- 
tice de son règne, aurait pu s'en faire honneur, car c'était lui, lui 
seul, qui les avait conseillés au roi. Il n'était pas cruel , mais inflexi- 
ble, et quand il obéissait à la raison d'État, il n'épargnait pas 
le sang d'un grand coupable. C'est à l'occasion des déplorables ré- 
bellions que l'incorrigible duc d'Orléans excitait sans cesse dans 
le royaume, que le cardinal écrivit de sa main cette note qui révèle 
tout son caractère d'homme politique : « Il falloit alors achepter 
les momens, non seulement au prix de l'or, mais du sang des 
hommes. » Si le garde des sceaux Marillac n'était pas mort dans 
sa prison, il eût partagé sans doute le sort de son frère. Quand 
Boutteville et des Chapelles furent condamnés à la peine de mort 
pour avoir bravé l'édit contre les duels, Richelieu n'hésita pas à 
faire exécuter la sentence, « qui estoit, disait-il, quasi contre le 
sens de tout le monde et contre mes sentiments particuliers ». 
Quand le duc d'Orléans, en révolte contre le roi son frère, fut entré 
dans le royaume avec des troupes que le duc de Lorraine et l'Es- 
pagne lui avaient fournies, Richelieu conseilla au roi la clémence 
à l'égard de Monsieur, mais il exigea le châtiment impitoyable de 
tous ceux qui, par la force ou l'intrigue, avaient pris part à cette 
tentative de guerre civile. 

Après la défaite de Castelnaudary (i or septembre 1 632), le duc de 
Montmorency, qui s'était laissé séduire par l'héritier présomptif de 
la couronne, fut donc condamné à la peine capitale : Richelieu or- 
donna l'exécution, quoique le duc d'Orléans eût fait dire au roi 
que, « si Montmorency mouroit, » il ne pardonnerait pas aux au- 
teurs de sa mort, et « les feroit mourir un jour eux-mêmes ». Le car- 
dinal avait pensé que « le châtiment du duc de Montmorency ne 



LOUIS XIII ET RICHELIEU. 



2 00 



se pouvoit obmettre, sans ouvrir la porte à toutes sortes de rébel- 
lions, dangereuses en tous temps (fig. 98) ». La chambre de jus- 
tice, qu'il avait fait établir à Paris, dans le ressort de l'Arsenal, 
poursuivit sa tâche redoutable, et prononça des condamnations 




Fig. 98. — Execution de Montmorency au Capitule de Toulouse. — Le bourreau montre 
au peuple la tète du supplicié. (Bibl. nat.) 



sévères et justes, dont quelques-unes ne furent exécutées qu'en effi- 
gie : plusieurs des coupables reçurent leur grâce sur l'échafaud. 
Il y eut des accusés et des condamnés dans la magistrature comme 
dans l'armée, et le marquis de Châteauneuf, qui avait succédé 
comme garde des sceaux à Marillac, apprit en prison ce qu'il en 



HENRI IV. — II. 



I I 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



coûtait pour n'avoir pas rempli avec assez de dévouement les ordres 
du premier ministre. 

Richelieu était enfin délivré des cabales de la reine mère, qui 
s'était fait justice elle-même en passant à l'étranger, et qui ne ces- 
sait pas, à Bruxelles comme naguère en France, de tramer des 
complots contre le roi, tout en essayant de se rapprocher de lui et 
d'arriver à une réconciliation, que son fils Gaston persistait à sol- 
liciter pour elle; mais tous les efforts de l'un et de l'autre restèrent 
impuissants devant l'inexorable ressentiment de Richelieu, qui dis- 
posait seul désormais de la volonté du roi. Le duc d'Orléans était 
retourné plusieurs fois auprès de sa mère, qui l'animait sans cesse 
contre le roi et contre le cardinal. Ce prince inconstant et léger 
porta malheur à tous ses partisans, et surtout à son beau-frère 
le duc de Lorraine, lorsque son mariage avec la princesse Mar- 
guerite motiva l'occupation de la Lorraine par l'armée du roi, qui 
ne voulait pas reconnaître ce mariage et le fit déclarer nul par une 
assemblée du clergé de France (juillet 1 635). Gaston, qui avait 
fait un traité secret avec le roi d'Espagne, et n'était pas resté étran- 
ger à plusieurs tentatives d'assassinat contre le cardinal, revint enfin 
à la cour, et tout lui fut pardonné de nouveau; mais son éternel 
instigateur, Puylaurens, arrêté dans le cabinet du roi et emprisonné 
au château de Vincennes (fig. 99), mourut, au bout de quatre 
mois, d'une maladie subite, qu'on appela^/? cvre pourprée. 

Le duc d'Orléans était rentré en grâce auprès du roi, qui lui 
témoignait plus d'affection que de confiance : on devait croire que 
tant d'échecs et de mésaventures dans ses intrigues l'avaient rendu 
sage ou du moins prudent, mais il ne se résignait pas à plier sous 
la domination de Richelieu : il continuait à lui tendre des pièges et 
à le battre en brèche dans la faveur du roi, qui n'eût pas été fâché 
de trouver en faute son premier ministre, mais qui ne l'aurait pas 



LOTIS XIII ET RICHELIEU. 



sacrifié à des ennemis incapables de le remplacer. Le cardinal, de 
son côté, était bien aise de tenir sous sa main puissante cet artisan 
infatigable de révoltes et de brouilleries, pour l'éloigner des mau- 
vais conseils de Marie de Médicis qui, pensionnée par l'Espagne et 
discréditée dans toutes les cours de l'Europe, ne pouvait plus rien 
contre lui ni contre la France. Il était voué tout entier aux grandes 
oeuvres de sa politique, après avoir décidé Louis XIII à déclarer la 
guerre à l'Espagne. 

Cette guerre, qui devait durer vingt-cinq ans, s'était allumée à 




Fig. 9'). — Château de Vincennes, au xvn e siècle. 



la fois en Allemagne, en Italie et en France. Richelieu avait réuni 
des forces suffisantes pour résister en même temps aux Espagnols 
et aux Impériaux. Le roi se mit à la tète d'une de ses armées et 
marcha contre les Espagnols, qui avaient envahi la Picardie. Il 
avait pris pour son lieutenant général le duc d'Orléans, et cela 
sans consulter le cardinal, qui en fut très irrité et qui s'en plaignit 
amèrement. 

Le cardinal était sur le point de donner sa démission de premier 
ministre et de se retirer dans son château de Richelieu, et, comme 
le dit Vittorio Siri, « il en eût fait la folie, sans le père Joseph, qui 
le rassura, en lui représentant que Gaston se perdrait lui-même 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



dans l'esprit du roi (fig. ioo) ». Gaston donna raison au moine, 
et comme il attribuait le refroidissement subit du roi à l'influence 
de Richelieu, il conçut l'odieux projet de le faire tuer, au sortir du 
conseil, par le comte de Montrésor, qui s'était offert pour exécuter 
ce lâche assassinat. Le comte de Soissons trempait dans le com- 
plot, qui n'eût pas manqué si les auteurs avaient eu le courage de 
donner le signal à l'assassin. Monsieur, en apprenant que le car- 
dinal savait le danger auquel il venait d'échapper, avait quitté 
brusquement l'armée, et lorsqu'on lui annonça le prochain retour 
de son frère à Paris, il s'écria, terrifié : « Combien de gens vont-ils 
pendre maintenant? » Il n'eut garde d'attendre le terrible cardinal, 
et il s'enfuit à Blois, tandis que son complice, le comte de Soissons, 
se retirait à Soissons. Gaston fut encore sur le point de sortir du 
royaume et de recommencer ses tentatives de guerre civile, mais 
Richelieu évita de le pousser à bout, et recommanda la voie de la 
conciliation pour le ramener auprès de son frère après une brouille 
de deux mois. 

La reine mère n'était pas à craindre directement, et d'ailleurs 
son retour au Louvre n'était plus possible; jusqu'à sa mort, sa 
fatale influence continua à se faire sentir à la cour de France, 
tantôt sur son fils Gaston, tantôt sur Anne d'Autriche, tantôt 
sur les princes et les grands de l'Etat, sans avoir désormais au- 
cune action sur le roi, qui la détestait plus qu'il ne la redoutait. 
Richelieu ne lui pardonna jamais; l'humeur vindicative, il est 
vrai, était au fond de son caractère, mais, comme il le dit en 
mourant, il n'eut jamais « d'autres ennemis que ceux de l'Etat ». 
Il n'en avait pas moins à se défendre sans cesse contre ces en- 
nemis, qui travaillaient à sa chute et la croyaient tous les jours 
plus imminente; son habileté consistait surtout à suggérer au roi 
les idées qu'il voulait lui voir adopter , et le roi croyait toujours 



LOUIS XIII ET RICHELIEU. 



agir de son plein gré en n'agissant que par la volonté de son 
ministre. 

Le règne de Louis XIII ne fut donc, à vrai dire, que le rè- 




Fig. 100. — Le père Joseph (François le Clerc du Tremblay, dit). 1 3 7 7 - 1 • > ; ^ - 
D'après Michel Lasne. 

gne de Richelieu, quoique ce grand ministre se fît un devoir 
scrupuleux d'attribuer au roi seul tous les actes dont l'initiative 
et l'exécution n'appartenaient qu'à lui-même. Ainsi, ce fut en 
1(341 que Richelieu, non pas aveuglé mais encouragé et fortifié 



2i 4 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

par le succès des armes du roi dans les guerres qu'il soutenait 
à la fois en Allemagne, en Espagne et en Italie, pensa que le 
moment était venu de fonder en France la monarchie absolue, 
en consolidant le pouvoir royal par une manifestation solennelle 
des droits de la royauté. Louis XIII se rendit au parlement (24 fé- 
vrier), avec son frère Gaston, le cardinal, le prince de Condé 
et les ducs et pairs qui se trouvaient en cour. La déclaration 
du roi, dont il fut donné lecture, commençait ainsi : « Il n'y a 
rien qui conserve et maintienne davantage les empires que la 
puissance du souverain également reconnu par tous les sujets; 
mais, comme cette puissance porte les Estats au plus haut de- 
gré de leur gloire, aussi, lorsqu'elle se trouve affoiblie, on les 
voit en peu de temps décheoir de leur dignité... Les factions qui 
s'étoient formées en France n'avoient été dissipées que depuis 
que l'autorité royale avoit repris cette force et cette majesté qui' 
conviennent à un estât monarchique, où il ne sauroit être per- 
mis de mettre la main au sceptre du souverain. » On pouvait 
croire, en effet, que l'ère des factions était close, et que la 
royauté absolue de Louis XIII, proclamée par le cardinal de Ri- 
chelieu, en face du duc d'Orléans, n'avait plus rien à craindre 
des factieux. 

Déjà, trois ans auparavant, la naissance, longtemps attendue, 
d'un dauphin (16 septembre i638), en assurant l'hérédité du 
trône dans la ligne directe, en la préservant des ambitions 
jalouses de Gaston et des princes du sang, semblait avoir mis 
l'autorité royale hors de toute atteinte, et le roi, pour recon- 
naître cette faveur de la Providence par un grand acte religieux, 
avait prononcé ce vœu mémorable qui plaçait le royaume sous la 
protection de la Vierge Marie (fig. 101 et 106). 

L'année 1641 s'ouvrit par de nouveaux complots, ourdis à Se- 



LOUIS XIII ET RICHELIEU. 



2l5 



dan , et la guerre civile était près de renaître. Le comte de Sois- 
sons avait signé, de concert avec les ducs de Guise et de Bouillon, 
un traité secret avec l'Espagne. Richelieu envoya deux armées 
contre les Espagnols et contre les rebelles. Le comte de Soissons 
gagna le combat de la Marfée, aux portes de Sedan ((5 juillet 1641); 
mais il y fut tué avant que le duc d'Orléans eût le temps de venir 




Fig. 101. — Le vœu de Louis XIII. D'après Abraham Bosse. xvn c siècle. 



prêter son concours aux rebelles. Le duc de Bouillon fit sa sou- 
mission au roi, tout en se promettant de prendre sa revanche. 

Une conspiration se renoua presque aussitôt entre lui et le 
grand écuyer Cinq-Mars (fig. 102% Le favori de Louis XIII, 
dont le caractère impérieux et mutin se révoltait souvent contre le 
roi lui-même, avait juré de perdre le cardinal, qui le traita un 
jour « avec autant d'aigreur et d'emportement que s'il eust été 
un de ses valets ». Ce fut donc un sentiment de vengeance, 
plutôt que d'ambition, qui l'entraîna dans ce complot, dirigé sur- 



:lb 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



tout contre le cardinal. Il avait espéré le faire tomber en disgrâce, 
et, voyant qu'il n'y réussirait pas, il était résolu à le faire assas- 
siner, avec la complicité de Gaston et de l'Espagne. On ne sait pas 
exactement de quelles mains le cardinal de Richelieu reçut la 
copie du traité conclu avec cette puissance. Il était alors à Nar- 




Fig. 102. — Henri Ruzé d'Effiat, marquis de Cinq-Mars. (1620-I642.) 
Dessin de P. Daret. xvn c siècle. 



bonne, gravement malade, et le corps à moitié paralysé. Le roi, 
non moins malade que lui, s'y trouvait aussi, pendant que son 
armée assiégeait Perpignan et occupait le Roussillon. 

La mort du cardinal semblait si prochaine qu'on l'annonçait 
déjà à Paris et celle du roi paraissait devoir la suivre de près; 
cependant Louis XIII s'était rétabli assez bien pour partir avec 
son grand écuyer, qui avait repris faveur, et pour se rendre au 
camp de siège devant Perpignan : il y resta plus d'un mois, 



LOUIS XIII ET RICHELIEU. 



217 



triste et préoccupé, attendant les preuves de la conspiration, que 
Richelieu lui avait promises; elles ne lui arrivèrent que le 10 juin 
1642, et aussitôt il revint à Narbonne. Le cardinal n'y était plus; 
il s'était fait transporter à Tarascon, après avoir dicté son testa- 
ment. C'est à Narbonne que Cinq-Mars fut arrêté, par ordre du 




Fig. io5. — François-Auguste de Thou (1607-1642). D'après P. Daret. xvn c siècle. 



roi, qui refusa de le voir; on arrêta en même temps son ami, le 
jeune Auguste de Thou (fig. ro3), qui connaissait le complot sans 
y avoir pris part. Le cardinal, toujours malade, voulut les con- 
duire lui-même, en remontant le Rhône, à Lyon, où ils devaient 
être jugés, tandis que le roi retournait à Paris. Le duc d*Orléans 
s'était empressé de s'accuser lui-même et de révéler tous les faits 
relatifs au complot qui venait d'avorter : il était sûr d'avance d'ob- 
tenir son pardon, mais le cardinal ne fit grâce ni à Cinq-Mars, ni 



2l8 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



au malheureux et imprudent de Thou , qui furent tous deux con- 
damnés et exécutés (12 septembre). 

Pendant ce grand procès criminel (fig. 104), Marie de Médi- 
cis mourait à Cologne (3 juillet 1642). En sortant de France, 
elle s'était établie à Bruxelles, où, entourée d'intrigants, elle n'avait 
cessé de se mêler à toutes les affaires qui pouvaient contrarier et 




Fig. 104. — Richelieu rendant le jugement contre Cinq-Mars et de Thou. 
D'après un dessin satirique. (Bibl. nat.) 



le cardinal et son propre fils. Louis XIII fermait l'oreille à ses 
prières comme à ses menaces, avec d'autant plus d'indifférence qu'il 
n'avait jamais eu pour elle ni tendresse ni respect. « D'une chose 
puis-je vous assurer, » lui avait dit un jour Henri IV, « c'est qu'é- 
tant de l'humeur que je vous connais, et prévoyant celle de votre 
fils, vous entière, pour ne pas dire têtue, Madame, et lui opiniâtre, 
vous aurez assurément maille à partir ensemble. » 



LOUIS XIII ET RICHELIEU. 



2IQ 



En i638, Marie quitta en secret Bruxelles, où le roi Philippe IV 




lui accordait un traitement magnifique , et alla se mettre sous la 
protection du prince d'Orange. « Au bout de quelques mois, les 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



Hollandais, qui n'entendaient pas se brouiller, à cause d'elle, 
avec la France, et encore moins la traiter à leurs frais comme une 
puissante reine, la prièrent d'abréger son séjour parmi eux. Son 
gendre, Charles I er , dont sa présence venait accroître les embarras, 
lui attribua aussitôt une pension de 2,5oo livres par jour et 
entreprit même de la réconcilier avec Louis XIII. Celui-ci s'en 
rapporta, de l'opportunité de cette mesure, aux membres du conseil, 
qui déclarèrent, d'une voix unanime, que le roi ne pouvait prendre 
aucune résolution sur ce qui regardait sa mère avant quel'établis- 
sementd'une bonne paix l'eûtmis dans le casde moins soupçonner les 
intentions de cette princesse, dont on savait les liaisons avec les 
ennemis de l'État. Malgré cette nouvelle sentence d'exil, dont « les 
meilleures raisons, avait dit l'un des conseillers, ne peuvent être 
données qu'à l'oreille du maître », Marie ne se lassa point de faire 
des offres de soumission à Richelieu et des vœux pour ceux qui 
voulaient le renverser. La haine du catholicisme la chassa de 
Londres; mais, abandonnée par l'Espagne qui lui ferma les Pays- 
Bas, elle ne trouva de pays ouvert que l'électorat de Cologne. » 
Elle y résidait depuis neuf mois environ lorsqu'elle termina sa 
misérable vie dans l'abandon et le dénuement. 

Richelieu ne devait pas survivre longtemps à ses deux dernières 
victimes : on le ramena pourtant à Paris, en bateau, et il se fit 
conduire, le lendemain même, à sa maison de Rueil, où il se tint 
renfermé pendant six semaines, attendant toujours le roi, qui ne 
paraissait pas; presque moribond, il craignait encore d'être assas- 
siné ou empoisonné. Son dernier acte fut une déclaration au roi, 
relatant tous les méfaits et toutes les trahisons du duc d'Orléans, 
depuis sa jeunesse, et concluant néanmoins au pardon du coupable. 
Le cardinal, dont la faiblesse augmentait d'heure en heure, s'était 
mis au lit le i er décembre, avec un violent accès de fièvre : il 



LOUIS XIII ET RICHELIEU. 



envoya prévenir le roi de se hâter, s'il désirait le voir encore. Le 
roi vint ie lendemain sans empressement, sans émotion:, le mou- 
rant lui dit adieu, en déclarant d'une voix ferme et respectueuse 
qu'il quittait la vie « avec la satisfaction de n'avoir jamais desservi 
le roi, et de laisser son Estât en un haut point, et tous ses enne- 
mis abattus ». Puis, il fit appeler le curé de Saint-Eustache, sa 
paroisse, qui lui apporta le viatique; jusqu'au dernier moment 
il conserva son courage et sa force d'âme. 

Le jour suivant, le roi revint le voir, et Tagonisant se ranima 
pour s'entretenir avec lui pendant une heure. Il ne mourut que le 
4 décembre 1642, entouré de sa famille et de quelques serviteurs. 
Il léguait au roi le Palais-Cardinal (fig. io5), qu'il avait fait 
bâtir de 1629 à 1634, ainsi qu'une partie de ses meubles et de 
sa fortune; il lui avait légué aussi, en quelque sorte, le suc- 
cesseur qu'il s'était choisi lui-même, en désignant a son choix et 
à sa confiance celui qui fut le cardinal Mazarin. 




Fig. 106. — Jetons frappés en commémoration du vœu de Louis XIII. 



CHAPITRE V. 



LA FRONDE. 



Mort de Louis XIII. — Bataille de Roeroy. — Anne d'Autriche déclare'e régente. — 
Mazarin; son caractère, son impopularité. — Emotion populaire. — L'arrêt d'u- 
nion. — Le Te Deum de Lens. — Arrestation de Broussel. — Sédition. — La 
Fronde. — La cour quitte deux fois Paris. — Combat de Charenton. — Traité entre 
la cour et le parlement. — Rentrée solennelle du roi à Paris. — Nouvelles intri- 
gues. — Arrestation des princes. — Guerre civile générale. — Exil de Mazarin. — ■ 
Majorité du roi. — Combat du faubourg Saint-Antoine. — Les princes à l'hôtel 
de ville ; massacre des notables. — Nouvelle rentrée du roi. — Fin de la Fronde. 



De son lit de mort, Richelieu avait recommandé au roi le car- 
dinal Mazarin. Suivant la remarque d'un historien , il n'y avait 
dans l'entrée de Mazarin au conseil rien d'extraordinaire, et qu'il 
fallut expliquer par une recommandation du mourant. 

« L'ami, le confident de Richelieu, » dit Sismondi, « le négo- 
ciateur habile qu'il avait chargé de ses missions les plus difficiles , le 
prélat pour lequel il avait demandé deux ans la pourpre romaine 
et qu'il en avait enfin revêtu , Mazarin , était naturellement appelé à 
continuer son système et à présider le conseil; mais il y était as- 
socié avec deux secrétaires d'État, Bouthillier de Chavigny et Su- 
blet des Noyers, tous deux créatures de Richelieu. Le nouveau 
ministre était seulement âgé de quarante ans; aussi, quoiqu'il dé- 
sirât le pouvoir, c'était vers un autre règne qu'il dirigeait son am- 
bition. » 



LA FRONDE. 223 



Fils d'un artisan sicilien qui était venu chercher fortune à 
Rome, Jules Mazarini étudia d'abord le droit aux universités de 
Salamanque et d'Alcala, puis servit en qualité de capitaine dans 
l'armée papale de la Valteline , et se donna enfin tout entier à la 
diplomatie, la seule carrière qui convînt à son caractère adroit 
et souple, à son esprit essentiellement temporisateur. Quelques 
négociations heureuses le mirent en faveur auprès de Richelieu ; 
sa patience et les circonstances firent le reste. 

Louis XIII avait promis, en effet, à son premier ministre mou- 
rant d'accepter de sa main le successeur qu'il s'était choisi lui- 
même : il eut d'autant moins de répugnance à remettre à Mazarin 
tous les soins du gouvernement, que lui-même, malade, s'afifai- 
blissant de jour en jour, dégoûté de tout et presque las de la vie, 
car la force lui manquait pour se livrer comme autrefois au plaisir 
de la chasse, il reconnaissait la nécessité de continuer l'œuvre po- 
litique de Richelieu; d'ailleurs, depuis la trahison de son cher 
ami (Cinq-Mars) , il ne sentait plus de goût à reprendre un favori, 
et il ne subissait pas d'autre influence que celle de la reine 
Anne d'Autriche, qui avait conquis sur lui, bien tardivement, une 
sorte d'empire, par suite des bons conseils du cardinal Mazarin. 
Rien n'empêchait donc ce dernier d'entrer immédiatement en pos- 
session du crédit et de l'autorité que son illustre prédécesseur ve- 
nait de lui léguer auprès du roi. 

Deux jours après la mort de Richelieu [6 décembre 1642), 
Louis XIII écrivait, sous la dictée de Mazarin , aux ambassadeurs 
de France dans les cours étrangères : « Ma principale pensée sera 
tousjours d'user de la mesme vigueur et fermeté dans mes affaires 
que j'y ay gardées , autant que la justice et la raison me le pourront 
permettre , et de continuer la guerre avec la mesme application et 
les mesmes efforts que j'ay fait depuis que mes ennemis m'ont 



224 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

contraint de m'y porter, jusqu'à ce que, Dieu leur ayant touché 
le cœur, je puisse contribuer avec tous mes alliés à l'establisse- 
ment du repos général de la chrestienté. » C'était bien la pensée 
de Richelieu, qui regrettait, à son dernier soupir, de laisser la 
France « sans Ta voir affermie par une paix générale ». 

Dans la prévision d'une régence prochaine, plus longue que 
celle qui suivit la mort d'Henri IV, Mazarin avait eu déjà l'adresse 
et l'habileté de gagner la confiance d'Anne d'Autriche, en s'assu- 
rant l'affection personnelle de cette princesse fière et hautaine; 
elle avait trop longtemps souffert de se voir dédaignée et souvent 
opprimée par les favoris du roi pour n'être pas sensible à la sou- 
mission respectueuse d'un ministre qui la replaçait à son rang, en 
quelque sorte. D'abord, elleavaitconçu de l'éloignement pour celui 
qu'elle considérait comme une créature de Richelieu ; mais elle com- 
prit le besoin qu'elle allait avoir d'un homme au courant de la poli- 
tique, et elle lui accorda toute confiance. D'ailleurs, ainsi que le 
dit La Rochefoucauld dans ses Mémoires , « il avait eu le temps 
de se justifier auprès d'elle, par ses amis qui le servaient utilement 
et par des conversations secrètes, dont elle ne donnait de part à 
personne ». 

Le roi ne pouvait plus se faire illusion sur son état de santé, 
qui lui annonçait la fin de son règne, et il en vint bientôt (20 avril 
1643) à régler, en présence d'une nombreuse assemblée de 
princes, de seigneurs et de hauts dignitaires, l'administration du 
royaume pendant la minorité de son fils. Le lendemain, il dé- 
signa Mazarin pour présenter le dauphin au baptême avec la 
princesse de Condé. La cérémonie eut lieu dans la chapelle du 
vieux château de Saint-Germain, et l'enfant, alors âgé de cinq ans, 
fut nommé Louis. Son père lui ayant demandé en le revoyant 
comment il s'appelait, le dauphin répondit naïvement: « Louis XIV. 



LA FRONDE. 



225 



— Pas encore, » fit observer le roi avec douceur. Il ne survécut 
à Richelieu que cinq mois, et mourut le i3 mai 1648 , à Page de 
quarante-deux ans, en se préoccupant beaucoup plus des détails 
minutieux de ses obsèques que des grands intérêts de la monar- 



La Bataille de Ro croy 










Fig. 107. — Bataille de Rocroy. D'après une estampe du temps. iBibl. nat.) 

*V. B. — Lo duc d'Enghien occupe le centre de la composition ; devant lui, fuit don Francisco de Mello, général des 
Espagnols, porteur de la canne qu'il perdit à la bataille, suivant la légende. Le cavalier qui tire un coup de pistolet , à 
tranche, est le maréchal de L'Hôpital; aux pieds de ce dernier le baron d'Ambi*' miip, renversé; derrière 

le duc d'Enghien, le comte d'Iscmbourg, qui fut blessé mortellement, et immédiatement devant lui le maréchal de 
QftSBÎon. 



chie. Peu de jours après, pendant les funérailles de Louis XIII, 
on apprit que la bataille de Rocroy avait été gagnée par le duc 
d'Enghien sur les Espagnols. 

Les commencements de la régence furent pleins de promesses 



HENRI IV. — II. 



15 



226 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

et d'espérances. Les armées de la France étaient victorieuses sous 
le commandement du duc d'Enghien et du vicomte de Turenne; 
les princes, naguère coalisés contre la royauté, semblaient main- 
tenant d'accord pour la soutenir et la défendre; la reine, con- 
seillée et dirigée par Mazarin , se montrait bienveillante , gracieuse, 
libérale, pour tout le monde. Quant au peuple, qui prêtait l'o- 
reille aux échos de la cour, il se réjouissait déjà d'une nouvelle ère 
de paix et de prospérité. 

Dans un lit de justice tenu le 18 mai au Palais (fig. 108), 
Anne d'Autriche, vêtue de deuil, accompagnée des princes 
et des ducs et pairs, était allée, avec l'héritier de la couronne, 
prendre possession de la régence et se mettre, en quelque sorte, 
sous la tutelle du parlement, qui, flatté, enorgueilli du rôle su- 
prême qu'on semblait lui offrir, ne songea point à réclamer l'exé- 
cution rigoureuse du testament de Louis XIII. C'était pourtant la 
régence absolue qu'on voulait attribuer à la reine, car Condé et 
le duc d'Orléans se levèrent , l'un après l'autre , « pour lui remettre 
tout le pouvoir et rendre ses volontés sans bornes ». Gaston se 
contentait du titre éphémère de lieutenant général du royaume, et 
chacun des princes croyait, à part soi, avoir des droits acquis à 
une action personnelle dans le gouvernement. Mais on ne tarda 
point à s'apercevoir qu'il n'y avait et qu'il n'y aurait qu'une vo- 
lonté , celle d'Anne d'Autriche , et qu'une direction , celle du cardinal 
Mazarin. 

Mazarin, pendant les dernières années du règne de Louis XIII , 
avaittoujours dissimulé sa réelle influence sous les discrètes allures 
d'une politesse sérieuse et muette. On s'accordait à faire l'éloge 
de son caractère affable et bienveillant, comme de son esprit fin et 
délié; mais personne ne pouvait se vanter de le bien connaître, 
excepté la reine, qui lui portait la plus sincère amitié et qui comp- 



LA FRONDE. 



227 



tait en toute chose sur son dévouement absolu. « Il avait sur 
elle » , dit Voltaire avec un sens et un tact exquis, « cet empire 
qu'un homme adroit devait avoir sur une femme née avec assez 
de faiblesse pour être dominée, et avec assez de fermeté pour 
persister dans son choix. » 



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Fig. 10S. — Le lit de justice tenu le i5 mai 1 (V4.3. D'après une gravure du temps. 



La reine avait le même âge que lui ; elle était encore fort belle; 
romanesque et passionnée comme une Espagnole, elle ne pouvait 
être indifférente aux sentiments de respectueux attachement qu'elle 
avait inspirés au cardinal. Son orgueil l'avait faite irascible et opi- 
niâtre , quoiqu'elle sût , au besoin , dissimuler ses impressions et se 
soumettre, en apparence, à une nécessité de situation dominante: 
elle ne changeait pas pour cela d'idée, ni d'intention, ni de but ; 



228 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

ce qui explique sa persévérance invariable dans ses affections 
comme dans ses haines. Elle devait depuis longtemps se préparer 
à la régence, que Mazarin avait su lui faire pressentir, car elle se 
sentait incapable de gouverner par elle-même et elle avait besoin 
de compter sur un autre Richelieu, qui la déchargerait du fardeau 
et des embarras du gouvernement. 

Une minorité devait, d'ailleurs, donner un nouvel aliment aux 
cabales de cour, que l'affaiblissement de la puissance royale , depuis 
la mort de Richelieu, avait laissées renaître, en ouvrant les portes 
des prisons d'État à plus d'un dangereux détenu; mais ces cabales 
avaient changé de caractère, de tactique et d'objet. Ce n'était 
plus la guerre civile qui devait inévitablement résulter de la cons- 
piration des mécontents ; c'était seulement un travail incessant 
d'intrigues qui se succédaient l'une à l'autre , ou se mêlaient en- 
semble pour donner satisfaction à des ambitions aussi mesquines 
qu'insatiables. Pour les mécontents, que le ridicule avait déjà frap- 
pés en leur donnant la qualification d'Importants (fig. 109), il 
s'agissait moins de s'emparer du pouvoir que de tous les avan- 
tages qu'il serait possible d'en tirer à leur profit. 

Le chef de ces Importants était le duc de Beaufort, fils du duc 
de Vendôme, jeune prince de haute mine, mais de pauvre intelli- 
gence, inconséquent et vantard, capable de toutes les folies et de 
quelques bonnes intentions. Il se croyait tout permis parce qu'il 
avait l'audace de tout entreprendre; il voulait marcher l'égal du 
roi, parce qu'il se disait aussi petit-fils d'Henri IV, et il tenait à la 
cour le premier rang de prince du sang, parce qu'il s'appuyait sur 
le crédit de M me de Montbazon, qui partageait exclusivement, 
avec sa fille la duchesse de Chevreuse, la faveur de la reine. Il 
s'était entouré de brouillons et de factieux qui lui conseillaient de 
se débarrasser de la dangereuse rivalité de Mazarin auprès d'Anne 



LA FRONDE. 



229 



d'Autriche. Mazarin fut averti des complots qu'on tramait contre 
lui, et il dut les prévenir en faisant arrêter et conduire au donjon 
de Vincennes le duc de Beaufort, qui avait juré de le tuer de sa 
propre main. 

Il y eut, en outre, plusieurs des partisans de ce prince, entre 










a^ 



Fig. 109. — Gentilshommes français. D'après Abraham Bosse. xvn e siècle. 



autres le vieux Châteauneuf , qu'on éloigna de la reine et qui fu- 
rent invités à se retirer dans leurs terres. La duchesse de Mont- 
bazon avait été sacrifiée la première, sans que la reine essayât de 
la protéger contre la duchesse de Longueville, qui exigeait son 
renvoi et sa disgrâce. M me de Longueville avait pour elle, outre 
l'adhésion de Mazarin, l'influence considérable de sa mère, la 
princesse de Condé, et de son frère, le duc d'Enghien, levain- 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



queur de Rocroy. Anne d'Autriche ne songea même pas à inter- 
venir en faveur de la duchesse de Chevreuse, autrefois sa confi- 
dente. « La souveraine, » dit M me de Motteville , « était devenue 
sérieuse et dévote; la favorite était demeurée dans les mêmes sen- 
timents de galanterie et de vanité. » 

L'évêque de Beauvais, que Louis XIII en mourant avait mis à 
la tête du conseil, fut remercié et renvoyé dans son diocèse. Le 
surintendant des finances, Bouthillier, et son fils, le comte deCha- 
vigny, sortirent en même temps du ministère, qui fut reconstitué 
par le cardinal avec des hommes d'Etat qu'il savait être à sa dévo- 
tion. Les principaux Importants , que le cardinal de Retz repré- 
sente comme « quatre ou cinq mélancoliques qui avoient la mine 
de penser creux » , essayèrent encore de donner suite à la cabale du 
duc de Beaufort, mais ils perdirent le dernier appui qu'ils avaient 
dans l'intimité de la reine, quand M mc de Hautefort, qui persistait 
à les soutenir, se vit obligée, à son tour, de quitter la place et de 
disparaître de la cour, sur un ordre de Mazarin, qui la craignait 
plus que toutes les autres conseillères d'Anne d'Autriche. La que- 
relle des duchesses de Montbazon et de Longueville eut un triste 
dénouement, dans un duel célèbre, où le duc de Guise et le comte 
de Coligny combattirent l'un contre l'autre, en plein jour, au mi- 
lieu de la place Royale, sous les yeux des dames qui étaient les 
témoins de la lutte sanglante de ces deux vaillants champions. Ce 
duel, dans lequel Coligny fut blessé mortellement pour les beaux 
yeux de M mc de Longueville , semblait le prologue de la Fronde , où 
les femmes de la régence d'Anne d'Autriche allaient jouer un rôle 
si actif, en faisant de la galanterie française le mobile romanesque 
de la politique. 

On ne pouvait plus douter que Mazarin fût désormais le seul 
guide, le seul inspirateur de tous les actes de la régence. Il pou- 



LA FRONDE. 



10 i 



vait achever, par la 
paix autant que par 
les armes, l'œuvre de 
Richelieu, et tandis 
que d'Enghien et Tu- 
renne (fig. no), les 
grands capitaines de 
leur temps, se mesu- 
raient sur les champs 
de bataille de Fri- 
bourg et de Nordlin- 
gue, avec les meilleurs 
généraux de l' Espagne 
et de r Allemagne, les 
négociations se pour- 
suivaient à la fois à 
Munster et à Osna- 
bruck pour la conclu- 
sion d'un traité qui 
donnait de nouvelles 
frontières à la France 
agrandie, en assurant 
une paix durable à 
l'Europe. Les négo- 
ciations, que le comte 
d'Avaux et Abel Ser- 
vien étaient chargés de 
suivre au nom de la 
France, c'étaitMazarin 
qui les conduisait seul, 



i I 




232 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

avec beaucoup d'habileté, du fond du Palais-Royal, où il avait 
jugé utile de s'établir près de la reine, qui s'y trouvait plus en sû- 
reté qu'au Louvre. Quant à lui, il habitait un petit corps de logis, 
dans une cour intérieure du palais, laquelle s'ouvrait sur la rue 
des Bons-Enfants et était gardée jour et nuit par de nombreuses 
sentinelles* le complot de Beaufort contre sa vie l'avait averti de 
prendre des précautions de prudence, qui devinrent de plus en plus 
nécessaires, à mesure que s'envenimait le ressentiment de ses 
ennemis et que la voix publique le désignait plus spécialement à 
l'aversion de tous les Français (fig. 1 1 1). 

On attribuait, en effet, à la reine, tout le bien qui se faisait, dans 
les choses du gouvernement, et l'on n'attribuait tout le mal qu'à lui 
seul. Un courtisan avait déclaré que la langue française pouvait se 
réduire à cinq petits mots : « La reine est si bonne, » et le peuple, 
parodiant cette flatterie, disait qu'il en fallait à peu près autant 
pour résumer la puissance du diable : « Le cardinal n'est pas 
bon. » 

Mazarin avait, sans doute, à se reprocher de n'avoir pas pris à 
cœur la cause du peuple et de ne tenir aucun compte de ses misères, 
quand il avait autorisé et même provoqué les prodigalités des pre- 
miers temps de la régence. « On donnoit tout, on ne refusoit rien, » 
dit, à ce sujet, le cardinal de Retz. Les revenus de l'État étaient dé- 
vorés, par anticipation, pour plus de trois années, et cependant les 
dépenses s'élevèrent, dans le cours de cette première année, à 25 
millions au-dessus du chiffre des dépenses de Tannée précédente. 
Les abus et les désordres qui existaient dans l'administration finan- 
cière, depuis qu'elle avait cessé d'être dans les mains de Sully, 
n'avaient fait que s'augmenter à l'excès, surtout après que l'Italien 
Particelli, qui déguisait sa nationalité sous le nom à'Emerjr, fut 
devenu contrôleur général ou surintendant des finances. 



LA FRONDE. 



2 33 



Particelli d'Émery surpassa tous ses prédécesseurs : il avait 
une prodigieuse imaginative pour créer de nouvelles taxes; il re- 




HIC EST 

MONSTRORVM DOMITOR, 

PACATOR ET ORBIS. 



Fie. m. - Mazarin [1602-1661). D'après le portrait peint par Mignard. 



tranchait arbitrairement une portion des rentes à payer par l'E- 
tat, il empruntait à i5 et 20 pour cent, rendait les contribuables 
solidaires les uns des autres, faisait saisir et vendre les bestiaux et 



23 4 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

les instruments aratoires des laboureurs, et retenait en chartre 
privée les gens qui n'avaient pas le moyen de payer. On assure 
que, durant Tannée 1646, 23, 000 personnes avaient été ainsi 
emprisonnées, et que 5, 000 moururent de faim et de maladie dans 
les prisons! D'un bout de la France à l'autre, des cris de dou- 
leur et des malédictions s'élevaient contre le premier ministre, qui 
autorisait ces horreurs ou qui du moins n'y portait pas remède. 
L'indignation populaire eût été plus grande encore, si l'on avait 
soupçonné qu'il se faisait une large part dans le produit de ces 
impôts injustes et vexatoires, et que sa fortune particulière gros- 
sissait aux dépens de la fortune publique. 

Bien que Mazarin n'eût rien changé à ses habitudes discrètes et 
mystérieuses et se fût fait, en quelque sorte, une existence close 
de toutes parts, le secret n'en était pas si bien gardé qu'il ne trans- 
pirât dans le public quelque bruit de ce rapide accroissement de 
fortune. On savait qu'une grande bibliothèque avait été formée, 
pour lui, par le savant Naudé, son secrétaire; que de riches col- 
lections de tableaux de maîtres, de statues antiques, d'anciennes 
tapisseries, de camées et de pierres précieuses, étaient réunies par 
ses ordres. On apprit bientôt que le cardinal avait acheté, au prix 
d'un million, l'hôtel que le président Duret de Chevry avait fait 
construire à Paris, sur la rue des Petits-Champs, et qu'un autre 
président de la chambre des comptes, Jacques Tubeuf, venait 
d'agrandir en y ajoutant son propre hôtel. Une armée d'ouvriers 
et d'artistes, arrivés d'Italie, s'étaient emparées déjà de ces deux 
hôtels, et les badauds de Paris étaient aux aguets pour suivre les 
travaux de construction et d'embellissement, en se disant l'un 
à l'autre que le palais Mazarin serait plus beau que le Palais- 
Cardinal, devenu Palais-Royal depuis qu'il était habité par le 
jeune roi, la reine et le premier ministre. 



LA FRONDE. 



235 



Mazarin ne prenait pas garde à ces haines populaires qui s'a- 
massaient contre lui : il avait trop de mépris pour le peuple, d'où 




eesr. l&jo i.oJi:. 
Fig. 112. — Grand'salle du Palais de justice, au xvn c siècle. 



il était sorti, et qu'il confondait avec la canaille, suivant l'habitude 
des grands seigneurs. Il ne savait pas que le levain de la Ligue 
fermentait toujours au fond du cœur des bourgeois de Paris, et il 



236 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

osa imprudemment se mettre en lutte avec l'esprit de corps par- 
lementaire, qui faisait mouvoir à son gré toute la bourgeoisie. Il 
aurait pu voir, cependant, au mois de juillet 1644, un faible essai 
d'émeute parisienne, lorsque le peuple, irrité d'une taxe arbitraire 
et onéreuse qui frappait toutes les maisons bâties dans les fau- 
bourgs depuis un demi-siècle, se porta en masse sur le Palais, 
envahit la grand'salle (fig. 112) en poussant des cris de mort 
contre d'Emery et se montra dans les rues, armé de bâtons et 
vociférant. Ce fut ce jour-là même que la reine, effrayée de ces 
menaces et de ces excès, transporta du Louvre au Palais-Royal 
sa résidence ordinaire. 

Quant aux désordres et aux émeutes qui avaient lieu dans les 
provinces à l'occasion de la levée des tailles, le cardinal n'en 
voyait rien et ne s'en inquiétait pas. Il n'ignorait point que la co- 
lère du peuple et des bourgeois s'exhalait contre lui en épigrammes 
et en vaudevilles satiriques ; c'est à ce sujet qu'il aurait dit ce 
mot fameux, qui eut des échos sinistres dans le ressentiment des 
Parisiens : « Ils chantent, ils payeront! » 

Tout était tranquille du côté de la cour, où les Importants 
avaient été remplacés par les Petits-maîtres, qui s'étaient donné 
pour chef et pour modèle le duc d'Enghien : ils critiquaient tout 
d'un ton tranchant et d'un air bravache, mais ils ne songeaient 
pas à faire des menées politiques, se plaignant seulement de ce 
que la reine donnait trop de temps à ses dévotions, et pas assez 
d'éclat aux divertissements de la jeune noblesse. 

Nous emprunterons à M me de Motteville quelques détails sur la 
vie journalière de la reine depuis qu'elle était en paisible posses- 
sion du pouvoir. « Elle s'éveillait pour l'ordinaire à dix ou onze 
heures-, ses principaux officiers lui venaient faire leur cour, ainsi 
que certaines dames qui lui parlaient de charités (fig. 1 13), car ses 



LA FRONDE. 



aumônes étaient grandes. Puis elle se levait, prenait une robe 
de chambre, et, après avoir fait une seconde prière, elle déjeu- 
nait de grand appétit. Après avoir mis son corps de jupe avec un 
peignoir, elle entendait la messe fort dévotement et, cette action 




Fig. 1 1 J. — Dames de charité visitant les malades. D'après Abraham Bosse. XVII e s. 



finie, elle venait à sa toilette. De temps en temps, elle gardait la 
chambre un ou deux jours pour se reposer. Elle ne dînait pas sou- 
vent en public, servie par ses officiers. Après son dîner, elle allait 
tenir le cercle, ou bien elle sortait et allait voir des religieuses. La 
reine se retirait ensuite en son particulier, et le cardinal venait 
s'entretenir, les portes ouvertes. Quand elle avait donné le bon- 



HENRI IV ET LOUIS XIII 



soir, elle restait en prière pendant plus d'une heure; puis elle sou- 
pait à onze heures. » 

Au dehors, les armées de France poursuivaient le cours de leurs 
succès, et le congrès de Munster marchait lentement dans la voie 
que Mazarin avait ouverte pour arriver à une paix définitive. Mais 
il fallait de l'argent, beaucoup d'argent, car les caisses de l'État 
étaient vides, et, pour les remplir, le contrôleur général d'Émery 
faisait appel aux ressources de son génie inventif, en créant de 
nouveaux impôts. En vain, touché de la misère du peuple, le par- 
lement s'était réuni, malgré la défense de la reine, pour protester 
contre cet accroissement des impôts; Paris était resté calme, bien 
que les corps de métiers eussent été taxés à plus de 700,000 livres, 
et le contrôleur général continuait le cours de ses entreprises finan- 
cières. 

Mazarin se croyait alors assez sûr de l'avenir pour faire élever 
auprès de lui trois de ses nièces et son neveu, que la reine avait 
accueillis avec empressement et qu'elle traitait comme ses propres 
enfants. Tandis qu'il faisait connaître à la cour ce que c'était que 
l'opéra italien et la musique italienne, ce qui coûta des somm es 
considérables (fig. 1 [4), il laissait à son compère d'Emery li- 
berté entière de battre monnaie, tantôt par des mesures vexatoires, 
tantôt par des édits bursaux presque insignifiants et même ridi- 
cules, tels que la création des charges de contrôleurs de fagots, 
de jurés vendeurs de foin, de conseillers du roi crieurs de vin, 
et ces charges se vendaient cher, ainsi que l'octroi des lettres de 
noblesse. 

Toutefois, ce calme ne devait pas être de longue durée, et déjà 
les artisans de troubles et de guerres civiles jugeaient le moment 
favorable pour exciter le peuple à l'insubordination, sinon à la ré- 
volte, en attaquant hautement la reine et son ami le cardinal, 



LA FRONDE. 



20g 



qu'elle soutenait contre le parlement. Les dispositions séditieuses 
du peuple et de la bourgeoisie parisiennes se traduisirent par une 
espèce d'émeute, aussitôt réprimée que commencée, le 12 jan- 
vier 1648, quand le jeune roi, à peine rétabli d'une maladie qui 




Fig. 114. — Comédiens italiens appelés en France par le cardinal Mazarin, 
gravure anonyme. (Bibl nat.) 



avait mis ses jours en danger, fut conduit, par sa mère, à Notre- 
Dame, pour assister à une messe d'actions de grâces. La veille 
même, la reine avait vu son carrosse entouré d'un groupe de 
femmes de la lie du peuple, qui l'outragèrent, en l'invitant à chasser 
son Mazarin. 



2 4 o HENRI IV ET LOUIS XIII. 

D'autres indices de sédition témoignaient de la sourde irritation 
qui régnait dans Paris. Ainsi, toutes les nuits, on entendait, 
dans les rues, des coups de feu, et le jour, les abords du Palais 
étaient encombrés d'une foule remuante et grondante. La créa- 
tion de douze nouvelles charges de maîtres des requêtes avait exas- 
péré le parlement, qui refusa d'enregistrer cet édit. 

Le parlement fit plus : il s'entendit, pour la résistance, avec les 
cours souveraines, la chambre des comptes, la cour des aides et le 
grand conseil, qui s'unirent « par la considération de la confrater- 
nité ». L'arrêt d'union, rendu, le i3 mai 1648, par toutes les 
chambres assemblées, fut cassé par le conseil des ministres, qui vou- 
lait mettre ordre à la coalition séditieuse de la haute magistrature. 
Mazarin avait protesté, dans le conseil, contre cet arrêt d'union, 
qu'il déclarait attentatoire aux droits de la royauté; mais, comme 
il prononçait le français à l'italienne, il répétait toujours V arrêt 
d'ognon, ce qui eut des échos moqueurs à la cour. Le parlement 
ne persista pas moins à maintenir sa décision « pour servir le pu- 
blic et le particulier, et réformer les abus de l'Estat ». 

On apprit tout à coup que le duc de Beaufort s'était échappé 
du donjon de Vincennes, et qu'il recommençait, plus audacieux 
que jamais, ses brigues et ses complots, avec les anciens chefs 
des Importants. Le parlement avait l'air de les soutenir, lorsqu'il 
osait adresser des remontrances à la reine, par une députation 
qui fut reçue au Palais-Royal, mais qui n'y trouva que des re- 
proches et des menaces de la part de la reine elle-même. Anne 
d'Autriche alla jusqu'à dire aux envoyés du parlement, que « si 
les séditieux persistoient, elle en feroit un chastiment si exem- 
plaire, qu'il en seroist mention à la postérité ». 

En dépit de ces menaces, Mazarin poussait doucement à la 
conciliation, et il pria le duc d'Orléans, le grand agitateur du règne 



LA FRONDE. 241 



précédent, d'intervenir auprès des magistrats réfractaires. Après 
deux jours de délibérations parlementaires et de conciliabules 
secrets, la reine déclara qu'elle consentait à l'exécution de l'arrêt 
d'union, pourvu que les assemblées des quatre cours souveraines 
terminassent promptement la besogne qu'elles avaient à faire. Les 
magistrats coalisés, fiers de leur triomphe, prononcèrent souve- 
rainement la suppression des intendants créés par Richelieu, et 
demandèrent la diminution des impôts, en établissant une chambre 
de justice, pour faire rendre gorge aux financiers. La reine s'in- 
clina devant la volonté du parlement de Paris, appuyé par les 
cours souveraines et par tous les parlements de France. Mazarin 
n'osa même pas faire entendre sa voix en faveur de Particelli, 
qui fut destitué le 10 juillet et remplacé, à la surintendance des 
finances, par le duc de la Meilleraye, auquel il ne laissait que des 
caisses vides, avec i'3o millions de dettes. 

Le parlement était désormais le maître de la situation. 
Le duc d'Orléans avait repris beaucoup d'autorité auprès de la 
reine, qui s'indignait des attentats de ces robins contre le pouvoir 
royal et qui voulait que ce pouvoir fût respecté. « M. le cardinal 
est trop bon, » dit-elle; « il gastera tout, pour toujours ménager 
ses ennemis. » Mazarin prêchait tout haut la modération et la pru- 
dence, en reprochant à la reine d'être brave comme un soldat qui 
11e connaît pas le danger. Mais ce n'était qu'une manière de ca- 
cher son jeu et de prendre, au nom de la reine, des mesures coerci- 
tives contre les téméraires empiétements de la bourgeoisie de 
robe. 

La nouvelle de la glorieuse victoire de Lens, remportée le 20 août 
par le prince de Gondé contre les Espagnols, vint encourager la reine 
et son premier ministre à recourir aux moyens violents pour ré- 
duire à merci le parlement. Rien ne prouve mieux la coïncidence 

HENRI IV. — II. IÔ 



242 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

de ce succès avec un projet de répression vigoureuse des entreprises 
parlementaires, que ce mot du jeune roi Louis XIV, à propos de 
la victoire de Lens : « Le parlement en sera bien fâché. » Il était 
question, en effet, d'appeler Gondé à Paris, avec quelques régi- 
ments de sa vaillante armée, pour mater la bourgeoisie séditieuse 
et tenir en bride le populaire. On savait que le parlement prépa- 
rait des remontrances au roi et semblait aspirer à mettre la main 
dans le gouvernement de la régence. 

Mazarin jugea que la mesure était comble, et qu'on ne pouvait 
plus sans péril tolérer l'attitude factieuse des parlementaires. 

Un Te Deum solennel devait être célébré, le 26 août, à Notre- 
Dame, pour la réception des drapeaux pris sur l'ennemi (fig. 1 15); 
le parlement fut invité, selon l'usage. Cette cérémonie avait mo- 
tivé un grand déploiement de troupes, qui remplissaient toutes 
les rues de la Cité. Dès que les membres du parlement furent 
rentrés à leur domicile, on procéda aussitôt à l'arrestation du con- 
seiller Broussel et des présidents Charton et Potier de Blancmesnil, 
qui étaient considérés comme les chefs les plus dangereux de la 
faction parlementaire, et soupçonnés d'être les instruments des 
grands conspirateurs qui travaillaient sourdement à soulever le 
peuple. Le président Charton avait eu le temps de s'esquiver, mais 
Broussel et Potier de Blancmesnil furent mis dans deux carrosses, 
pour être conduits, sous bonne escorte, l'un à Vincennes, et l'autre 
à Saint-Germain en Laye. 

La vieille servante de Broussel courut après le carrosse qui em- 
menait son maître, et ses cris ameutèrent le peuple, qui tenta de 
délivrer le prisonnier. Ce Broussel, qui n'avait de recommandable 
que ses cheveux blancs et sa haine contre le ministère ou plutôt 
contre Mazarin, s'était rendu populaire en attaquant avec animo- 
sité tous les actes de la cour et en élevant ses attaques jusqu'à la 



LA FRONDE. 



240 



personne de la rei- 
ne. L'enlèvement de 
Broussel souleva donc 
tout le quartier de la 
Cité; les portefaix et 
les gens de rivière ac- 
coururent, aux cris de 
liberté et de Brous- 
sel; on ferma les bou- 
tiques, on tendit les 
chaîne des rues, on 
jeta des pierres aux 
soldats, les fenêtres se 
garnirent d'hommes 
armés. 

Au bruit de cette 
émeute, le maréchal 
de la Meilleraye s'était 
avancé, à la tête des 
gardes de la maison 
du roi, jusqu'au Pont- 
Neuf, lorsque la foule 
ouvrit ses rangs pres- 
sés pour livrer passage 
au coadjuteur de l'ar- 
chevêque de Paris, à 
Paul de Gondi, sire 
de Retz, qui était sorti 
de l'archevêché pour 
aller supplier la reine 




244 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

de aire mettre en liberté Broussel et Blancmesnil. On comprend 
que le coadjuteur, se rendant au Palais-Royal, à pied, en rochet 
et en camail, au milieu d'une bande de peuple, fut assez mal 
reçu par la reine et par le cardinal : « en ayant esté refusé », dit 
le Journal du parlement, « comme il n'avoit pas de bonnes pa- 
roles à donner au peuple, il retourna chez lui par un autre chemin 
qu'il n'estoit venu ». 

La foule continuait à vociférer, à casser les vitres : on la laissa 
occuper la Cité, le quartier des Halles et la rue Saint-Honoré. La 
Meilleraye avait fait replier les troupes aux alentours du Palais- 
Royal, et pendant la nuit on fit venir 2,000 hommes d'infanterie, 
qui étaient cantonnés à quelques lieues de Paris. Cette nuit-là se 
passa dans le plus grand calme:, mais le coadjuteur tenait conseil, 
à l'archevêché (fig. 1 16), avec les principaux meneurs, pour aviser 
à ce qu'il faudrait faire, le lendemain, pour tirer parti de l'agi- 
tation du peuple. 

Paul de Gondi, qui venait de faire son apparition sur la scène 
politique, était né conspirateur. Son orgueil et son ambition le 
poussaient aux entreprises audacieuses; il enviait la fortune du car- 
dinal Mazarin et il aspirait à prendre sa place auprès de la reine, 
qu'il croyait facile de subjuguer par la puissance de la fascination. 
Il n'en était pas d'ailleurs à son coup d'essai, puisqu'à l'âge de 
vingt-trois ans il avait été l'âme d'une conspiration contre la vie 
de Richelieu. Ses espérances n'avaient pas de bornes*, car, ne comp- 
tant que des marchands enrichis parmi ses ancêtres, il ne se lassait 
pas de répéter : « Je suis d'une famille de Florence aussi ancienne 
que celle des plus grands princes. » Ce fut lui qui attira le parle- 
ment dans les cabales et le peuple dans les séditions , sans autre but 
que de renverser Mazarin et de devenir, à sa place, maître absolu 
du gouvernement. 



LA FRONDE. 



2_p 



Il est impossible de ne pas voir la main du coadjuteur dans les 
événements qui eurent lieu à Paris, le lendemain de la réception 
froide et dédaigneuse qu'on lui avait faite au Palais-Royal. De 
grand matin (27 août), le parlement était rassemblé, et deux mem- 
bres de la compagnie, neveux du conseiller Broussel, lui avaient 
porté plainte au sujet de l'enlèvement de ce magistrat. Les bour- 




Fig. ini. Vue de l'archevêché de Paris en i65o. D'après une gravure du temps. 



geois, la plupart en armes, sortaient de leurs maisons et venaient 
se mettre sous les ordres des colonels et capitaines de quartiers; 
le peuple, très ému et très exalté, affluait de toutes parts et se por- 
tait aux abords du palais de justice. 

On signala un carrosse, lequel, escorté de gens à cheval, es- 
sayait de traverser le Pont-Neuf : c'était le chancelier Seguier, 
qui allait enjoindre au parlement de cesser ses assemblées. Il fut 
obligé de mettre pied à terre, et la foule le poursuivit de grandes 
huées. Son escorte fut assaillie et maltraitée; lui-même eut beau- 



246 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

coup de peine à se soustraire à ces violences, en cherchant un 
asile dans l'hôtel de Luynes, près du pont Saint-Michel. Le peu- 
ple assaillit l'hôtel, et le chancelier n'aurait pas échappé à ces fu- 
rieux, si le maréchal de la Meilleraye, à la tête d'une compagnie 
des gardes, ne fût venu le délivrer et le ramener au Palais-Royal 
à travers une grêle de pierres (fi g. 1 1 7). 

Le bruit se répandit aussitôt qu'il avait été tué; ce fut le signal 
du soulèvement des Parisiens : partout on s'arme, partout on 
élève, à chaque rue, des barricades, avec des tonneaux remplis de 
sable et de terre; on monte des pavés à tous les étages des mai- 
sons : la ville entière offre l'aspect d'un camp retranché, dans le- 
quel plus de cent mille hommes se distribuent les postes et se dis- 
posent à soutenir un siège, k Suivant tous les témoignages, deux 
ou trois heures avaient suffi pour faire passer Paris, du calme 
profond où l'aurore l'avait trouvé, à cet état qui avait déjà tout le 
caractère d'une victoire. » Les troupes reculent devant ces démons- 
trations menaçantes, et ne répondent pas même à des décharges 
de mousqueterie qui font tomber quelques soldats. Tout est morne 
et anxieux dans l'intérieur du Palais-Royal, où la reine et le car- 
dinal ne savent que résoudre. 

Alors le parlement, après ample délibération, sort majestueuse- 
ment, « en corps de cour, avec robes et bonnets, les huissiers en 
tête, » pour se rendre chez le roi. On lui fait place, on le salue de 
mille acclamations. La reine, à l'arrivée des magistrats, ordonne 
de les introduire en sa présence : elle les reçoit dans une attitude 
noble et fière. Le premier président Mole prend la parole, et con- 
jure la reine de faire mettre en liberté Broussel et Blancmesnil 
comme l'unique moyen de sortir d'affaire. Anne d'Autriche répond 
que c'est au parlement seul de calmer l'agitation publique et que, 
s'il ne le faisait pas, tous ceux qui se trouvaient devant elle en répon- 



LA FRONDE. 



247 



draient sur leurs têtes. Le premier président insiste; la reine s'ir- 
rite, refuse toute concession et passe dans une autre chambre. Mais 









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Fig. 117. — Pierre Seguier, chancelier de France (1588-1672). D'après Cl. Mellan. 



Mazarin, qu'elle va rejoindre, la décide à entrer en pourparlers 
avec le parlement, qui peut seul s'interposer entre elle et le peu- 
ple révolté. Après de longs débats pour en venir à une entente ré- 



24S HENRI IV ET LOUIS XIII. 

ciproque, la reine consent à tout, si le parlement s'engage à ne pas 
siéger jusqu'aux premiers jours de novembre. Il s'agit d'en déli- 
bérer, et le parlement se met en marche pour retourner au lieu de 
ses séances. 

Quand le peuple, qui attendait sa sortie, le voit revenir sans 
ramener le conseiller Broussel avec lui, on lui barre le passage, on 
le repousse, on lui crie qu'il ne sortira du Palais-Royal qu'avec 
Broussel libre ou le cardinal et le chancelier pour otages. Une 
partie des magistrats seulement rentre dans le Palais-Royal; les 
autres jettent à terre leurs insignes et leurs robes pour s'esquiver 
dans la foule. On tient séance dans la grande galerie du Palais- 
Royal (fig. 1 18)^ sous la présidence du chancelier, et l'on rend un 
arrêt par lequel le parlement déclare qu'il ne s'occupera plus que 
des affaires courantes, ajournant tacitement toute autre discussion 
à la rentrée des vacances. Cet arrêt rendu, la reine fait délivrer des 
lettres de cachet pour le retour des prisonniers. Les parlementaires 
sont forcés de montrer ces lettres, pour que la foule leur ouvre 
passage. 

On était arrivé ainsi jusqu'à sept heures du soir, et le peuple, 
qui ne se fiait pas trop aux promesses de la reine, passa la nuit 
sur ses barricades, en faisant bonne garde pour ne pas être sur- 
pris. 

Le jour suivant (28 août), dès l'aube, le parlement était déjà 
réuni quand le président de Blancmesnil vint reprendre sa place 
dans la grand'chambre; mais Broussel n'avait pas encore reparu, 
et le peuple le redemandait à grands cris. On le trouva dans l'é- 
glise de Notre-Dame, qui priait à genoux devant un autel; les 
bourgeois armés l'escortèrent jusque dans les salles du Palais, 
en criant : Vive Broussel! Aussitôt le parlement ordonne : « Que 
chacun rouvre ses boutiques, et retourne à ses exercices ordinaires; 



LA FRONDE. 



--. 



que les chaînes soient abaissées et les barricades défaites avec dé- 
fenses à tous vagabonds et gens sans aveu de porter aucunes armes 




et de s'assembler, sous peine de punition. » A midi, il ne restait 
plus aucune trace du désordre. 

« Les trois journées des barricades étaient sans doute, faitob- 



25o HENRI IV ET LOUIS XIII. 

server Bazin, « un événement fâcheux pour l'autorité royale; elle 
avait voulu agir violemment, par surprise, et une résistance ou- 
verte, forte, unanime, devenue en quelques instants menaçante et 
agressive, avait arraché publiquement de ses mains sa chétive 
capture. Au milieu de l'agitation causée par cet attentat impuis- 
sant, le mécontentement populaire avait certainement fait de grands 
pas. Il était parvenu jusqu'à des manifestations offensantes contre 
la personne de la reine, contre son ministre; il avait proclamé 
dans la rue des principes tout à fait séditieux, des désirs complète- 
ment hostiles. Cependant, il était certain aussi que si la volonté du 
souverain avait été empêchée, si sa puissance avait été vaincue, 
personne du moins n'avait pu profiter de cette défaite pour établir 
son commandement sur la force immense qui venait de se révéler. 
Aucun chef n'avait paru, aucun nom n'avait rallié les masses; le 
parlement lui-même s'était compromis. Les gens de guerre s'é- 
taient montrés fidèles, les gens de cour zélés jusqu'à la fanfaron- 
nade. La position n'était donc pas désespérée, et beaucoup d'a- 
dresse, avec un peu de fermeté, pouvait en réparer le dommage. » 

Le parlement tint sa promesse et s'abstint de toute délibération 
relative aux derniers événements, mais le peuple et les bourgeois 
étaient trop fiers d'avoir fait trembler la cour pour ne pas s'attri- 
buer toute la gloire de leurs barricades. C'était, pensaient-ils, un 
moyen infaillible qu'ils pourraient toujours employer avec succès 
pour obtenir du gouvernement pleine satisfaction à l'égard de tous 
leurs griefs. Les conspirateurs savaient aussi comment le peuple 
et les bourgeois leur serviraient d'instruments dociles et aveugles 
contre la cour. 

Ces conspirateurs avait déjà leur nom de parti : ils s'étaient 
qualifiés de Frondeurs (fîg. 119), pour rappeler qu'il n'avait 
fallu qu'un coup de fronde du petit berger David pour mettre à 



LA FRONDE. 



t5i 



bas le géant Goliath. Le roi avait à peine été nommé pendant 
l'émeute des barricades-, la reine seule était désignée au ressen- 
timent des Parisiens-, on n'imputait qu\à elle l'audace d'un atten- 
tat contre Broussel , qui avait toujours été le défenseur de la 
cause du peuple. C'est alors que commença contre elle un effroya- 
ble débordement de chansons et de vaudevilles satiriques, qui pas- 




Fig. i ni. — Réunion de frondeurs. D'après une gravure contemporaine. 



saient de bouche en bouche et allaient retentir jusqu'aux portes du 
Palais-Royal. Dans ces chansons, que les frondeurs s'acharnaient 
à multiplier et à répandre avec une atroce malignité, le nom de 
Mazarin était odieusement mêlé au nom de la reine, qui ne pou- 
vait plus paraître en public sans être outragée. 

Anne d'Autriche avait demandé, avec instance, que Condé fût 
averti de venir en toute hâte à Paris avec son armée. Mazarin 



252 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

s'y opposa, en disant que l'armée du prince était plus utile contre 
les ennemis que contre les Parisiens; mais la reine, ne pouvant 
plus supporter le séjour de la capitale, où tout le monde semblait 
s'être tourné contre elle, résolut d'aller passer l'automne au châ- 
teau de Ruel, avec le roi et la cour (i3 septembre). Le cardinal, 
prévoyant l'effet fâcheux de ce départ, prit les précautions néces- 
saires pour qu'il n'eut pas l'air d'une fuite, et une fois arrivé à 
Ruel, où il suivit la reine, il manda au parlement que le jeune roi 
étant malade, ses médecins lui avaient recommandé, dans l'intérêt 
de sa santé, de faire un séjour de deux mois à la campagne. 

Les Parisiens furent très inquiets et très irrités quand on sut 
que la cour n'était plus au Palais-Royal. Ils apprenaient, peu de 
jours après, que Condé avait quitté son armée pour se rendre aussi 
à Ruel, et qu'on rassemblait des troupes destinées à faire le siège 
ou le blocus de Paris. Le parlement oublia sa promesse de s'abs- 
tenir de toute discussion politique jusqu'à la fin de ses vacances. 
Dans une séance (22 septembre}, où le président Viole avait exposé 
les dangers que pourrait courir la capitale si le parti de la cour se 
préparait à l'attaquer de vive force ou par la famine, Blancmesnil 
s'écria que tout le mal venait d'un seul homme, et que le remède 
serait de remettre en vigueur l'arrêt de 161 7, qui, après la mort 
du maréchal d'Ancre, avait interdit expressément de confier à un 
étranger l'administration du royaume. Le cardinal Mazarin avait 
été nommé par tous les assistants, et dès lors son nom revint dans 
les délibérations où le parlement ne visait qu'à humilier l'autorité 
royale. 

En même temps, on publiait à Paris une des premières ma\a- 
rinades qui aient paru, et dont M. de Retz était certainement 
l'auteur ou l'inspirateur-, elle était intitulée : Requête des trois 
Etats du gouvernement de l'Ile-de-France au Parlement; ce 



LA FRONDE. 



pamphlet anonyme, où les griefs contre Mazarin s'étalaient en huit 
pages pleines des plus violentes invectives, s'adressait au parlement, 
pour le supplier de faire des remontrances à la reine « sur les 
grands malheurs et désordres déjà causés par le cardinal Mazarin, 
et sur ceux qu'il causeroit à l'avenir s'il demeurait plus longtemps 
dans cette domination illégale et violente où il s'estoit établi ». 




Fig. i-20. — Entrée du Cours la Reine. D'après Israël Silvestre. xvu* siècle. 



Mazarin comprit qu'il ne devait pas laisser le champ libre à ses 
ennemis : dans les conférences qui se tenaient à Saint-Germain 
pour dresser un compromis entre le roi et le parlement, il écouta, 
il signa tout ce qu'on voulut, pourvu que son nom ne fût pas pro- 
noncé dans cet arrangement amiable qui donnait satisfaction aux 
exigences impérieuses du parlement; et, le 3i octobre, il ramenait 
la cour à Paris, sept jours après la signature, à Munster, d'un glo- 
rieux traité de paix (on l'appela plus communément traité de West- 



254 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

phalie), d'après lequel , selon les expressions emphatiques de la 
Galette, « les François pourroient dorénavant abreuver paisible- 
ment leurs chevaux dans le Rhin, et le roi faire, de là vers l'autre 
bout de son royaume, plus de cinq cents bonnes lieues françoises 
sur ses terres ». Les habitants de Paris ne s'émurent même pas 
à la nouvelle de ce traité, qui rehaussait la grandeur de la France 
aux yeux de l'Europe : on n'était occupé que du retour du roi au 
Palais-Royal, ce qu'on regardait comme une soumission aux vo- 
lontés du peuple et aux ordres du parlement. 

Le cardinal ne tarda pas à s'apercevoir qu'il s'était trop pressé 
de revenir à Paris. 

L'attitude de la population était plus insolente et plus menaçante 
que jamais, et les projets des chefs de la Fronde s'annonçaient 
par des bruits sinistres et par des placards incendiaires. Les libelles 
imprimés en cachette commençaient à pleuvoir et tombaient dans 
toutes les mains. Aussi Mazarin fut-il le premier à reconnaître que 
le roi et sa mère n'étaient plus en sûreté au Palais-Royal. On 
décida donc que la cour quitterait Paris, pour se rendre à Saint- 
Germain. Le secret fut bien gardé, et, le 6 janvier 1640, jour des 
Rois, à quatre heures du matin, le carrosse d'Anne d'Autriche, 
où se trouvaient Louis XIV et son frère, arriva au Cours la Reine, 
(fig. 120) : les carrosses des princes et princesses, des ministres 
et des grands officiers de la maison royale, en un mot, de toutes 
les personnes de la cour, ne se firent pas attendre au rendez- vous, 
et deux heures plus tard tous les fugitifs étaient en sûreté dans le 
château de Saint-Germain. Là, rien n'avait été préparé pour rece- 
voir un seul de ces hôtes nombreux, l'habitude étant toujours de 
démeubler les châteaux que l'on n'habitait pas. Durant plusieurs 
jours, la reine et ses deux fils couchèrent sur des lits de camp, 
tandis que les princesses et les dames de la cour n'eurent d'autre 



LA FRONDE. 



255 



lit que des bottes de paille, et encore « la paille devint bientôt si 
chère qu'on n'en pouvait trouver pour son argent ». 




Fig. 121. — Anne-Geneviève de Bourbon, duchesse de Longueville (1619-1679). 
D'après une estampe de Chauveau. xvn c siècle. 



A leur réveil, les Parisiens apprirent qu'ils n'avaient plus dans 
leurs murs ni roi, ni ministres, ni princes, ni princesses, à l'excep- 
tion de la duchesse de Longueville, qui était restée presque seule 



2 5G HENRI IV ET LOUIS XIII. 

dans Thôtel de Condé; on l'y avait laissée, sans se douter qu'il 
y eût des motifs cachés dans sa résolution, et qu'elle allait devenir 
un chef de parti (fig. 121). 

Il y eut dans la ville un moment de stupeur et d'effroi. Les 
milices bourgeoises s'armèrent et sortirent dans les rues; on courut 
d'abord aux portes de Paris pour les fermer et les garder, car le 
bruit se répandait déjà que Gondé, accompagné des maréchaux 
de la Meilleraye, de Gramont, du Plessis-Praslin et de Villeroy, 
s'était mis en campagne, afin de tenter un coup de main sur Paris 
avant que la ville fût en état de défense. On avait beau regarder 
dans la plaine, on ne voyait paraître aucun corps d'armée, on 
n'entendait pas au loin le son des tambours et des trompettes : on 
se rassura. 

Le parlement prit des mesures, à l'effet de maintenir la tran- 
quillité de Paris et de pourvoir à sa sûreté. Le coadjuteur avait 
reçu l'ordre de suivre la cour à Saint-Germain : il fît grand éclat 
de son obéissance apparente aux volontés du roi; mais, au mo- 
ment où il montait en carrosse, le peuple intervint à point pour le 
faire rentrer à l'archevêché, en le saluant de mille acclamations. 
Le lendemain, un lieutenant des gardes du corps apporta au par- 
lement, qui refusa d'en prendre connaissance, un message de la 
reine. C'était un ordre du roi qui transférait l'assemblée à Mon- 
targis. On décida que l'avocat général Talon et les autres gens du roi 
iraient à Saint-Germain, pour protester contre les calomnies dont 
leur corps était l'objet, mais ils n'allèrent pas au delà d'un village 
au-dessous de Saint-Germain. Le chancelier, qui ne leur donna 
audience qu'après, les avoir fait attendre en plein air, par le froid 
de la bise, leur annonça que, si le parlement n'obéissait pas, Paris 
serait assiégé par les troupes royales, qui occupaient déjà Saint- 
Cloud, Charenton et Saint-Denis. 



LA FRONDE. 2:7 



Au retour de la députation, le parlement rendit à l'unanimité des 
voix, hors une, un arrêt, qui disait que de très humbles remontran- 
ces seraient faites au roi et à la reine régente, et qui signalait 
comme auteur de tous les désordres de l'Etat le cardinal Mazarin, 
« le déclarant perturbateur du repos public, ennemi du roi et de 
son Estât, lui enjoignant de se retirer de la cour en ce jour, et 
dans huitaine du royaume; et ledit temps passé, ordonnant à tous 
les sujets du roi de lui courir sus, avec défense à toutes personnes 
de le recevoir. » Cet arrêt fut crié à son de trompe dans tous les 
carrefours de Paris [8 janvier). 

La guerre civile était déclarée. 

Pour soutenir cette guerre il fallait de l'argent. Le parlement 
commença par s'imposer lui-même et fournit une contribution de 
y5o,ooo livres; les autres cours souveraines se taxèrent à propor- 
tion. On avait des armes, puisque l'Arsenal était au pouvoir du 
peuple. « Il fut ordonné de faire des retranchements aux faubourgs 
de la ville, en prenant les terres et héritages qui seraient nécessaires. 
Chaque maison ayant porte cochère fut obligée de fournir un cava- 
lier monté et équipé ou i5o livres; chaque maison à petite porte, 
un fantassin ou 3o livres. » Les soldats à enrôler ne faisaient pas 
faute dans les classes populaires, et l'on eut bientôt formé un régi- 
ment destiné à être employé au dehors de la ville, où les milices 
bourgeoises devaient rester cantonnées. 

Les chefs arrivaient de tous côtés : le duc d'Elbeuf vint le pre- 
mier se mettre au service du parlement : le prince de Conti et le 
duc de Longueville, qui n'avaient fait que s'arrêter quelques heures 
à Saint- Germain, prirent le commandement des recrues et des 
bourgeois, qu'on nommait déjà V armée de Paris. Puis, la foule 
accueillit avec enthousiasme son héros, le duc de Beaufort, qui, 
depuis son évasion du donjon de Vincennes, s'était tenu caché dans 



2 58 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

le Vendômois. Le duc de Bouillon, le maréchal de la Mothe, le 
prince de Conti, et beaucoup d'autres grands seigneurs, accouraient 
pour servir la cause du peuple. 

La belle duchesse de Longueville était Pâme de cette noblesse 
frondeuse. « Rien, » dit un écrivain, « ne semblait moins convenir à 
un pareil rôle, outre la condition de cette princesse, que son carac- 
tère indolent, paresseux, engourdi dans une molle admiration de 
soi-même, et n'ayant fait paraître encore que l'oisive activité du bel 
esprit. » Celui qui l'avait portée à une pareille résolution était La 
Rochefoucauld, alors plus connu sous le nom de prince de Mar- 
sillac. 

Le premier fait d'armes, dont les Parisiens furent très fiers, avait 
été la prise de la Bastille (fig. 122), défendue par vingt-deux sol- 
dats, qui fut battue en brèche par six petits canons; le gouverneur 
capitula, et sortit de la place avec les honneurs de la guerre; on 
le remplaça par le fils de Broussel (12 janvier). Le parlement n'a- 
vait pas perdu de temps pour l'exécution de son arrêt contre Maza- 
rin : il ordonnait que tous ses biens meubles et immeubles fussent 
saisis-, après quoi, il invita tous les parlements de France à sanc- 
tionner son arrêt contre « le perturbateur du repos public ». Le 
coadjuteur avait fait appel, par l'intermédiaire de ses agents, à 
toutes les plumes vénales qui voudraient participer à cet effroyable 
déchaînement de libelles outrageants et calomnieux, qu'on allait voir 
naître et se succéder sans interruption pendant quatre ans, pour 
vouer au mépris et à la haine des Français le ministre étranger 
que la reine régente s'obstinait à conserver. 

Il y eut, dans ces quatre années, plus de 4,000 ma\arinades , la 
plupart rédigées et imprimées à Paris, puis colportées par toute la 
France, les unes sérieuses, emphatiques, éloquentes, les autres bur- 
lesques, plaisantes et grossières, soit en vers, soit en prose, et dont 



LA FRONDE. 



si 9 



reflet fut immense au moment où elles parurent, parce qu'elles ré- 




pondaient aux passions du plus grand nombre. Plus tard, le coadju- 



2bo HENRI IV ET LOUIS XIII. 

teur en faisait justice, en disant de ces instruments de guerre civile : 
« Je crois pouvoir dire, en vérité, qu'il n'y a pas cent feuilles qui 
méritent qu'on les lise. » On prétend que Mazarin n'avait que du dé- 
goût et de l'indifférence pour ces pamphlets, dont l'exagération ri- 
dicule atténuait l'effet; on sait pourtant qu'il fut sensible au poème 
burlesque de la Milliade, composé par Scarron, qu'il avait pen- 
sionné généreusement, et le soin qu'il prit de faire publier par son, 
bibliothécaire Naudé une réfutation vive et précise des principales 
attaques dirigées contre sa politique prouve combien il avait à 
cœur de détruire la fâcheuse impression produite par tant de li- 
belles. 

Cependant la cour ne voulait pas prendre au sérieux la guerre 
de Paris. On racontait les anecdotes les plus plaisantes sur les 
étranges soldats qu'on avait levés à la hâte (flg. 123), pour les 
opposer aux troupes de Condé et du duc d'Orléans; c'était la cava- 
lerie des portes cochères. Cette armée improvisée commençait à 
sortir de la ville, sans s'éloigner beaucoup des murailles ; ses exploits 
se bornaient à l'enlèvement de quelques convois de vivres et au 
pillage de quelques maisons des champs. Elle portait sur ses en- 
seignes cette devise bizarre : Nous cherchons notre roi. Une partie 
du régiment levé par le coadjuteur, qui était aussi archevêque de 
Corinthe, fut battue près de Longjumeau; ce qui fit appeler cette 
défaite « la première aux Corinthiens ». Toutes les forces de Paris 
allèrent se mettre en bataille dans la plaine de Picpus quand 
on apprit que Condé se portait sur Charenton, qui fut emporté à 
la pointe de l'épée et presque aussitôt abandonné par les vainqueurs, 
après un combat assez sanglant; mais l'armée de la Fronde n'osa 
pas se mesurer avec l'armée royale et se retira sans coup férir 
(8 février). 

Cette affaire, peu glorieuse pour les rebelles, disposa le parlement 



LA FRONDE. 



261 



à la conciliation, et, malgré les intrigues du coadjuteur, qui cher- 
chait à l'entraîner ainsi que les princes dans une sorte de ligue avec 
l'Espagne, mécontente du traité de Munster, en faisant luire à leurs 
yeux l'espoir d'une intervention de l'armée de Turenne, les confé- 
rences ouvertes à Rud aboutirent à un accommodement entre la 




Fig. 123. — Caricature contre l'armée bourgeoise de la Fronde. (Bibl. nat.) 



cour et les parlementaires (1 1 mars'.. Le premier président Mole 
ne craignit pas d'outrepasser ses pouvoirs, en signant cette tran- 
saction : il ne savait pas que Turenne, abandonné de son armée, 
avait dû se réfugier chez le landgrave, pour n'être pas retenu pri- 
sonnier par ses propres soldats, mais il savait que la cour était 
instruite de l'alliance projetée des frondeurs avec l'Espagne, par 
l'arrestation d'un écuyer du prince de Conti et par la saisie des let- 
tres de l'archiduc Léopold. 



2Ô2 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

Quand Mole vint rendre compte de sa mission au parlement, les 
princes s'indignèrent de ce que leurs intérêts particuliers n'eussent 
pas été mieux sauvegardés. La grand'salle du Palais était envahie 
par le peuple, qui faisait rage; et le premier président, dont la fer- 
meté ne faiblit pas un moment dans cette journée, aurait été mis 
en pièces s'il s'était montré. On lui proposa de se retirer par une 
issue dérobée, mais il s'y refusa fièrement, et comme le coadjuteur 
se disait incapable d'apaiser la foule qu'il avait ameutée : « Eh! 
mon bon seigneur, » repartit Molle en raillant, « dites le bon mot 
seulement, et vous en viendrez à bout. » Le coadjuteur harangua 
cette foule furieuse, lui dit tout ce qui devait la toucher et tout ce 
qui pouvait la tromper, fit en un quart d'heure trente personnages 
différents, menaça, commanda, supplia, » et ouvrit enfin un pas- 
sage au premier président, qui, précédé des huissiers et suivi des 
membres du parlement, sortit sain et sauf du Palais. Parmi les cla- 
meurs qui l'accompagnaient, on entendit pour la première fois re- 
tentir le cri de Vive la République! 

Il y eut encore de nouveaux débats au parlement, et de nouveaux 
attroupements autour du Palais; la paix n'en était pas moins si- 
gnée, et les princes, pour y adhérer, imposèrent au cardinal des 
conditions plus ou moins exorbitantes. On n'épargna ni l'argent 
ni les promesses avec eux. Enfin, cette paix fut criée à son de 
trompe, dans les rues de Paris, le 2 avril : le peuple en avait pris 
son parti ; les feux de joie, les salves d'artillerie et le Te Deum le 
mirent en liesse. L'armée de la Fronde fut licenciée le lendemain, 
et le parlement se remit à juger des procès. 

Les princes, généraux de la Fronde, avaient tous fait assez pauvre 
figure pendant la guerre civile, à l'exception du duc de Beaufort, 
qui se signala par une grande bravoure et dont la popularité s'en 
accrut. On ne parlait de lui, à la cour, que sous le nom de roi des 



LA FRONDE. 



263 



DANS LES ARMES DE LA VILLE DE PARIS 




■ '. Le bon Cerne de la France , font 

. Altcffe le Prince Je Cur.ty , Ceneràlijiimc Jcl armée Ju Ry . tenait le union Ju V aiffeau accenpoeme des 2D u 

ieuf, gf Je Beau fort , Ceneraux Je l'armec , &• dit Prince Je Morftllac , Lteutenjnc peneralJe I armée 
C LesTDucsJcBoùdlonry Jeta Motcc-HauJancour , Généraux, cccomparr.e^Jnhlarnuis Je Moirntoulicr , Lieutenant 

C.'i'.vi/ de I armée. 
D Le Corps Ju Porlemcnr, orcnmoiigneJe Alefiteurs du Vdle. 
£ Le Ma^arw . aeeanpcïntdi Ces Alonopotcuts-, s'pfforrane Je renuerferla Bar jucFrançot fi, par des venu contraires a [j 

profpertti, 
F Le Afarnuis d Ancre Ce notant, en tafJ'aùtJe-Jûiifer le VoHkcut a fanJ ' faifant jiwe uu Afa^ann de luyprefler la 

main dont fa preniicre'rntreprtfr. 




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-T^O*?^' ^ , " 1,a ' 1! rcuolution de 1 Empire des Troyer.s fembleroit, nous rendre héréditaire de fou mil heur, 
; ffegTfT^ ce t lé Vi Ile retient encore le nom d vn de fes derniers Princes ;fi dons la conflerrution publique de cette ma la cl 
~~ générale de l'Eflat. Paru, le chef de ce grand corps de In MonnrchieFranqoife, fi redoutable à tousfea enne- 
mis ,&: cjiii nepeut eflre atlerréquep.ir la propre pefanteur. SiPansne s'eiloillepremierarniêpourla deffenfe 
de celte Couronne, & la confcruatioiidefonauthorue les armes de Paris, cette Nef plus renommée que celle 
'jos fous la conduilied vn autre la fou . d ignefang de nos Roy;, affilie des Polux iV des Caflor, autres llloftres Argon ottes. 
1 1 expertcnce&la valcurnous piornettenlaéia vnpc'rt affrure e:i commaheantà defplicrles voiles, lnuincibles rlerauis, 
I obi et du penl ne peut arrelren vous n aueiàccinbartreen cet te célèbre conqucflec|u'vn Dragon , gardien de tous les 
fonde la France vue harpie orgueil leufe des defpouilles & des rtcheffes de ce floriffaat. Royaume .vnferpent quifer'emplif. 
.ns tant d'années du fane de? peuples . cVquenoflrefoibleffelaiffelafchenieni fa crsfirr lotis les tours à Ton infatiableconuoi- 
a la honte de lEfiai. au def-.iuaniaoe de naftieieune Monarque, 8c au mefpris des LoixScclela Iuftice ;& qu'aprefenl tant 
ge? Neflors S'efforcent défaire rèïiiiireaux delpens de leurs propres vies SVdetous jeun bienu Mais le niai ell fi grand ek 
m. 'lit que I effet du remède confifle a la diligence* Portons donc nos armes vers cet ennemy commun de tous les Eflats: 
ndisquenoltrePrelaiattiftedefcn Cierge porte les bras vers le Ciel comme vu autre Moifo, combattons en.vraislofuez & 
■ foyquede fer.croyonsnoflie victoire cettatne. %■: que Pans méritera de porter vn iourlenum dedeifcnfeui da 
STATe-' dufaluide la F R A N C E 



Fig. 124. — Estampe allégorique contre le cardinal Mazarin, à l'occasion de l'arrêt 
rendu contre lui. (Bibl. nat.) 



2Ô 4 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

halles; mais le peuple l'admirait et l'adorait à tel point, que la paix 
n'eût pas eu lieu si ce brave prince eût voulu s'y opposer. Il ne fut 
même pas nommé, non plus que le coadjuteur, dans les articles ac- 
cessoires du traité. 

La tranquillité fut prompte à se rétablir dans toutes les villes et 
les provinces qui avaient obéi au mouvement insurrectionnel de la 
Fronde; toutefois, quoique Paris eût repris sa physionomie ordi- 
naire et que chacun ne songeât qu'à ses affaires, il n'était pas ques- 
tion du retour du roi dans sa capitale. La reine régente avait déclaré 
qu'elle préférait mourir plutôt que d'y rentrer. Ce fut pour la dis- 
traire et la calmer que le cardinal Mazarin la conduisit à Compiè- 
gne, avec le roi. Il avait l'intention de se rendre à l'armée d'Alle- 
magne, car si les ratifications du traité de Munster avaient été 
échangées, la paix n'était pas encore terminée avec l'Espagne, et 
l'archiduc Léopold, qui avait eu l'espoir de conclure une alliance 
offensive et défensive avec la Fronde, par l'entremise du coadjuteur 
et du prince de Gonti, allait continuer la guerre en Flandre. Condé 
n'avait pas consenti à reprendre son commandement, mais il s'était 
engagé à ramener le cardinal à Paris. Le cardinal attendait le mo- 
ment de l'inviter à tenir sa promesse, dès qu'il aurait décidé la 
reine à revenir avec lui au Palais-Royal. Il alla d'abord à Saint- 
Quentin , visiter l'armée qui se préparait à faire campagne contre 
les Espagnols, et il fut reçu avec les mêmes honneurs qu'on avait 
rendus à Richelieu devant la Rochelle. 

Dès lors, il jugea que l'heure était venue de retourner à Paris. 

Un maître des cérémonies prévint le parlement et le corps de 
ville que l'entrée solennelle aurait lieu le 18 août 1649; le corps de 
ville, suivi de cinq cents bourgeois à cheval en housses et habits 
noirs, alla, sur la route de Saint-Denis, attendre le cortège royal. 
La reine était sur le devant du carrosse, avec M lle de Montpensier, 



LA FRONDE. 



2Ô5 



fille unique du duc d'Orléans; à la portière, du côté de la reine, 
se trouvaient le roi, le duc d'Anjou et le duc d'Orléans; à l'autre 
portière, Condé et le cardinal Mazarin. « Ce fut, » dit M m0 de Mot- 
teville dans ses Mémoires, « un véritable prodige que l'entrée du 




Fig. 125. — Rentrée de la régente et de Mazarin à Paris, le iS août 16^9. D'après une gravure 

du temps. (Bibl. nat.) 



roi en ce jour, et une grande victoire pour le ministre. Le Mazarin, 
si haï, fut regardé attentivement de ceux qui suivoient le roi; ils 
se disoient les uns aux autres, comme s'ils ne l'eussent jamais vu : 
J'oilà le Ala-ariu! Les uns disoient qu'il étoit beau, les autres 
lui tendoient la main et Tassuroient qu'ils Taimoient bien; d'autres 
disoient qu'ils alloient boire à sa santé (fig. i 25 et 126). » 



266 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

Condé se croyait quitte désormais de ses engagements avec la 
reine, et dès lors il n'appartint plus qu'aux caprices de sa sœur, 
la duchesse de Longueville, et aux intérêts de sa maison; il s'é- 
loigna immédiatement du cardinal, et donnant carrière à son ca- 
ractère mutin, malicieux et narquois, il se posa en adversaire du 
premier ministre, qu'il se faisait un plaisir de contrecarrer en toute 
occasion et qu'il affectait d'accabler d'impertinences. Un jour, en 
prenant congé de lui , il le toisa d'un air sardonique et lui dit en 
ricanant : « Adieu, Mars. » Il ne pardonnait pas sans doute à 
Mazarin d'être allé au camp de Saint-Quentin jouer le rôle d'un 
général d'armée. Son ressentiment s'était aussi tourné contre la 
reine : il la bravait, il se moquait d'elle. Les épigrammes et les bons 
mots ne coûtaient pas à Condé : il faut supposer qu'il s'en permit 
quelques-uns qui le brouillèrent avec la reine et le cardinal, auquel 
il aurait écrit, dit-on, une lettre provocatrice portant cette adresse 
insolente : AIT illustrissime* signor Facchino. Une réconciliation 
n'était plus possible, et la cour songeait à se rapprocher des prin- 
cipaux chefs de la Fronde et du duc d'Orléans, pour lesquels 
Condé, qui ne ménageait personne, témoignait un dédaigneux mé- 
pris. 

Le parlement se trouvait un peu en dehors de ces cabales et de 
ces intrigues, mais il n'attendait que l'occasion de rentrer en scène. 
Il ne fallait pour cela que voir reparaître les armes dans les 
mains des bourgeois, et agiter le fantôme des complots de la cour. 
Des bruits de tentatives d'assassinat contre le duc de Beaufort, 
contre le prince de Condé et contre un conseiller au Châtelet nommé 
Guy Joly (cette dernière affaire imputée à la cour et imaginée, dit- 
on, par la prétendue victime elle-même' , mirent en présence de- 
vant le parlement et devant le public les partis qui se rejetaient 
mutuellement l'accusation. 



LA FRONDE. 



2G7 



Bientôt la mésintelligence fut au comble entre les princes et la 
cour, qui prit le parti violent de faire arrêter Condé, son frère Conti 
et son beau-frère le duc de Longueville. Cette arrestation arbi- 
traire, que le coadjuteur n'osa désapprouver tout haut, eut lieu le 




Fig. 126. — Hommages rendus au jeune roi lors de sa rentrée à Paris, le 18 août 16 \Q. 
D'après une estampe du temps. (Bibl. nat.i 

y. B. — La reine Anne d'Autriche est à gaucho. — Derrière le jeune roi, debout sur les marches du trône, sont le 
maréchal de Yilleroy à gauche, et Gaston d'Orléans à droite. — Le personnage qui s'incline devant le roi est le duc de 
Beaniort, suivi du coadjuteur de Retz et du maréchal de la Mothe. 



K) janvier i65o, au Palais-Royal, où les trois princes avaient été 
mandés par la reine pour assister à une séance du conseil privé; et 
pendant qu'on les arrêtait au nom du roi, Anne d'Autriche était en 
prières, dans sa chambre, avec son fils. Les prisonniers furent eon- 



2 6S HENRI IV ET LOUIS XIII. 

duits à Vincennes; le peuple, en apprenant leur emprisonnement, 
fit des feux de joie et des réjouissances, parce qu'il regardait ces 
trois grands seigneurs comme les plus redoutables ennemis de la 
Fronde. 

Mazarin s'était presque réhabilité par ce coup d'Etat, et les 
frondeurs disaient gaiement, « qu'il ne falloit plus haïr le cardinal, 
puisqu'il avoit cessé d'être Ma-arin ». 

Celui à qui la postérité a décerné le titre de grand, le vainqueur 
de Rocroy et de Lens, le premier capitaine de son temps, n'était 
pas populaire à Paris, mais son nom imposait le respect et l'ad- 
miration à toute l'Europe. On eût souhaité le voir à la tête des 
armées de la France, alors qu'il était enfermé au donjon de Vin- 
cennes. Sa mère, la princesse douairière, quoique frappée d'un 
arrêt d'exil, s'était obstinée à rester à Paris, pour porter elle-même 
au parlement une requête suppliante, et pour lui demander justice 
de l'arrestation illégale des princes-, sa femme, qu'il avait eu le 
tort grave d'humilier sous prétexte qu'elle n'était pas de condi- 
tion assez illustre, avait traversé la France, en bravant mille pé- 
rils, pour se réfugier à Bordeaux, où, avec l'aide des ducs de 
Bouillon et delà Rochefoucauld, elle soulevait le peuple en faveur 
des prisonniers; sa sœur, la duchesse de Longue ville, sortait 
de France et y rentrait avec une armée espagnole, commandée 
par Turenne. La situation de la cour était difficile et menaçait de 
devenir très grave. 

Mazarin avait eu l'adresse de s'éclipser, en quelque sorte, du 
gouvernement, en laissant l'autorité royale dans les mains du duc 
d'Orléans, tandis que M me de Longueville et Turenne traitaient 
avec le roi d'Espagne (20 avril) , en s'engageant réciproquement 
à ne pas mettre bas les armes, « que monsieur le Prince ne fût 
hors de prison et qu'on n'eût offert une paix juste et raisonnable 



LA FRONDE. 



2ÔQ 



à l'Espagne ». Le roi n'avait pas d'armée pour faire face à tant 
d'adversaires, et Ton dut mettre en gage les pierreries de la 
reine, afin de payer la solde arriérée des régiments suisses. Le 
parlement de Paris et tous les parlements de France inclinaient 
à protester contre la prison des princes. 




Fis. 127. 



Ancien château de Marcoussis, près de Rambouillet. 



Le cardinal fait face à tout : il trouve des soldats et des gé- 
néraux pour combattre les forces de la sédition, qui commence en 
Normandie, qui éclate ensuite en Picardie, qui menace de s'éten- 
dre en Bourgogne, et qui s'allume avec plus de violence en 
Guvenne. C'est la reine, c'est le roi, qu'il met à la tête des troupes 
et qu'il conduit lui-même contre les partisans du prince de Condé, 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



tandis qu'il oppose le maréchal du Plessis au maréchal de Tu- 
renne, qui avait pris le titre de « lieutenant général de l'armée du roi 
pour la liberté des princes ». Après avoir fait transférer au châ- 
teau deMarcoussisifig. 127) les prisonniers que Turenne allait tirer 
de Vincennes, il pacifie en trois mois la Guyenne et fait rentrer 
Bordeaux dans l'obéissance du roi (i er octobre). Il pardonne 
aux rebelles et traite avec eux, sans les pousser au désespoir. 

On les voit, après le traité de Bordeaux, dans le même carrosse 
que le duc de Bouillon, le duc de la Rochefoucauld et Lenet, 
un des ardents auxiliaires de la cause des princes. « Qui auroit 
pu croire, Messieurs, » leur dit en souriant le cardinal, « qui au- 
roit pu croire, il y a seulement huit jours, que nous serions tous 
quatre aujourd'hui dans le mesme carrosse? — Tout arrive en 
France! » répond la Rochefoucauld, qui méditait déjà son livre 
des Maximes (fig. 128). Ce mot spirituel résumait d'avance tout 
ce qui devait se passer jusqu'à la fin de la Fronde. 

Le cardinal rentra seul à Paris (3i décembre i(55o), où les 
frondeurs s'étaient réunis contre lui avec les partisans des princes : 
tout le prestige de ses succès militaires était déjà perdu. Le roi 
et la reine, qu'il croyait ramener en triomphe, n'ont plus même la 
puissance de le soutenir contre Retz et Gaston. Il s'indigne, sort 
une fois de son caractère doux et placide, et, en présence du duc 
d'Orléans, que la reine avait appelé au Palais-Royal, maudit 
les brouillons de la France, en leur appliquant les noms de 
Cromwell et de Fairfax. Le coadjuteur, qui avait compté sur sa 
promotion au cardinalat, accuse Mazarin de lui avoir enlevé le 
chapeau de cardinal : il excite le parlement à demander hautement 
la liberté des princes et l'éloignement du ministre étranger; le duc 
d'Orléans est muni de pleins pouvoirs pour obtenir de la reine 
régente cette double concession. 



LA FRONDE 



7 1 



Mazarin , dont le peuple attache les portraits au pilori et à la po- 
tence, comprend qu'il n'est pas en sûreté au Palais- Royal : accompa- 




Fig. 12S. — La Rochefoucauld (François, duc de), i6t3-i6So. D'après P. Choffard. 



gné de deux gentilshommes , il se retire à Saint-Germain , où il espère 
que le roi et la reine ne tarderont pas à le rejoindre. Mais le 
parlement rend un arrêt qui l'exile de France, et dans la nuit 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



du q au 10 février i65i, les milices bourgeoises entourent le 
Palais- Royal et y retiennent prisonniers le roi et la reine. Mazarin 
se résigne : « lui , timide et tremblant aux approches d'une disgrâce , 
se retrouve ferme et patient dans la disgrâce même. » Porteur 
d'un ordre de la reine, il se rend au Havre pour annoncer aux 
princes qu'ils sont libres, et Condé ne tire de lui d'autre vengeance 
que de le saluer, en adieu, d'un immense éclat de rire. 

Ne sachant trop où chercher un asile, et dans l'attente d'une 
lettre de la reine qui le rappelât, Mazarin fit quelque séjour à 
Doullens, puis à Clermont-en-Argonne. Les princes étaient ren- 
trés à Paris, et le cardinal n'avait plus que des ennemis intéressés 
à son éloignement définitif. Sur un avis de la reine, il se hâta de 
passer la frontière. Le jour même où le parlement le poursuivait 
d'un nouvel arrêt plus violent que les autres, pour informer plu- 
sieurs crimes d'Etat à lui imputés, et pour se saisir de sa per- 
sonne, Mazarin avait trouvé une splendide hospitalité dans le 
château de Bruhl, appartenant à l'électeur de Cologne, et c'était 
encore lui qui dirigeait les affaires de France, par l'entreprise des 
nombreux agents de sa politique, qu'il avait laissés auprès de la 
reine régente, notamment le secrétaire d'Etat le Tellier, Servien 
et Lionne. En même temps, il entretenait une correspondance 
secrète avec Anne d'Autriche, qui lui conservait un attachement 
inaltérable. Le prince de Condé avait dès lors rompu avec la cour, 
après avoir essayé d'arracher au roi des concessions qui devaient 
annihiler l'autorité royale : il refusa de paraître au lit de justice 
dans lequel Louis XIV déclarait à treize ans sa majorité (7 sep- 
tembre i65i), et partit pour son gouvernement de Guyenne avec 
le projet d'y préparer la guerre civile. 

Le roi avait été forcé, en se déclarant majeur, de confirmer 
l'arrêt du parlement contre Mazarin. Celui-ci se plaignit d'un tel 



LA FRONDE 



2j3 



acte de faiblesse, dans une lettre restée célèbre, avec plus d'élo- 




Fig. 129. — Henri de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne (1611-16; 5). 
D'après le portrait de Ph. de Champagne 



quence peut-être que de sincérité. « Le roi et la reine, » écrivait- 
il le 2(5 septembre, « mont déclaré un traître, un voleur public, 



HENRI IV. — II. 



2 7 4 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

un insuffisant, et l'ennemi du repos de la chrétienté, après les 
avoir servis fidèlement. Si je puis obtenir d'eux ce qui ne se 
refuse pas au dernier des hommes, qui est d'être entendu et 
qu'on me fasse mon procès dans les formes, afin qu'étant cou- 
pable je lave de mon sang les crimes que j'aurais commis, c'est 
la seule et la plus grande grâce que je saurais recevoir. Je de- 
mande l'honneur qu'on m'a ôté, et qu'on me laisse en chemise, 
renonçant de très bon cœur au cardinalat et à mes bénéfices, 
desquels j'enverrai la démission avec joie, consentant volontiers 
d"avoir donné à la France vingt-trois années du meilleur de ma 
vie, toutes mes peines et le peu de bien que j'avais, et de me 
retirer seulement avec l'honneur. » Il est difficile de ne pas 
croire que le roi ne fût toujours d'accord avec Mazarin pour 
tous les actes de son gouvernement, puisqu'il envoyait secrètement 
à son ancien ministre les pouvoirs nécessaires à l'effet de traiter 
avec les Espagnols en son nom, au moment même où, dans la 
déclaration publique qui inaugurait sa majorité, il rejetait sur le 
cardinal tous les griefs de la Fronde contre la régence d'Anne 
d'Autriche. 

Ce fut certainement Mazarin qui détacha du parti des princes 
le maréchal de Turenne (fig. 129), lequel devint le général en 
chef de l'armée du roi. Condé en conçut tant de dépit, qu'il ne 
balança plus à lever l'étendard de la révolte dans son gouver- 
nement de Guyenne, et il en ressentit plus d'une fois un terrible 
remords, comme l'indique son propre aveu, recueilli par Bossuet 
dans l'oraison funèbre de ce grand capitaine : « J'étais entré 
en prison le plus innocent des hommes; j'en suis sorti le plus 
criminel! » 

La Fronde se divisait alors en trois partis : celui de la vieille 
Fronde, représenté parle duc d'Orléans, le coadjuteur, le parle- 



LA FRONDE. 2 7 5 



ment et la bourgeoisie de Paris; celui de monsieur le Prince, 
dans lequel les ducs de Nemours et de la Rochefoucauld s'étaient 
jetés comme des héros de roman ; et celui de la cour, qui 
avait pour lui le duc de Bouillon et Turenne. La reine, 
d'après le conseil de Mazarin, n'hésita pas à opposer le roi en 
personne au prince de Condé, le souverain au sujet rebelle. Le 
roi, en partant de Paris, avait enjoint formellement au cardinal 
de venir le rejoindre à Tannée; et le cardinal, qui faisait faire 
des levées d'hommes dans le pays de Liège et sur les bords du 
Rhin, se mit en campagne au mois de décembre, pour obéir au 
roi. avec 6,000 soldats portant sa couleur, l'écharpe verte, qui 
annonçait que ces troupes étaient à sa solde et sous ses ordres. Il 
s'avance, sans rencontrer d'obstacle, de Sedan à Rethel, et pénètre 
en Champagne, où les maréchaux d'Hocquincourt et de la Ferté 
viennent prendre le commandement des renforts qu'il amène 
au roi. 

Le parlement de Paris, en apprenant, que Mazarin est en 
France, renouvelle contre lui l'arrêt rendu en i56g contre l'ami- 
ral Coligny, et défend, sous peine de mort, de lui livrer passage 
ou de lui donner asile; mesure qui ne suffit pas à arrêter la mar- 
che du petit corps d'armée du cardinal, qui arrive enfin à Poitiers , 
auprès du roi et de la reine (3o janvier i65-2). 

La guerre civile eut pour théâtre les rives de la Loire , d'Angers 
à Orléans, d'Orléans à Bléneau , où Condé faillit enlever le roi 
lui-même avec toute la cour, et enfin d'Étampes à Paris , où la 
vieille Fronde populaire, soutenue par le parlement et dirigée par 
le duc de Beaufort et le coadjuteur, semblait n'avoir plus de liens 
avec la nouvelle Fronde , qui n'était qu'une lutte entre Condé et 
Turenne. Mazarin avait fait du coadjuteur un cardinal (février 
1652), sans réussir à le faire rompre avec le parlement. Les in- 



2 7 ô HENRI IV ET LOUIS XIII. 

trigues et ies négociations continuaient, tandis que les deux ar- 
mées manœuvraient Tune contre l'autre, avec une merveilleuse 
stratégie, sans en venir à une bataille décisive. 

Cette bataille eut lieu pourtant, sous les murs de Paris, qui vou- 
lait se désintéresser des résultats d'une lutte exclusivement mili- 
taire , dans laquelle la cour seule pouvait former des vœux et des 
espérances. Le jeune roi assistait, avec Mazarin, des hauteurs de 
Gharonne , au sanglant combat livré à l'extrémité du faubourg 
Saint- Antoine (2 juillet i65'2). Gondé , forcé de battre en retraite 
devant les forces supérieures de Turenne, allait se voir obligé de 
mettre bas les armes , si M" c de Montpensier, la grande Made- 
moiselle , n'avait obtenu de son père, le duc d'Orléans, un ordre 
écrit pour faire tirer le canon de la Bastille contre Turenne victo- 
rieux, et pour ouvrir les portes de la ville à Gondé, qui put s'y ré- 
fugier avec ses troupes en déroute. Des deux côtés, la perte fut 
énorme et, comme on avait combattu de près, la noblesse y avait 
une grande part (fig. i3o). 

L'entrée des troupes de Condé dans Paris reculait encore une 
fois le dénoûment pacifique de la guerre civile : le parti des princes 
était maître de la ville , où le parlement ne pouvait plus traiter avec 
le roi et signer la paix, au moyen d'une transaction qui avait été 
presque convenue avant le combat du faubourg Saint-Antoine. 
Tout le monde voulait pourtant la paix, mais on n'avait jamais 
été plus exaspéré contre Mazarin, on accusait même le parlement 
de ma\arinisme , et c'était à qui le maudirait le plus. Les bour- 
geois et les marchands surtout se repentaient d'avoir fait la Fronde : 
« Voilà quatre ans, disaient-ils, que le parlement nous a excités 
pour ses intérêts particuliers; il nous a valu le siège de Paris, l'ab- 
sence du roi, la ruine de notre trafic; qu'il fasse la paix et nous 
tire de notre misère, ou nous l'assommerons ! » 



LA FRONDE. 



77 



Les princes demandaient à la ville d'embrasser leur cause et 
de leur fournir l'argent nécessaire pour continuer la guerre, et la 
ville faisait la sourde oreille. Ils soulevèrent la populace, qui se 
répandit dans les rues, en forçant tous les passants à arborer à 




Fia. i3o. — Combat du faubourg Saint-Antoine. (Bibl. nat. 



leur chapeau un petit bouquet de paille, qui était l'emblème de 
l'union des princes et du peuple. Une assemblée des notables de- 
vait avoir lieu à l'hôtel de ville le 4 juillet, pour accepter cette 
union avec les princes, à laquelle la plupart des délégués étaient 
hostiles. Condé et Gaston d'Orléans s'efforcèrent de changer les 
dispositions de l'assemblée, et, n'y réussissant pas, ils sortirent, 



27 8 HENRI IV ET LOUIS XIII. 



en disant à la foule, du haut du perron : « Ces gens-là ne veu- 
lent rien faire pour nous, et sont des mazarins. Faites-en ce 
que vous voudrez! » On en fit un affreux massacre, et les milices 
bourgeoises n'osèrent pas venir à leur secours. 

Le but poursuivi par les princes était atteint : tout tremblait 
devant eux-, Paris leur appartenait, et le parlement obéissait à 
leurs ordres. Le président Mole, devenu garde des sceaux, fit sa- 
voir au parlement que le roi avait permis au cardinal de se retirer-, 
mais cependant le cardinal retardait toujours son départ. Les 
princes, de leur côté, annonçaient leur soumission au roi, pourvu 
que Mazarin sortît du royaume. La chasse au Ma^arin recom- 
mença dans le parlement, qui ordonna de reprendre la vente pu- 
blique du mobilier et des objets d'art du cardinal, en mettant sa 
tête à prix. Le conseiller Broussel, qui avait été l'infatigable agi- 
tateur de la Fronde, en était venu enfin à diriger l'action du 
parlement, qui donne à Gaston la lieutenance générale du royaume 
et qui nomme Beaufort gouverneur de Paris. 

Condé, après avoir entamé avec la cour des négociations que 
ses caprices et ses exigences faisaient échouer, persiste dans sa ré- 
bellion et joint ses forces à celles des Espagnols, qu'il appelle en 
France pour continuer la guerre civile. Le roi ne s'oppose plus au 
départ du cardinal, qui va s'établir à deux pas de la frontière, 
dans la ville de Bouillon. 

Le cardinal de Retz, qui s'était éloigné des princes et qui 
restait dans l'inaction depuis plusieurs mois, se rattache tout à 
coup au parti de la cour et conduit à Compiègne une députa- 
tion de son clergé, pour prier le roi de revenir au milieu de son 
bon peuple de Paris. Puis il se fait chef d'une espèce de conspi- 
ration, dans le but d'ouvrir les portes de Paris au roi , malgré les 
résistances de Gaston" et du duc de Beaufort; il travaille le peuple 



LA FRONDE. 279 



et la bourgeoisie au profit de la cour, et fait crier Vive le roi! 
dans les rues, pendant que le signe de ralliement des princes, la 
paille, est remplacé par un papier blanc , qui devient l'emblème 
royaliste. L'armée de Condé s'éloigne de la capitale, et le roi 
rentre au Louvre dans la soirée du 21 octobre [652. 

Le lendemain, le duc d'Orléans partit pour Blois, et le parle- 
ment enregistra un nouvel édit d'amnistie, en réclamant certaines 
réserves contre les princes qui portaient encore les armes contre le 
roi-, mais il lui fut « interdit de prendre dorénavant connaissance 
des affaires générales de l'Etat et de la direction des finances, 
et de rien ordonner ou entreprendre contre ceux qui en auraient 
1" administration , à peine de désobéissance ». Par arrêt du i3 no- 
vembre, Condé fut déclaré criminel de lèse-majesté, et un mois 
plus tard, le 10 décembre, le cardinal de Retz, qui s'était remis 
à cabaler, se vit arrêté au Louvre et conduit à Vincennes. 

« Tout annonçait tellement, » dit Bazin, « le rétablissement 
complet de l'autorité dans la capitale du royaume, qu'on était déjà 
presque inquiet de n'y pas voir reparaître le premier ministre. Il 
eut encore la coquetterie de se faire attendre quelque temps. » Il 
était allé rejoindre l'armée de Turenne, qui assiégeait Bar-le-Duc, 
et il assista à la reprise de cette ville, ainsi qu'à celle de Sainte- 
Ménehould et de Château-Porcien. Le 3 février i<553 , le roi vint à 
sa rencontre jusqu'au Bourget, et le conduisit au Louvre dans son 
carrosse. 

La fin de la guerre civile , qui se prolongea jusqu'à la soumission 
de Bordeaux (3i juillet , termina les troubles de la Fronde et inau- 
gura glorieusement le règne de Louis XIV, sous les auspices de son 
premier ministre. 



CHAPITRE VI. 



FINANCES, INDUSTRIE, COMMERCE. 



Administration financière de Sully. — Mesures prises par Henri IV en faveur de l'in- 
dustrie et du commerce français. — Désordres financiers pendant la régence de 
Marie de Médicis; Etats généraux de 1614. — Les finances sous Richelieu. — La 
Fronde; misère et dilapidations. — Mazarin et Fouquet. — Colbert. 



On a vu comment Sully avait justifié la confiance que lui ac- 
cordait Henri IV, en s'attachant à faire une guerre implacable 
aux abus de toute nature qui régnaient dans les finances depuis 
tant d'années, et qui n'avaient fait que s'accroître durant les 
troubles de la Ligue. On jugera de la situation financière de la 
France par le chiffre de la dette publique : en i5g8, elle formait 
une masse de plus de 348 millions de ce temps-là, ce qui corres- 
pondrait à environ 1,254 millions en monnaie actuelle. 

Le nouveau surintendant fut obligé de s'armer d'une résolution 
inflexible, pour arrêter le pillage des deniers de l'État et pour 
faire rendre gorge aux voleurs : il avait affaire à une « effrénée 
quantité d'officiers, qui détruisoient tous les revenus du roi », il 
avait affaire à d'anciens partisans, qui tenaient à vil prix les 
gabelles, les cinq grosses fermes, les péages des rivières, etc., 
« par l'intelligence d'aucuns du conseil, lesquels y avoient part »; 
enfin , il avait affaire à de puissants personnages , gouverneurs de 



FINANCES, INDUSTRIE, COMMERCE. 281 

provinces et grands seigneurs, qui levaient des impôts qu'ils 
avaient établis à leur profit et de leur seule autorité. C'est ainsi 
que le duc d'Epernon touchait , dans son gouvernement de Guyenne , 
60,000 écus de taxes arbitraires, sans lettres patentes du roi. 
Sully y mit ordre, et il eut à répondre, dans le conseil même, 
aux insolentes réclamations de d'Epernon. Sa réponse fut celle 
d'un soldat, décidé à faire respecter avec son épée les droits de 
son autorité administrative. Henri IV était alors à Fontainebleau; 
il écrivit à son ministre, que si M. d'Epernon osait l'appeler en 
duel comme il l'en avait menacé, c'était le roi qui viendrait en 
personne lui servir de second. 

Le roi , à cette époque , ne recevait pas les deux tiers des sommes 
que les trésoriers percevaient en son nom sur la masse des diffé- 
rents impôts, et sur la taille seule, qui devait se monter annuelle- 
ment à 16,200,000 francs, il y avait, en iôqy, un arriéré de plus 
de 20 millions. Il fallut toute l'activité, toute la persévérance, 
toute l'adresse de Sully, pour équilibrer, avant tout, la recette et 
la dépense, en payant les dettes énormes de l'Etat et en comblant 
le déficit effrayant qui existait dans tous les services publics. Le 
surintendant des finances avait obtenu ces grands résultats en 
cinq ans, par le fait seul de nombreuses réformes dans la percep- 
tion des impôts. 

En 1602, les tailles avaient été réduites de 1,400,000 écus; 
ainsi que le constate le préambule de redit de la même année; et 
cependant, tout en réduisant les tailles et les gabelles à mesure que 
s'accroissait la prospérité publique, l'habile ministre avait pu, à 
force d'économies, payer 100 millions de dettes du roi, et créer 
en numéraire un fonds de réserve qui dépassait 16 millions 
en 1610. Le revenu ordinaire de la France n'était pourtant alors 
que de 26 millions (environ i3o d'aujourd'hui). 



282 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

La situation prospère des finances se trouvait au niveau de 
celle de l'industrie et du commerce, qui devaient surtout leurs 
progrès rapides à l'influence directe d'Henri IV et à ses intelli- 
gentes innovations. Sully ne partageait pas toujours à cet égard 
les idées et les vues du roi, mais il n'avait garde de les contrarier, 
il se bornait à essayer de les modifier, dans de longs entretiens. 
Au sortir des guerres civiles, en i5o,5, la plupart des manufactures 
françaises étaient ruinées, et celles qui n'avaient pas arrêté tout 
à fait le travail ne produisaient que des marchandises de qualité 
inférieure et peu abondantes. Tout ce qu'on fabriquait de draps 
grossiers et d'étoffes communes suffisait à la consommation res- 
treinte des pauvres gens. La fabrique de Rouen conservait seule, 
en France, le privilège de faire des draps fins, que n'égalaient 
pas ceux de l'Angleterre, mais qui étaient alors presque dédaignés, 
car le luxe et la mode voulaient qu'on portât de la soie au lieu de 
drap - , or, la France ne fabriquait pas d'étoffes de soie; elle ne 
savait pas même employer ses belles laines pour faire des serges 
et des étamines de bonne qualité, ses beaux chanvres pour faire 
des toiles fines, ses excellents cuirs; naguère si bien tannés, pour 
faire de bonnes chaussures; on ne faisait plus rien que de grossier 
et d'imparfait, la main-d'œuvre s'était comme perdue, et les 
matières premières passaient, à l'état brut, en Italie, en Suisse, 
en Flandre et en Angleterre, pour revenir, toutes fabriquées, sur 
le marché français, au détriment de l'industrie nationale. 

« Les Anglais, » disait Barthélémy Laffemas dans son Règle- 
ment général pour dresser les manufactures (1597), « font 
apporter en ce royaume telle abondance de leurs manufactures 
de toutes sortes, qu'ils en remplissent le pays, jusqu'à leurs vieux 
chapeaux, bottes et savattes , qu'ils font porter en Picardie et en 
Normandie, à pleins vaisseaux, au grand mespris des François 



FINANCES, INDUSTRIE, COMMERCE. 



283 



et de la police. Où Ton peut remédier par l'establissement du 
commerce et manufactures. » 

Laffemas, après avoir constaté, dans ce même mémoire, la 
décadence de l'industrie française, notamment dans le rayon de 
la capitale, avait proposé au roi d'établir, en chaque ville, une 




Fig. i3 1. — Ancien château de Madrid, au boisde Boulogne. D'aprèsune gravure du xvn e s., 
au bas de laquelle on lit : ■ Présentementon y a établi une manufacture de bas de soie. » 



chambre de commerce, pour réveiller l'émulation des anciennes 
communautés d'arts et métiers, et, en chaque chef-lieu de diocèse, 
un grand bureau des manufactures, des marchands et artisans, 
pour concentrer et diriger les efforts de l'industrie locale; mais il 
demandait, en même temps, la prohibition absolue des marchan- 
dises étrangères dans le royaume. Tel était aussi le vœu de Tas- 



2S4 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

semblée des notables de Rouen, en i5g6, ainsi que des délégués 
des manufactures de la Tourraine et du Languedoc. 

Henri IV accueillit ce vœu général, et rendit, en 1599, un pre- 
mier édit qui défendait l'importation d'aucune marchandise ma- 
nufacturée d'or, d'argent et de soie. On n'avait pas songé que 
l'usage des bas de soie et des draps d'or et d'argent était général à 
la cour et dans la riche bourgeoisie. La fabrique de Lyon com- 
mençait à peine à façonner quelques draps d'or et d'argent; celle 
de Tours ne produisait encore qu'une petite quantité de bas de 
soie, à des prix exorbitants. Il y eut donc un cri de colère et d'in- 
dignation chez les consommateurs , comme chez les marchands 
qui ne pouvaient plus vendre ni acheter. Le roi fut assiégé de 
réclamations contre le nouveau système prohibitif, que les con- 
trebandiers se chargeaient déjà de battre en brèche : « J'aimerois 
mieux, » disait-il, « combattre le roy d'Espagne en trois batailles 
rangées, que tous ces gens de justice, de finance, d'escritoire 
et de ville, et surtout leurs femmes et leurs filles, que vous me 
jetteriez sur les bras par vos défenses. » Moins d'un an après, 
il révoqua son édit malencontreux, en ne faisant porter la prohi- 
bition que sur les draps et étoffes d'argent et d'or. 

Alors il revint à ses larges idées et aux plans de Laffemas. 
Voici, d'après l'historien Poirson, sur quelles bases il arrêta le 
programme des réformes : i° Donner par l'industrie des moyens 
d'existence à toute la classe pauvre de la nation, qui soutenait 
quelque temps sa misérable vie par l'aumône et la terminait parla 
faim*, 2 retenir en France l'énorme quantité de numéraire que 
l'industrie étrangère en tirait, et empêcher que le tribut annuel 
qu'on lui payait n'égalât ou ne dépassât tous les bénéfices de 
notre agriculture restaurée; 3° au lieu de recourir à la prohibition 
contre les étoffes de soie devenues un des besoins généraux, se 



FINANCES, INDUSTRIE, COMMERCE. 2 85 

mettre en mesure d'avoir de quoi en faire dans le royaume; 
4° à cet effet, multiplier la graine de vers à soie et les mûriers, 
dont la feuille servait de nourriture aux vers; 5° établir partout 
des manufactures, et gagner le prix de la fabrication. Quant aux 
fabriques d'objets de première nécessité, le roi résolut de les 
étendre par la forte direction d'un conseil central, par de bons rè- 
glements et par une protection incessante. 

Malgré l'obstination et les résistances de Sully, Henri IV 
s'occupa d'acclimater en France l'industrie de la soie. Après 
avoir donné lui-même l'exemple dans les allées du jardin des Tui- 
leries, il fit planter des mûriers dans les provinces méridionales, 
où cette culture réussit à merveille; il fit acheter de la graine de 
vers à soie dans le Levant, et donna aux habitants de la Provence 
la faculté de créer des magnaneries sur le modèle de celles qui 
étaient si florissantes en Italie. Il prit ces différentes mesures à la 
suite de ses entretiens avec un gentilhomme du Languedoc, Oli- 
vier de Serres, qui avait acquis, par une longue pratique, la ré- 
putation de l'homme le plus habile dans l'économie agricole. 
Laffemas, son argentier, avait été nommé contrôleur du com- 
merce (1602), et il devait faire agir les commissaires désignés 
pour répandre par toute la France la culture du mûrier et l'éle- 
vage des magnans, ou versa soie. Les fâcheuses prédictions de 
Sullv, qui jugeait cette innovation préjudiciable à l'agriculture et 
impraticable dans nos climats, ne se réalisèrent pas, et bientôt la 
soie indigène alimenta abondamment les manufactures françai- 
ses. Celles de Lyon fabriquèrent des soieries qui ne le cédaient 
en rien aux soieries d'Italie et qui pouvaient être vendues à un 
prix bien inférieur (fig. i3i et i32). 

Henri IV avait pourtant consenti, malgré lui, à donner raison 
aux préjugés économiques de son premier ministre, qui croyait 



2 86 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

défendre les intérêts de l'agriculture, en renouvelant les lois somp- 
tuaires contre le luxe; mais Sully vint à reconnaître son erreur, 
et le roi favorisa la fabrication des draps d'or et d'argent, qu'il 
avait d'abord prohibée. Il fonda à Paris, sur l'emplacement de la 
place Royale actuelle, une grande manufacture modèle, où les 
draps d'or et d'argent étaient fabriqués, ainsi que les plus riches 
étoffes de soie, par d'habiles ouvriers qu'il faisait venir de Venise 
et qu'il avait logés dans les galeries basses du Louvre. Cette ma- 
nufacture modèle encouragea la concurrence des manufactures de 
Lyon, de Tours, de Troyes et d'autres villes, où l'on travaillait 
la soie aussi artistement que dans les Flandres et en Italie. En 
1620, la fabrique de Lyon, après avoir satisfait à la consomma- 
tion intérieure, fournissait encore l'Allemagne, les Pays-Bas, 
l'Angleterre et le Portugal, avec un bénéfice annuel pour la main- 
d'œuvre que l'on ne peut estimer à moins de i3o millions d'à 
présent. 

Henri IV ne s'arrêta pas dans la voie qu'il avait ouverte à l'in- 
dustrie : il voulut rendre à la France les fabriques de tapisseries 
de haute lisse, qu'elle avait eues autrefois pour la décoration de 
ses hôtels et de ses châteaux, et dont il n'existait plus à Paris 
qu'un seul atelier, dirigé par un excellent élève ou apprenti/, pour 
la conservation de son art vraiment national; il fit plus, il ap- 
pela les meilleurs ouvriers de Flandre, avec l'intention de créera 
Paris même une manufacture de tapisseries flamandes, en leur as- 
surant une subvention de 100,000 livres. « Tant pour les com- 
moditez que Sa Majesté leur a donnez que pour se faire valoir 
eux-mêmes, » dit Laffemas dans son Recueil de ce qui s' est passé 
à rassemblée de commerce de Paris , « ils y apportent toute dili- 
gence : il ne se pourroit jamais rien voir de mieux, ni pour les per- 
sonnages, auxquels il semble qu'il ne manque que la parole, ni 



FINANCES, INDUSTRIE, COMMERCE. 



287 



pour les paysages et histoires, qui sont représentés d'après le na- 
turel. » Le roi établit, en outre, au Louvre une fabrique de tapis 
de Turquie et de Perse, qui fut l'origine de la célèbre manufacture 
de la Savonnerie. 

La commission du commerce engagea le roi à fonder une ma- 




Fig. i32. — Le travail de la soie. 



nufacture de toiles fines à la façon de Hollande, avec les lins de 
France , et elle n'hésita pas à lui prédire qu'il en proviendrait un 
grand trésor pour le royaume, en l'affranchissant ainsi de l'im- 
portation des marchandises étrangères. Henri IV eut également 

« 

la bonne pensée de faire renaître les manufactures de verre, de 
cristal et de glaces à miroir, que Henri II avait créés à Saint- 
Germain, et dont il restait à peine un souvenir dans les imitations 



288 HENRI IV ET LOUIS XIII. 



imparfaites qu'on en faisait encore à Nevers et à Lyon. Leduc de 
Nevers avait conseillé lui-même au roi de s'emparer d'une fabri- 
cation aussi importante et de la propager en France. Une manu- 
facture royale de cristal et de glaces fut donc établie à Melun, 
avec privilège pour la confection et la vente de ces objets en 
verre, accordé à des Italiens qui devaient diriger la fabrication 
confiée à des ouvriers français (fig. i 33). 

Les encouragements que le roi ne se lassait pas d'octroyer aux 
industries de luxe, destinées à rivaliser avec les industries étran- 
gères, ne l'empêchèrent pas de s'intéresser aux industries vraiment 
nationales, en corrigeant les défauts de la mauvaise fabrication et 
en relevant l'ancienne probité du commerce français, altéré et 
compromis durant les guerres civiles. Il avait donc, par lettres 
patentes du 16 avril 1601 , chargé une commission tirée des cours 
souveraines, « de vaquer au rétablissement du commerce et ma- 
nufactures ». L'industrie des draps et étoffes de laine, tombée en 
décadence, fut réformée et en partie rétablie; on mit en œuvre 
de nouveaux procédés pour la fabrication du fer, du cuivre et de 
l'airain; on repeupla de poisson les étangs et rivières; des haras 
furent fondés en plusieurs localités. « Il y eut sous ce règne, » 
dit Poirson, « un élan d'invention, un essor de découvertes qui 
sont devenus le point de départ de tous les développements de 
l'industrie française dans les temps modernes. » 

Henri n'avait pas encore essayé de reconstituer une marine mili- 
taire en état de protéger sa marine marchande; et, pour défendre 
cette dernière contre les corsaires anglais dans l'Océan ou les pi- 
rates algériens dans la Méditerranée, il n'eut longtemps d'autres res- 
source que de délivrer des lettres de marque à des armateurs de 
Bretagne et de Provence. Cet état de choses prit fin par un traité 
pour la liberté du commerce, conclu avec l'Angleterre (1606;, la- 



FINANCES. INDUSTRIE. COMMERCE. 



28a 



quelle n'y consentit toutefois qu'à la condition que ses nationaux 
seraient exemptés du droit de 3o pour cent, qui frappait les mar- 
chandises françaises à leur sortie du royaume; il en résulta que, 
si ce traité mit fin à la piraterie qui désolait le commerce maritime, 
il permit à l'Angleterre de s'emparer du transport de nos mar- 




Fiii. i33. — Fabrication des glaces. 



chandises dans les ports d'Espagne, au grand détriment de notre 
marine marchande. 

Avec la Porte ottomane, Henri IV avait signé un traité plus 
avantageux, qui concédait aux Français la liberté entière du com- 
merce, soit pour vendre, soit pour acheter, dans les Échelles du 
Levant; toutes les autres nations de l'Europe n'étaient admises . 
par le passé, à fréquenter les ports de l'empire ottoman que sous 
l'aveu et le pavillon de la France. Les navires anglais qui n'au- 



HENRI IV. — 11. 



19 



290 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

raient pas arboré ce pavillon eussent été capturés par la marine 
turque. Quant à la piraterie des États barbaresques, elle était ab- 
solument interdite, sous peine de mort. 

De grands efforts avaient été faits pour affranchir de toute en- 
trave et pour sauvegarder de tout péril le commerce des mers-, 
mais, trop indulgent aux prétentions opiniâtres de Sully, le roi 
eut le tort de maintenir, dans ses Etats, les douanes intérieures 
et une foule de péages tyranniques, que les provinces et les villes 
avaient établis sur leur territoire. On ne s'explique pas comment 
Henri IV et son ministre ne faisaient rien pour supprimer le 
péage du Rhône , lorsqu'ils projetaient de construire des « canaux 
nécessaires pour rendre les deux mers communicables par à tra- 
vers la France » , qu'ils consacraient de grosses sommes au réta- 
blissement des routes et des ponts, et qu'ils commençaient la 
construction du canal de Briare, en adoptant pour principe Tu- 
tilité commerciale de la navigation des rivières, favorisée, en outre, 
par l'établissement de relais de chevaux pour le halage. Disons, à 
propos des routes, qu'elles avaient été partout plantées d'ormes, 
longtemps désignés sous le nom de rosnys, et qu'en plusieurs en- 
droits les paysans arrachèrent par cupidité ou par ignorance. 

Des édits sévères furent promulgés , vers la même époque, 
pour protéger le commerce contre les banqueroutiers frauduleux, 
qui se sauvaient hors de France avec l'argent de leurs créanciers, 
ou qui détournaient leur actif en le faisant passer sur la tête de 
leurs femmes ou de leurs enfants. L'exemple de deux banquerou- 
tiers fameux, Jousseaulme et Pingre, que l'extradition ressaisit 
en Italie et en Flandre , et dont le premier fut pendu , tandis que 
l'autre paya son crime du pilori (fig. i3_j.) et des galères, pro- 
duisit une salutaire intimidation. 

Le commerce , ainsi protégé , reprit bientôt sa vitalité , et un 



FINANCES, INDUSTRIE, COMMERCE. 291 



historien contemporain, Legrain, a représenté ainsi, dans sa Dé- 




Fig. îlu- — Vue du pilori des Halles. D'aprC-s une gravure du xvn« siècle. 



cade de Henri le Grand, les brillants résultats que l'administra- 



292 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

tion du roi et de Sully obtenaient alors dans le commerce et dans 
l'industrie : « Henri introduisit plusieurs manufactures d'impor- 
tance, dit-il, en quoy il monstra véritablement qu'il n'estoit pas 
seulement grand guerrier et grand homme d'Estat, mais aussi 
très grand politique et œconome. Conservant l'argent de la 
France, il tiroit l'argent des estrangers, par la vente des choses 
que la fertilité de la France produit en plus grande abondance 
qu'il ne luy en faut pour ses besoins. Et, de cet argent, il se for- 
tifioit contre les estrangers mesmes, car on ne voyoit en France 
que pistoles, doubles ducats, ducatons d'Espagne-, chevaliers et 
alberts des Pays-Bas-, jacobus, angelots et nobles d'Angleterre; 
sequins de Pologne-, ducats d'Allemagne, dont les coffres du roy 
s'emplissoient, et les bourses des particuliers en estoient garnies. » 

L'état prospère dans lequel Henri IV avait laissé les finances, 
Tindustrie et le commerce, n'était plus qu'un souvenir, quatre 
années après sa mort. Les quinze ou seize millions qui formaient 
le fonds de réserve du trésor de la Bastille avaient été dévorés 
par la régence de Marie de Médicis. Malgré le rétablissement des 
édits bursaux et la triste ressource d'une foule d'exactions, la 
cour manquait d'argent au moment où se réunirent à Paris les 
États généraux de 1614. C'étaient les pensions et les dons de 
toute nature qui avaient vidé les caisses de l'Etat et absorbé tous 
les produits de l'impôt. 

La régente demanda d'abord aux trois ordres qu'ils ne l'empê- 
chassent pas de distribuer à son profit les offices des trésoriers des 
pensions, offices dont le feu roi lui avait permis de disposer libre- 
ment \ et, peu de temps après, on sut que ces offices étaient vendus, 
pour la somme de 1,800,000 livres, au bénéfice du maréchal 
d'Ancre, le favori de la régente. Un des députés vint alors ra- 
conter, en pleine assemblée des Etats généraux, que, durant les 



FINANCES, INDUSTRIE, COMMERCE. 2g3 

derniers troubles, ayant voulu, en sa qualité de trésorier de la 
généralité de Châlons, s'opposer aux levées de deniers que le duc 
de Nevers faisait dans son duché de Rethelois pour soudoyer la ré- 
bellion, le duc l'avait fait enlever par des soldats et promener sur 
un âne, habillé en fou, dans toutes les villes du duché. Cette 
piteuse aventure n'annonçait pas que la réforme des finances fût 
chose facile, alors que les États généraux réclamaient la surséance 
des pensions qui s'élevaient aux taux des gages de tous les fonc- 
naires publics, la réduction de la taille, et la recherche des finan- 
ciers coupables des plus horribles concussions. 

Sully n'était plus là pour diriger les finances, et le président 
Jeannin, qui l'avait remplacé, déclara que, depuis la retraite de 
son prédécesseur, les finances étaient gouvernées aussi innocem- 
ment que jamais, éblouit l'assemblée par un imposant étalage 
de chiffres suspects, et se refusa enfin à fournir des comptes 
écrits, en se défendant de violer ce qu'on appelait le secret des 
finances. La recette totale de l'épargne, c'est-à-dire des revenus 
publics, montait, en ce temps-là, à 3 1 millions, sur lesquels 
l'impôt territorial en fournissait plus de 14, et il fut impossible 
cependant de faire la moindre réduction malgré les vœux una- 
nimes des trois ordres et surtout du tiers état, qui. avait déposé 
dans son cahier les idées les plus justes et les plus neuves sur 
les finances, l'industrie et le commerce. 

• Pour les finances, le tiers état demandait qu'on en revînt au 
grand règlement de 1600 sur les tailles, et que les frais de per- 
ception fussent notablement diminués, que l'on restreignît les 
privilèges des personnes exemptes de payer leur quote-part-, qu'on 
abolît pour toujours les acquits au comptant, qui donnaient lieu 
à tant d'abus, de pertes et de déprédations-, que le fonds destiné 
au service des rentes ne fût jamais appliqué à un autre usage, etc. 



-94 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



Pour le commerce, il demandait que les traites foraines, c'est-à- 
dire les douanes de province à province, cessassent d'exister, et 
que les bureaux des douanes fussent reportés aux frontières. Il 
s'agissait aussi d'établir sur des bases plus équitables le com- 
merce maritime, en développant la marine marchande et en la 
protégeant mieux contre la piraterie. Pour l'industrie, le tiers état 
réclamait l'abolition des maîtrises et jurandes établies depuis 1 5y6, 
et le libre exercice des métiers, sauf Visitation des ouvrages et 
marchandises par experts et prud'hommes, la sauvegarde des tra- 
vailleurs contre les vexations exercées sur eux à titre de surveil- 
lance, et en même temps la garantie de la loyale fabrication des 
produits industriels. On est vraiment étonné de trouver une telle 
hardiesse de vues et de conceptions dans ce cahier du tiers état, 
rédigé par des magistrats et des avocats, au nombre desquels on 
ne comptait pas un seul marchand. En somme, les États géné- 
raux de 1614 n'eurent aucun résultat sérieux. 

Douze ans plus tard, la situation financière de la France avait 
bien empiré, quoique Richelieu fût devenu premier ministre; 
mais il n'avait pas le génie des finances et il en faisait l'aveu. A 
cette époque, la couronne s'était endettée de 5o millions, plutôt 
que d'aggraver les tailles et de suspendre les rentes; la dépense 
annuelle de l'État s'élevait à 36 millions, et le revenu s'abaissait 
jusqu'à 16, par suite de l'aliénation successive des tailles, des 
aides et des gabelles. Ce fut en présence de ces embarras finan- 
ciers que Louis XIII convoqua une assemblée des notables à 
Paris (2 décembre 1626), assemblée dont étaient exclus systéma- 
tiquement tous les fauteurs des cabales de la cour, princes, ducs 
et pairs, et gouverneurs de province. Le cardinal n'hésita pas à 
exposer la véritable situation du gouvernement : il fallait, pour y 
porter remède, diminuer la dépense et augmenter la recette. Le 



FINANCES, INDUSTRIE. COMMERCE. 



295 



roi et la reine mère consentaient à diminuer de 3 millions leurs 
dépenses personnelles. Quant à l'accroissement de la recette , il ne 
fallait pas songer à surcharger les peuples, « qui contribuent, dit 
Richelieu, plus par leur sang que par leurs sueurs, aux dépenses 
de TÉtat ». 



... 



A- 















m 









Fig. i35. — Interdiction du commerce avec l'Espagne proclamée à Paris par le prévôt des 
marchands et les échevinsde la ville de Paris, accompagnés de six hérauts d'armes et des 
hautbois, trompettes et tambours du roi (i636). 



Le ministre proposait donc à l'assemblée de chercher les moyens 
de racheter les domaines, les greffes, les droits et les impôts, engagés 
à vil prix et produisant plus de 20 millions par an, et de recons- 
tituer ainsi les revenus de TÉtat , pour n'avoir plus besoin d'édits 
bursaux ni de partisans, qui étaient le fléau des finances. Les ré- 



296 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

formes que proposait Richelieu furent approuvées par l'assemblée, 
qui applaudit surtout au projet de démolition des forteresses par 
toute la France : la tyrannie féodale et militaire, qui avait pesé 
pendant des siècles sur les classes pauvres et laborieuses, allait 
disparaître avec ces forteresses. Le peuple eût accepté, à ce prix, 
une surcharge d'impôts; mais Richelieu déclara, au contraire, que 
l'intention du roi était de réduire les tailles. Il voulait, en outre, 
créer une puissante marine de guerre pour protéger la marine 
marchande, favoriser la création « de bonnes et fortes compagnies 
de commerce »,en un mot, « rétablir le commerce, amplifier ses 
privilèges, et faire en sorte que la condition du trafic soit tenue 
en l'honneur et considération qu'il appartient, afin que chacun y 
demeure volontiers, sans porter envie aux autres conditions, enfin 
diminuer les charges du pauvre peuple ». 

Malgré ces promesses, les réformes annoncées dans l'assemblée 
des notables de 1626 ne commencèrent à opérer qu'en 1634, et 
il avait fallu jusque-là user d'expédients et augmenter considéra- 
blement l'impôt direct; en 1604, le roi supprima 100,000 offices, 
jugés inutiles et onéreux, en remboursant avec des rentes les titu- 
laires de ces offices', on créa aussi des rentes pour dégager le do- 
maine et les autres revenus aliénés. Puis, « le gouvernement, » 
dit Henri Martin dans son Histoire de France , « publia sur les 
tailles le règlement le plus large, le plus sage et le plus populaire qui 
eut paru depuis Henri IV. » C'était la suppression presque com- 
plète de tous les privilèges nobiliaires, ecclésiastiques et autres, qui 
dispensaient du payement des tailles une multitude de propriétaires 
fonciers. Mais bientôt le roi se vit contraint de maintenir, par des 
édits postérieurs, le droit d'exemption aux gens d'Église, aux no- 
bles, aux villes maritimes et frontières, ainsi qu'à certaines per- 
sonnes de la cour. La réforme financière n'avait donc pas produit 



FINANCES, INDUSTRIE, COMMERCE. 



-97 



les heureux effets qu'on en attendait. Le gouvernement, loin de 
liquider son arriéré, était obligé de recourir aux avances que les 
partisans lui faisaient chèrement payer-, il avait besoin de res- 
sources extraordinaires pour faire face aux énormes dépenses d'une 
guerre permanente; il battait monnaie, en créant des rentes, en 



TÉTEMBE.jrjD£^„i;OJGM.I 'RS <*/ ' i jrSTIÇE DELQI 75 MU .UUEC LF MEXTCX.ILDESMOWOIS 




Fig. i36. — Pièce allégorique en honneur de Louis XIII, à l'occasion de l'édit 
de Péronne 116411. D'après une histoire contemporaine. 



vendant des offices de toute espèce, qui trouvaient toujours acqué- 
reurs. 

Cependant la misère était grande dans les villes comme dans les 
campagnes; l'industrie avait subi de telles crises, depuis la mort 
d'Henri IV, que les plus habiles ouvriers s'expatriaient pour cher- 
cher du travail à l'étranger. Le commerce allait de mal en pis et 
manquait de capitaux-, il était, d'ailleurs, obéré par une quantité de 



298 HENRI IV ET LOUIS XIII. 

nouveaux droits qu'on lui avait imposés : droits de contrôle sur la 
bière ( 1 625), droits sur le tabac ( 1629); droits de marque sur l'orfè- 
vrerie (i63i), droits de marque sur le papier (i633), etc. Pour re- 
médier à ce fâcheux état de choses, un marquis de la Gombardière 
avait proposé au roi un nouveau règlement général sur toutes sortes 
de marchandises et de manufactures , consistant à établir, dans les 
principales villes du royaume, « des bureaux et maisons com- 
munes pour y faire travailler continuellement dans les manufac- 
tures, et à faire choix des plus capables ouvriers pour les établir 
dans ces bureaux et maisons communes, pour que chacun d'eux 
puisse montrer et enseigner leurs arts et métiers aux peuples. » 

Il ne paraît pas que Louis XIII ait pensé à réaliser les projets éco- 
nomiques du marquis de la Gombardière. Les compagnies de com- 
merce que le cardinal avait fondées, celle de Saint-Christophe 
en 1626, celle de la Nouvelle-France en 1628, n'avaient point 
assez bien réussi pour encourager le roi à établir des bureaux et 
maisons communes de travail industriel dans les principales villes 
de son royaume. L'industrie et le commerce ne pouvaient pas 
prospérer sous ce règne plein de troubles et d'agitations politiques. 
N'est-ce pas un piètre résultat de la diplomatie du grand mi- 
nistre de Louis XIII qu'un traité de commerce avec le roi de 
Maroc ( 1 er septembre 1 635)? 

Richelieu cependant se félicitait, en adressant sa Succincte nar- 
ration au roi , d'être parvenu à élever les finances, par des moyens 
héroïques, en fournissant tous les ans plusieurs millions de secours 
ou subsides aux princes étrangers alliés de la France et en subve- 
nant à toutes les dépenses d'une guerre de cinq ans, qui avait coûté 
chaque année plus de 60 millions, « sans prendre les gages des 
officiers, sans toucher aux revenus des particuliers, et sans de- 
mander aucune aliénation du fonds du clergé ». A la fin de ce règne, 



FINANCES, INDUSTRIE. COMMERCE. 209 

le revenu de l'État s'était élevé à 80 millions, et Richelieu, à sa 
mort, laissait l'État endetté de 40 millions de rentes, avec un arriéré 
du revenu de trois années, consommé d'avance ; mais, sur sa fortune 
personnelle, il léguait au roi une somme de i,5oo,ooo livres, en di- 
sant, dans son testament, avoir plus d'une fois employé cette somme 
utilement aux plus grandes affaires de l'Etat. 

Si Richelieu avait renoncé, pendant son long ministère, à en- 
treprendre des réformes radicales en matière d'impôt, le cardinal 
Mazarin, qui, malgré la variété et l'étendue de ses aptitudes po- 
litiques, n'entendait absolument rien aux choses de finance, évita 
toujours de s'en occuper, dans tout le cours de sa carrière de premier 
ministre ; il laissait ce soin-là aux agents spéciaux qu'il avait choisis : 
au sieur d'Émery, contrôleur général des finances-, à Fouquet, 
surintendant des finances; à Colbert, son homme d'affaires, son 
secrétaire intime. Sous la régence d'Anne d'Autriche, les charges 
de l'État allèrent de mal en pis, augmentant sans cesse avec les 
dépenses. Ainsi le revenu de la France, qui s'élevait à 99 millions 
en 1642, monta, l'année suivante, à 124 millions, et le tiers de cette 
contribution énorme, représenté par des acquits au comptant, 
n'entrait pas dans les caisses de l'État! Il en fut de même durant 
la Fronde, où la misère du peuple, surtout dans les campagnes, 
atteignit des proportions inconnues jusque-là ; il en fut de même 
après la Fronde, depuis la majorité de Louis XIV jusqu'à la mort 
du cardinal Mazarin. 

On mourait de faim partout, à Paris comme dans les villes de 
province; les paysans, qui laissaient la terre en friche et qui man- 
geaient de l'herbe, abandonnaient leurs maisons aux receveurs 
des tailles et se cachaient dans les bois. On ne s'explique pas com- 
ment on pouvait, au milieu de ce désarroi universel, mettre des 
armées sur pied, fournir la solde des soldats et subvenir à tous les 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



frais de la guerre civile. C'est à cTÉmery, qui n'était autre que 
l'Italien Particelli, que la reine mère et Mazarin demandaient les 
moyens de faire face aux nécessités du gouvernement, avec des 
emprunts usuraires et ruineux, ou bien de nouvelles taxes qui 
témoignaient de l'esprit inventif du contrôleur général. Il fallut 
pourtant, à deux reprises, sacrifier le contrôleur général aux colères 
du peuple de Paris, pressuré par le fisc. 

Mazarin essaya de trois surintendants des finances avant de faire 
nommer Fouquet (février i653), qu'il avait jugé plus habile et plus 
audacieux que tous les autres-, mais Fouquet, que l'intérêt et la 
reconnaissance engageaient à satisfaire aux exigences du premier 
ministre, ne pouvait pas relever l'administration financière aussi 
promptement que celui-ci l'aurait voulu : aussi, cinq mois après 
sa nomination, n'était-il pas encore en état de satisfaire aux de- 
mandes d'argent incessantes et immodérées que le cardinal lui 
adressait au nom du roi. Mazarin, dans une lettre à son secrétaire 
Colbert (juillet i653), pressait le surintendant de lui envoyer un 
prompt secours de 100,000 écus au moins, et lui offrait, pour 
l'aider à trouver cette somme sur-le-champ, de mettre en gages ses 
pierreries; mais Colbert répondait sèchement à toutes les lettres du 
cardinal : « Il n'y a pas d'argent. » Les choses changèrent en peu 
de temps : Fouquet sut créer autant de ressources qu'il en fallait 
pour contenter l'insatiable avidité de Mazarin, qui ne s'informait 
jamais des moyens employés pour tirer de l'impôt toutes les sommes 
que le surintendant mettait à la disposition du gouvernement. Le 
cardinal ne pouvait ignorer la vérité, mais il fermait les yeux et 
s'abusait lui-même, pour ne pas avoir à supprimer la source im- 
pure où il ne se lassait pas lui-même de puiser à pleines mains. 
Son secrétaire et intendant Colbert était trop honnête, en revanche, 
pour ne pas s'indigner de tant de monstrueuses prévarications, que 



FINANCES, INDUSTRIE, COMMERCE. 3o i 

Fouquet ordonnait ou autorisait, et que le cardinal n'avait pas l'air 
de soupçonner. 

Après avoir vainement tenté d'abord d'éclairer Mazarin par des 
avis indirects, Golbert se décida enfin à écrire un Mémoire, destiné 
à rester secret, dans lequel il prouvait, d'une manière irréfragable, 
que la France payait 90 millions d'impôts dont le roi ne touchait 
pas la moitié, et que le surintendant était le principal auteur de ce 
vol manifeste des deniers publics. Le cardinal ne tint aucun 
compte de ces dénonciations catégoriques; il écrivit seulement à 
Colbert de faire tout ce qui pourrait dépendre de lui pour vivre 
avec le surintendant en bonne amitié. Colbert était bien forcé de 
comprendre que le cardinal se refusait absolument à changer un 
état de choses qu'il avait toléré jusque-là, et que Fouquet conti- 
nuerait à dilapider les deniers du roi. Il courba la tête, et attendit 
en silence que ce régime permanent de concussions financières 
conduisît l'État à une banqueroute inévitable. 

On comprend que l'incroyable désordre des finances, pendant la 
minorité de Louis XIV, avait frappé de mort l'industrie et le com- 
merce : les travaux des manufactures s'étaient arrêtés, même 
avant à Fronde, et ils ne reprirent peu à peu qu'au sortir de la 
guerre civile, en [653. Une adresse des six corps des marchands 
de Paris, présentée au roi en K04, montre que les manufactures 
françaises étaient dès lors en état d'envoyer à l'étranger une quan- 
tité considérable de marchandises : toiles, serges et étamines de 
Reims et de Châlons, futaines de Lyon et de Troyes, bas de soie et 
de laine de l'Ile-de-France et de la Picardie, soieries de Tours et 
de Lyon, castors de Paris et de Rouen, et toute espèce d'articles 
de mercerie, de quincaillerie et de pelleterie. 

C'était le commerce d'importation qui avait aidé cette reprise de 
l'industrie nationale; mais les résultats qui s'annonçaient d'une 



HENRI IV ET LOUIS XIII. 



façon si avantageuse, trompèrent cruellement les espérances des 
marchands et de leurs commanditaires. Ainsi, le cardinal Mazarin 
eut à se repentir d'avoir écouté les conseils de Colbert, qui le 
poussait à favoriser la fondation de deux compagnies pour le com- 
merce dans les Echelles du Levant et sur les côtes d'Afrique. Ces 
deux compagnies ne réussirent pas, et Mazarin perdit pour sa part 
plus de 600,000 livres. Il était assez riche de tout ce qu'il avait 
pris, durant huit ou neuf ans, dans ses partages secrets avec Fou- 
quet, qui se chargeait d'écumer les finances, pour ne pas s'affliger 
d'une perte aussi minime, puisque sa fortune particulière s'élevait 
à plus de 25 millions au moment de sa mort (9 mars 1661). Le 
legs qu'il fit de tous ses biens à Louis XIV n'était donc qu'une res- 
titution posthume : « Je vous dois tout, Sire, » avait-il dit au roi 
en mourant, « mais je crois m'acquitter, en quelque manière, en 
vous donnant Colbert. » 




Fig. i3y. — Les armes de France. 



TABLE. 



- 

Chapitre I. — La Ligue i 

II. — Henri IV et Sully 74 

III. — Régence de Marie de Médicis 1 3o 

IV. — Louis XIII et Richelieu 171 

V. — La Fronde 121 

VI. — Finances, industrie, commerce 2S0